Jeudi 20 juillet 2017

Réenregistrement de L’Innommable, de Samuel Beckett, in extenso, dans le studio de DUUU RADIO, au Théâtre de Gennevilliers, en plein milieu d’un texte-tango en cours. Traces de l’affaire.

« Je ne peux pas continuer, je vais continuer »

Nous ne pouvons pas continuer, nous allons continuer

Ça ne peut pas continuer, ça va continuer

 

L’Innommable. Samuel Beckett.

Réenregistré l’affaire lundi et mardi, de la première à la dernière ligne.

Dans la chaleur étouffante du « studio » de Duuu radio, tout en haut du théâtre – le T2G,

le Théâtre de Gennevilliers.

Le théâtre de Bernard Sobel – je me demande si je ne l’ai pas vu, Bernard Sobel, passant parmi les passants, devant son théâtre, vieux monsieur discret, désormais silence quand naguère parole faste, communisme faste, jusqu’au bout tout charnier dehors.

Pas pu écrire et rien écrit hier dans la foulée, encore moins sur le coup.

Dans la coulée du texte.

Avais relu de grands pans de Molloy puis quelques sondes dans Malone, les deux romans qui font avec le présent trilogie.

Mais se méfier de ce classement en « trilogie », c’est un effet de la troupe des commentateurs.

Le livre se considère dans la foulée, dans l’expérience continue, continuée-non-continuée de tout ce qui précède, depuis Murphy, et tout ce qui suit s’y rattache idem.

Non pas qu’il faille rétrocéder l’œuvre qui suit jusqu’à Cap au pire,

la rétrocéder dans la forme expérimentée de l’Innommable.

L’œuvre continuera à avancer, jusqu’au bout, c’est-à-dire que l’expérience continuera, jusqu’au bout.

L’œuvre avec ses mêmes hypothèses de fond.

Université Samuel Beckett, chaque livre est une contribution au travail de fond, aux hypothèses de fond, discipline littéraire, discipline scientifique.

Pascale Casanova, dans son livre « Beckett l’abstracteur » plaide pour une relecture de Beckett sous ce type d’angle – d’une esthétique menée d’une main de fer.

Contentons-nous du voisinage, d’esquisser l’idée d’un voisinage consistant entre création littéraire et création scientifique, et création philosophique, et allons-y, rajoutons…

Rajoutons à l’édifice dos tourné au religieux, au dispositif Deleuze Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, qui étoile la philosophie entre philosophie science art,

qui cherche creuse la singularité philosophe dans l’unité des terres amies, philosophie art science,

rajoutons donc sans rechigner : création théologique.

(Il y aura toujours un exclu : où placer le politique, où placer l’amour ? Vigueur Badiou.)

Bref lisant relisant, avec le corps de la voix L’Innommable, pas de mot sur le coup pour témoigner de l’expérience.

Simon, le fils ainé est aux manettes, puis Julien, jeune stagiaire ingé-son.

Il fait très chaud, et à partir de 17h la rue enfle. Les bruits de la ville.

La pièce surplombe la rue des Grésillons, c’est quasi une verrière, pas de double vitrage.

Le premier enregistrement, je l’ai fait en février ou mars, il n’y avait pas encore de cabine.

Désormais il y a une cabine en kit, laquelle rapproche quand même de l’idée de studio de radio, technicité probante quoique la cabine soit ouverte, à « ciel ouvert », et à hauteur d’œil de simple vitres pour assurer le contact avec l’ingé en face.

Bien sûr un fort afflux sonore extérieur fait intrusion, et parfois l’apocalypse urbaine fait intrusion

– un camion frigorifique stationnant longtemps dans la rue à deux voies, d’autres voitures stationnant également sans scrupules sur la chaussée, longues files alors et klaxons, jusqu’à cet événement des plus insolites, lundi soir qui interrompit notre journée de travail, qui, passé simple de clore ? il n’y en a pas, ni imparfait, prématurément, notre séance :

un énorme bruit, venant de l’intérieur du théâtre, accompagné d’un échappement de fumée, à notre hauteur, que j’ai cru un moment poussière de gravats – j’imaginais de gros travaux de démolition interne, le théâtre est en travaux cet été – , j’avais enregistré un bon tiers du livre, c’était autour de la page 110, autour de « C’est beaucoup attendre d’une seule créature, c’est beaucoup en exiger, que d’avoir à faire d’abord comme si elle n’était pas, ensuite comme si elle était, avant d’avoir droit au repos là où ni elle est, ni elle n’est pas, et où se tait la langue obligeant à de telles expressions. Deux mensonges, deux défroques à porter jusqu’au bout, avant d’être lâché, seul, dans l’impensable indicible, où je n’ai cessé d’être, où ils ne me laissent pas être. »

Je voyais que Simon prenait peur.

