Lundi 20 février 2017

La négative, la phrase négative, la phrase faille, la phrase faute, un berceau de mort ? une chute de berceau ? un son filé, un gazouillis, une récitation dans une autre langue, un animal, clairière, matin, étendue d’eau, miroir ouvert au cœur de la forêt

 

Il est serait a été sera impossible d’écrire un journal, un roman, un poème, un théâtre, un essai, quoi que ce soit.

A la question Que s’est-il passé ?

A la question Qu’est-ce qui a été fait ?

A la question qu’est-ce qui a été vu ?

A la question qu’est-ce qui a été remarqué ?

A la question Qu’est-ce qui a été décidé ?

A la question Qu’est-ce qui s’est raconté, depuis que nous nous sommes absentés, ici

Comment la première personne peut-elle prendre le relais, comment la variété des premières personnes peut-elle se faire entendre, devant la variété des deuxièmes, des troisièmes, singulières et plurielles, les questions de grammaire ont-elles la fonction rédemptrice qu’on leur sent ? Rédemptrice ? Plomb du mot pour colorer l’aérien de la chose.

Avoir lu l’Innommable devant une assistance vraiment présente, il n’a pas levé les yeux de sa tablette, sauf au milieu pour réclamer l’extinction des lumières, certains d’entre nous sont entrés, certains d’entre nous sont sortis, sont arrivés à l’heure, sont arrivés en retard, certains d’entre nous ne sont pas venus. Nous étions les yeux fixés sur la tablette, suspendus au déroulement hypnotique précis du poème, du roman, du geste philosophique de Samuel Beckett, et quand nous avons rouvert, levé les yeux, nous avons été surpris de constater que nous n’étions pas tous partis comme on aurait pu presque croire, tellement l’épreuve pouvait sembler insurmontable, non, nous étions presque plus nombreux quand les lumières sont revenues.

Après avoir lu, écouté, entretenu la voix, la région de voix, comme on dirait région d’univers, moment d’univers, où des hommes, des incandescents, arpentent, inventent, trouvent, balbutient, gémissent, ressassent une première personne, ni singulière ni plurielle, juste entre les deux, une solitude impossible à accueillir comme solitude – d’un et de tous, qu’en est-il du poème réel ? Est-ce que ça a fait du bien, d’entendre, de faire entendre, de découvrir, de faire découvrir une invention de voix au lendemain de la seconde guerre mondiale ?

Est-ce que ça nous a fait du bien, cette voix, ce génie au plus mal, au pire, cette parole, cette embarcation dans l’hypothèse du pire, de l’empire du pire ?

 

Suspension temporaire du jugement

Suspension temporaire de je

Suspension temporaire des formes d’usage

Suspension temporaire des sentiments

Suspension temporaire des idées

Suspension temporaire des habitudes

Que se passe-t-il ?

Une suspension, un lustre suspendu : comment nous éclaire ce que nous suspendons ainsi ?

Dans une pièce de Beckett, un des Fragments de théâtre peut-être, il y a une histoire d’interrupteur, de circuit qui s’ouvre, se ferme, connecte, déconnecte.

Nos suspensions éteintes, nos suspensions allumées ?

Nous, la dernière personne, pas encore inventée, ni singulière ni plurielle.

 

Maintenant, dans ce paysage moins abstrait qu’il ne paraît, maintenant si je reviens, avec toi, avec lui, elle, eux, vous, et cela, la première personne de cela, aussi, si cela revient dans un de ces moments qui peut être soit une fin de nuit, soit une aube où se lève, se co-lève une infinité amie de mondes, qu’est-ce qui se dit, qu’est-ce qui s’exprime ?

Ce sera peut-être possible de raconter-déposer le roman de ce qui arrive, par bouffée réelle, avec la contiguïté de nos lieux, et le flux interruptif de nos échanges, en vrai, sur Facebook, par mail, par téléphone, par pensées aimées entre nous, la contiguïté de nos silences…

A l’intérieur d’un poème, par exemple le poème présent au-dessous et au-dessus et autour, tout autour d’ici,

au beau milieu de cette galaxie la petite flotte de récit, depuis le club ado Jean Vigo de Gennevilliers jusqu’à la galerie du centre photographique de Rouen et lendemain d’Innommable.

Si un effort est fait pour non pas raconter de plein de points de vue, pluralité toujours soumise aux diktats d’une grammaire déchue, mais d’un tout autre point qui expérimente le voyage, la métamorphose, la recomposition d’une langue traverse des langues et des corps, alors notre nouvel anthropodécentrisme – s’il y a un espace pour penser aimer un art, cet art-là – est à portée de toute main.

Alors je peux être heureux, trace de vieux monde dans l’œuf encore incertain.

Au fait, de quoi te nourris-tu, maintenant ?