Claire voyance?

lundi 18 mars 2019

Admettons que ce soit clairvoyance pour tous, et notamment ici, à Mont-saint Aignan, 6h30 et des poussières, chat malade et ciel calme et de plus en plus clair, sol presque miroir d’eau.

Admettons que ce jour soit quasi clôture du texte dit Lettres d’Elise, admettons que ce lendemain du jour anniversaire de la mort de ma mère, de son suicide, à cause, toujours à cause de moi, car la veille je n’ai pas voulu embrasser sa décision de mort, elle aura voulu me serrer fort dans ses bras, elle était ivre, il y avait la télé qui marchait fort avec je ne sais plus quelle connerie ce jour, ce soir du 16 mars 1983, admettons ça qu’il y ait, quoi qu’on veuille, jour anniversaire, retour trace du même, de Mame qui se flingue avec des médocs le lendemain de cette étreinte non partagée…

Admettons que nous ayons tous raison lorsque nous nous aimons, même lorsqu’on se flingue on peut avoir raison, admettons ça, admettons que la roue de toutes les manières, de tous les accidents, de tous les jours de notre existence jusqu’à aujourd’hui soit une forme de la clairvoyance de tous et d’ici, clairvoyance d’ici, à Mont-Saint-Aignan le 18 mars 2019, admettons que nous admirions cette clairvoyance, notre propre clairvoyance, la tienne, la vôtre, la nôtre,

admettons que cette clairvoyance ne nous oppose pas, nous ne sommes pas clairvoyants parce que vous seriez ignorants, stupides même, dans le brouillard, ni ne nous prétendons clairvoyants pour compenser votre brouillardise, votre manière de tout faire et de tout dire en mode brouillard, ni ne suis confus d’être confus pour compenser votre stupide rationnalité, votre clairvoyance à courte vue…

Si je suis heureux ce n’est pas qu’il faille que tu sois malheureuse et si toi heureuse tu te portes verticale la tête dans les étoiles et les talons dans la densité ce n’est pas pour compenser mon malheur,

si je comprends un phénomène ce n’est pas parce que tu ne le comprends pas, nous ne sommes pas des vases communicants, ou nous le sommes pour jouer à la surface de nos contenus amoureux.

Même si l’exercice de clairvoyance malheureusement ne dure pas très longtemps, les périodes de non-exercice n’en sont ni les bourreaux ni les victimes.

Si j’ai raison ce n’est pas parce que tu as tort, et il ne faut pas que j’aie tort pour que tu aies raison.

Bien sûr, si j’avance tu recules, si tu avances, je recule,

mais je n’avance pas parce que tu recules ni inverse, l’exercice de clairvoyance est important à poétiser et en même temps on a tout lieu de craindre que la forme poème démente la clairvoyance dans son exercice réel, parce qu’au moment où tu lis le poème ou ce qui en tient lieu, à nouveau peut être reconduite la guerre inutile, le conflit inutile ou, dans le même esprit, l’osmose inutile, puisque conflit n’y a qu’après ou qu’en vue d’osmose,

non ?

Aussi je dis, profitons de nos moments de clairvoyance sans nous envoyer à la figure la triste nécessité du tort de celui ou de celle qu’on aime.

On n’aime pas à cause du désamour général, à cause de la détestation générale du monde.

Peut-être même le mot doit-il être changé, le mot amour peut être changé, ça ne me ferait pas peur que quelqu’un apporte un autre mot qui serait plus juste, moins opposable, non que je dise cela pour complaire à ma peur du conflit, de la guerre, etc., mais je dis cela pour expérimenter avec toi de la clairvoyance, laquelle n’est pas faite pour te convaincre ni pour que rendue tu te pâmes sous l’ardeur de mes mots ou que je me rende, chevalier servant et mille fois mort au combat, je me dépose à tes pieds de clairvoyance.

Marcher ensemble veut dire autre chose, veut dire éprouver le nœud plastique, le nœud de métamorphose de nos quatre cordes, la verticale de terre à ciel, l’horizontale l’un vers l’autre et vers l’espace creusant l’espace.