Nous sommes sortis du théâtre, nous étions encore sans la moindre explication de ce qui arrivait et de l’extérieur nous voyions très bien la fumée sortir d’un tuyau, gros tuyau débouchant aux deux tiers du mur, juste sous « notre » studio, tuyau d’usine, de paquebot, énorme fumée blanche.

Nous vîmes deux techniciens du théâtre, inquiets mais non paniqués, ils nous dirent que le compresseur de la sécurité incendie s’était déclenché tout seul (aucune alarme incendie préalable, aucun incendie réel, juste cet énorme compresseur), qu’il s’était mis en route tout seul et commençait son boulot, à savoir déclencher les trombes d’eau à déverser en cas d’incendie.

Des trombes d’eau il y en eut, parait-il, dans la cave. Le lendemain on verra un petit tuyau dégorger l’eau, la journée durant.

Un premier véhicule de pompier arriva, avec sirène, un deuxième, pompiers en tenue d’intervention, puis des policiers avec flash ball.

Tout cela avait de l’ampleur, un petit rassemblement se fit, à nos côtés, sur le trottoir d’en face.

Le compresseur fut stoppé au bout d’une heure presque.

Nous sommes repartis avant l’évacuation des services de pompiers.

Tout cela ressemblait à et aura été une fiction.

Pourquoi y consacrer autant de temps dans cette page qui a mission de parler Beckett ?

Ce sont des éléments qui tout simplement restituent mieux que de longs discours « l’enjeu », le sens de notre geste d’enregistrer (réenregistrer) in extenso cette œuvre-centre, afin de la partager, du moins de la proposer en partage (ce sera proposé en audition lors du week-end de rentrée du T2G les 16 et 17 septembre prochains – 2017, puis en feuilleton durant l’année).

La première hypothèse, tenue jusqu’à la mort de son émetteur, Samuel Beckett, c’est celle de s’engager dans un monde résolument étanche au monde dit « réel ».

Il ne s’agit pas de représenter le monde dit « réel » mais de « représenter », et le mot peut être inquiété sous toutes ses coutures, un monde mental. On ferme l’extérieur et jusqu’au bout l’hypothèse que l’accès à la vie et à l’univers a lieu ici maintenant mental crâne.

Hypothèse de l’époque phénoménologique.

C’est ainsi que la pensée se rend sensible, c’est ainsi que le sensible pense, se met à penser.

L’Innommable est le moment le plus réflexif de ce grand projet.

La main dessinant la main, l’écrivain écrivant l’écrivant.

Mais attention forme et expérience sont deux mots, deux forces indissociables.

C’est extrêmement formel et c’est extrêmement vécu – prenons expérience dans ce sens-là d’abord.

Nous sommes à l’époque de l’expérience intérieure.

Non qu’il y ait forcément communauté entre Bataille et Beckett.

Mais point commun, l’intériorité est affaire d’expérience.

L’Innommable pose la question, posée d’emblée comme insoluble, la question de la création.

De la création littéraire, certes, qu’est-ce qu’un personnage ? qu’est-ce qu’un nom ? et en même temps qu’est-ce qu’un écrivain, qu’est-ce que c’est que ce personnage inventant des personnages ?

Et en même temps qu’est-ce que c’est la création, du point de vue plus nu de l’humain ?

Comment faire ? comment procéder, comment naitre même, c’est vraiment la question associé à la création, comment naitre ?

Mais mis en abime.

Pourquoi diable devoir naitre, devoir tout ce boulot pour naitre, alors qu’on n’a rien demandé.

– La question est prolongée jusqu’à extinction : la question Cioran est prolongée.

On n’a rien demandé et il n’y a rien à voir, circulez, voilà l’existence humaine au point h de la conscience à l’heure d’Hiroshima, LE POINT H.

 

L’Innommable, le livre, le projet veut rentrer dans LA matrice.

Et la matrice ça commence par l’affirmation-négation simultanée.

Et créer, ce sera prendre le temps de déplier un cycle d’affirmations et négations, jusqu’au bout sans autre issue que déplier, donc dans la syntaxe, donc dans nos conditions temporelles d’existence. D’où le côté rhétorique de l’Innommable, l’obsession du discours, de la verbigération, de l’enculage méthodique des mouches.

L’Innommable est moment centre de tout l’œuvre, moment matrice, moment réflexif de la matrice.

Matrice de nom, matrice pronom.

Les pronoms…

Méthodiquement traités, dissous, quoiqu’insolubles.

À commencer par le seul pronom qui soit, qui conditionne tous les autres : « je ».

L’écrivain passe son je à la moulinette de l’écriture. Un jeu formel ?

Drame métaphysique du langage, d’accord, mais physiquement éprouvé, avéré, expérimenté physiquement.

Pas le temps de me renseigner sur le moment , la période, très intensive, de composition de cet ensemble, le moment le plus prolixe, Godot écrit dans la foulée, un peu comme récré, en un peu plus d’un mois, Tous ceux qui tombent écrit pendant l’éprouvante épreuve de la traduction de l’Innommable dans sa langue natale par son auteur…

Pas le temps mais l’impression que c’est peut-être le texte le plus alcoolisé du sportif alcoolique Beckett.

Ecrit sous alcool ? je ne sais pas.

C’est typique de l’esprit puissant alcoolisé, obsédé, possédé par son autodestruction.

L’obsession folle typique du mec complètement bourré.

Et ça tourne et ça retourne et ça n’en finit pas.

Mais pour le coup, et ce qui est sans doute très rare, Malcom Lowry et quelques autres, Duras ? aussi,

Nous voilà dans l’étrange et puissant nœud de créativité alcoolique.

Du genre on n’a pas d’omelette sans casser des œufs.

Des corps se cassent, s’auto-cassent, pour la quintessence, à savoir la condition même de la création qui est la condition même de l’humain.

Bref si vous voulez faire un stage de moi, d’entrailles de moi,

lisez d’un bout à l’autre l’Innommable, alpha et oméga du moi,

de cette longue lente interminable histoire humaine, de son point de vue occidental, individualiste.

Le neutre qui suit, la forme neutre, grise, impersonnelle, les textes qui suivent, qui suivront

et par exemple Compagnie, qui reprend, développe l’hypothèse intranquille que les pronoms servent à observer l’inobservable, en finesse.

Notre corps d’écrivain-lecteur est un immense champ d’expérience, Beckett est contemporain des deux pôles de la physique, l’astro- et la quantique.

Mais venons-en plus vite à la chose qui dès le début voulait être dite.

A savoir l’enjeu de relire ça « fenêtre ouverte ».

A même le bruit du monde dit extérieur.

La décision beckettienne de tout fermer a beaucoup été incomprise et refermée sur une représentation inadéquate de l’intériorité, de la « métaphysique », du désespoir existentiel, etc.

Et d’une certaine manière, l’humour beckettien a renforcé le malentendu, lequel un peu entériné par la gentille, aimable mais paresseuse formule de Boris Vian : l’humour est la politesse du désespoir. Voilà une conception de l’humour complètement étrangère à l’idée pourtant centrale de la création : à savoir que l’humour est ce qui permet de rester en création, et non pas de tromper un supposé immobile affect du désespoir.

Mais ça ne va pas du tout de soi, car enlevez le désespoir, et vous enlevez toute possibilité de rencontrer Samuel Beckett,

de rencontrer la génération pathétique,

au sens où pathos veut dire strictement entrer dans la logique du sens, de l’humain, du sensible.

C’est peut-être ce qu’il faut rappeler aux petits jeunots joueurs d’aujourd’hui,

en situation historique plus catastrophique encore que la génération Beckett.

La Shoa n’est plus le paradigme du pire aujourd’hui,

et ce sera la chose la plus difficile à penser au XXIème siècle.

Une consistance de pensée… Que la naissance du neutre – Blanchot, Barthes – soit indissociable du moment Kierkegaard, du moment Nietzsche, du moment phénoménologique, du moment Heidegger, du grand moment de crise irréparable du sujet, ce je de l’individualisme, que le neutre marque le début et la fin du je, début et fin de partie, sentie dès ce moment-là, et qui aujourd’hui se donne à ressentir pour de vrai aillais-je dire, c’est-à-dire politiquement, dans un de ces moments où il importe, sans dogmatiser, de se reposer ensemble les questions relatives à la création et à la vie parce que Fins et Morts semblent avoir pris une fois pour toutes le dessus…

– J’aimerais relire beaucoup plus attentivement Le Dépeupleur, moment « politique » de l’hypothèse beckettienne : que se passe-t-il si on s’intéresse à ce qu’on a constaté, à savoir que parler d’un revient immanquablement à parler du plus d’un, texte visiblement hyper structuraliste (grand cylindre de vie cachexique d’une communauté humaine réduite à 200 unités) mais à relire en mode Ecologie générale de l’existence…

Bref.

Revenons à ce qui voulait se dire en première phrase, à savoir que notre relecture, réenregistrement de cette affaire prend sens au moment historique où nos parois polaires, nos parois qui distinguent les couples d’oppositions, les distinctions originaires (la modernité elle-même qui pense critique est adossée à la paroi de ce qu’elle critique), ces parois ne tiennent plus.

Le tympan, qui est l’image au centre du texte, pour désigner le moi, un ultime de moi dans l’écriture, entre intérieur et extérieur, ni intérieur ni extérieur – passage du texte qui dès ma découverte du livre vers 25 ans, m’a rappelé à Antigone, à son « ni parmi les vivants ni parmi les morts », à cet entre, antre de la création, de la vie comme improbable création…

La paroi-moi, brique de l’individualisme qui jusqu’alors, jusqu’à maintenant, semblait nous assurer de vraies parois d’habitation, est désormais complètement poreuse, fissurée, inconsistante.