Si je pars au ski avec notre troisième fils pendant une semaine, ce n’est pas pour que tu t’attristes qu’il ne parte pas avec toi, avec ton toi profond, il n’y a peut-être pas à compenser de tristesse la gaité qu’il y aura peut-être à skier avec lui,

ni moi là-bas à enrober de tristesse et de crainte les versants blancs de la montagne avec la pensée triste que tu seras loin et malheureuse.

C’est le même texte, le même exercice de clairvoyance, tout ça, il faut en profiter, tout à l’heure ce sera déjà fini, mais tu ne seras ni la cause de ma chute (chute veut dire affaissement de la clairvoyance, crevasse dans la clairvoyance), tu ne seras ni la cause de ma chute ni la compensation de ma chute, de même que mon génie n’est pas la cause de ta nullité et ma nullité la sotte compensation de ton génie.

Je m’énerve vite parce qu’il n’y a plus de temps, vieillir n’est pas gagner en sagesse, tous nos vieux sont de vieux angoissé.e.s, mais ces angoisses ne sont pas le pendant, la triste compensation des jeunes gaités.

Je n’ai pas de message ultime à délivrer avant de mourir mais je n’ai pas non plus de résignation à offrir dans le train de la mort, lequel est toujours conduit par des nazis.

Oui et non voguent de toute autre manière, ils varient leurs degrés, s’opposent dans la couche des oppositions, se retrouvent dans des couches de clairvoyance, l’un de nous n’incarne pas le oui tandis que l’autre porte la croix du non.

Si tu ne m’aimes plus, aime à te séparer de moi, si je ne t’aime plus, j’essaierai d’aimer à me séparer de moi-même.

Mais je t’aime, tout séparé et déséquilibré que je suis, l’exercice de clairvoyance dit juste que tu n’es ni la cause de mon déséquilibre ni sa compensation, la clairvoyance a quelque chose de parfait, de pratiquement parfait, je veux dire parfait en pratique, par exercice : c’est l’exercice qui a quelque chose de parfait.

J’ai plutôt très envie de continuer avec toi, je n’ai pas du tout envie que ton féminin meure sous les coups atroces de mon masculin.

J’ai juste très envie de continuer avec toi en remerciant toutes celles de maintenant, toutes les autres de maintenant dans l’absolu de nos tandas, dans l’absolu exercice de nos tandas.

Est-ce que commence le déclin de la clairvoyance, à mesure que le soleil va se lever et se lever ?

Je n’écris pas pour me faire pardonner quoique ce soit, ni, orgueil mal léché, pour te pardonner quoi que ce soit.

Je pense que si quelqu’un trouve cet autre mot qu’amour, plus juste, plus fin et plus puissant que celui-là, je pense qu’il trouvera aussi, ou qu’elle, un mot plus juste, plus fin et plus puissant que le mot égalité.

Nous avons la chance d’être entrés dans la dimension minoritaire de l’hétérosexualité, merci à tous ceux et toutes celles qui auront aidé à ça, queers et autres agencements amoureux et libertaires.

Voilà. Ce n’est pas parce que j’arrête d’écrire que s’arrête clairvoyance et commence la tienne.

Même si cela a été dit cent fois en philosophie et mécompris mille fois en politique et autres instances pratiques, la vérité n’est jamais dite une fois pour toutes comme l’a voulu si intensément le christianisme, et si le christ revient, et, bien sûr, il revient, à chaque instant c’est pour tout autrement comprendre, lui-même comprendre et non pas à tout prix faire comprendre à l’autre, à ce pauvre autre que nous serions, nous pauvres hommes, non, pour comprendre et encore comprendre qu’une fois pour toutes, c’est pareil que toi qui m’est une pour toutes, mais sans chichi, et si sacrifice il y a ça a été aussi, bien sûr, toi clouée sur une croix et violée à tour de bras par tous les mercenaires de la mort au nom de la vie, le christ s’il revient, et il revient, c’est une femme, revenant de très très loin, pas pour sauver le monde ni ses hommes mais pour comprendre autrement…

Enfin, ce n’est pas pour te perdre, perdre ton attention, ta concentration, que je cause christianisme, je m’en tape du christianisme mais je ne m’en tape pas du tout de ceux et celles qui continuent à chercher d’autres mots, d’autres mots et encore d’autres mots, comme lorsque nous dansons et dansons encore.