L’hypothèse d’une œuvre aujourd’hui, d’un processus de création aujourd’hui, serait là : dans toutes les fuites de l’un à l’autre, de l’extérieur à l’intérieur.

Réintérioriser nos pustules technologiques.

Réextérioriser l’espace du dedans.

Avec à tout moment risque d’autodestruction générale.

On peut dire aussi, on pourrait dire aussi que la création, c’est de l’autodestruction transformée – in extremis, toujours in extremis (enlevons le toujours, qu’est-ce qu’on en sait ?).

 

Et soudain, nous sommes dans des questions de radio, très concrètes.

L’espace poreux, tout en haut de ce théâtre très vibrant qu’est le Théâtre de Gennevilliers, dont déménage Duuu radio pour aller dans une autre salle du même théâtre, est typique d’un espace impossible pour une radio, pour un studio d’enregistrement, à moins que la radio ait décidé d’être en délocalisation permanente, en « live », ici, puis là, puis ailleurs encore.

Le silence n’est plus le paradigme du son.

Le silence ce sont des poches à construire à l’intérieur même du vacarme qui nous habite et nous détruit et nous relance et nous emberlificote.

De plus en plus me gênent par-dessus tout, à la radio, moins ces musiques-bruits-parasites superposées aux voix parce que censées hameçonner l’auditeur, que de plus en plus ces tons de voix, cette extériorité-vacarme de la voix défaite d’elle-même, ces voix de badauds, d’humains éternellement badauds, naïvetés idiotes, les voies de l’objectivité ayant été repliées sur, identifiées à la voix badine, détachée, au mauvais sens du mot, sans plus aucune prise sur l’événement du sens, de ce qui du sens et du non-sense fait consistance.

 

Quand « je » lis l’Innommable, je me trouve pris dans une coulée, me trouve emporté dans un état de présence à ce qui se dit – ressenti seulement une petite longueur du côté de Mahood dans sa jarre sous le panneau des menus du restaurant boucherie, mais ce fut un court tunnel – pour le reste, pour l’ensemble, j’ai été tenu dans l’haleine de la présence, de l’événement éternellement présent de ce texte littéraire, poétique, philosophique, scientifique, écologique et on en passe. Rien ne dit qu’il en soit de même pour l’auditeur qui découvrira (ou re) la chose, mais rien ne dit que non non plus (restons, un instant, beckettien).

 

Enfin, la condition de cette page, juste un peu prolongée, c’était de se débarrasser de cette expérience (de réenregistrement) pour reprendre celle en cours, non sans lien, mais si obscur…

Depuis plusieurs mois maintenant, l’idée courait d’une performance-tango sur un extrait de cet Innommable. Que le texte soit la musique, le tango, sur quoi danseraient – écouteraient – deux danseurs. L’idée s’est même précisée, celle d’un bon danseur avec son ami impétrant, les deux se ressemblant comme Mercier et Camier, Vladimir et Estragon, de près ou de loin, même flou de ressemblance. Pourquoi ? parce que lire tout comme écrire d’emblée est une provocation, un geste iconoclaste à l’égard du bloc sacro-saint-solitaire, parce que c’est un deux qui s’offre sur le plateau du multiple, d’emblée, toujours d’emblée, et que précisément cette initiation au tango de moi-nous (Dominique et moi) a fonction d’expérimenter la condition très originale (nouvelle, en tout cas pour moi) et tout à fait originaire, d’une danse, d’une connexion pour lesquelles le langage se meut, s’émeut, et mute, de fond en comble. Les conditions de la performance imaginée sur le texte de Beckett n’étaient pas réunies, mais dans ma petite chambre d’écriture, elle a déjà lieu, en quelque sorte, l’écriture comme performance dansée-à danser, et c’est ainsi que ce réenregistrement est venu se placer au cœur de l’écriture en cours de ce qui pourrait être un premier texte-tango.

Presque trois ans de silence, et d’initiation à cette affaire argentine, pour « autoriser » un premier texte, prenant place dans le texte sans début ni fin qui se tisse de ce qui a déjà été écrit et de ce qui n’a pas encore été écrit et peut-être jamais (décidément la matrice « Innommable » fonctionne à plein, grâce lui soit rendue), sous cette hypothèse qu’un geste de création est tango avec la vie, avec l’univers, avec l’autre… (On risque l’imagerie floue, la myopie, en utilisant ce genre d’expression, de métaphore générale, mais on se risque à la précision quand on les éprouve dans la pratique quotidienne, singulière et littérale.)