Est-ce déclin de clairvoyance, ce bordel de mots et de pensée au bord de l’inarticulé ?

Que vient faire ce nom de christ dans ce petit développement de claire voyance du lundi 18 mars 2019 à Mont-Saint-Aignan ?

Nous ne mutons rien si nous oublions tout, faisons semblant d’oublier ce qui nous a emmerdés ou trop gâtés, ou trop détruits.

C’est hyper difficile de sortir le féminin de sa gangue victimaire – je crois réellement que dès le départ, le fils de Dieu, c’est la fille de Dieu et Dieu sa propre mère.

J’ai un peu de mal avec ce retour en force du mot patriarcat, qui serait l’objet à démettre, le nom de père s’est cassé la figure depuis belle lurette et même à l’intérieur de la psychanalyse qui l’a génialement maintenu dans sa disparition. Je préfère de loin l’expression domination masculine, ça me semble plus précis, moins fantasmatique, moins idéologique.

Ni père ni mère comme autrefois on disait Ni dieu ni maître.

Je pense que le nom de mère est lui aussi extrêmement neuf, si on reprend celui de père, sous les auspices de notre enthousiasme à « faire des enfants ».

Lorsque nous dansons, nous faisons des enfants autant que nous faisons des fantômes, nous peuplons le vide moteur de nos bras de créatures légères et lourdes – fortes dirait Laban et ses traducteurs en langue française.

Je te laisse dire la fin, même en silence pour ouvrir la journée qui paraît vouloir s’ensoleiller.

Je t’aime.

Je t’aime, non pas parce que je meurs, non pas parce que tu prends soin de moi ainsi que s’inscrit le nom de mère dans le cœur d’une femme, ni parce que je m’écrie : Maison ! lorsque je cède ce que je suis en toi ; je t’aime, s’il faut une raison, parce que nous faisons encore et encore exercice de l’entre-nous-mêmes.

Je n’ai jamais été seul à t’aimer, je suis un peuple mais pas besoin de monter sur les grands chevaux de la métaphore et de la harangue, je t’aime, c’est tout, je t’aime comme on dit je t’aime à son nourrisson de fils qu’on a dans les bras, je t’aime comme on tient la maitresse de sa vie dans les bras avec pour étendard la jouissance toujours et toujours inassouvie, je t’aime comme on le dit à son père, dans l’enthousiasme de la distance grandissante entre nous et cependant toujours plus près.

Bref, ce matin, ça aura été une belle tanda, avec toi.

La folie des Argonautes

lundi 11 mars 2019

La vie n’est pas une biographie repose.

Rien.

Hier soir reprise des Argonautes, Maggie Nelson

Editions du Sous-sol.

Le reprendre ce matin.

Sur le meuble rouge, La pierre de la folie, recueil de poésie de Fernando Arrabal, achetée il y a peu à Paris sur les quais. Titre éponyme du spectacle monté et joué avec mon frère Pierre, qui est demi-frère, que j’ai longtemps appelé demi-frère avant de l’appeler frère. 17 ans, 18 ans. J’y retrouve quelques textes phares que je disais et chantais, que Pierre disait, chantait. Je me souviens de ses intonations, de son corps, de son visage, je me souviens moi de l’intérieur de moi, de l’énergie grosse à l’intérieur, de la guitare de Henri Dubos, du fût de percussion, des micros, de Sibelius sur le texte concernant l’exécution de Federico Garcia Lorca.

Dominique, ouvrant, feuilletant le livre, le referme vite, elle ne lit plus ce genre de choses.

Moi non plus, sauf Henri Michaux, toujours.

« Un jour j’ai tué ma mère et je l’ai découpée en morceaux… », ça m’est resté et après le suicide de ma mère, ça m’est resté, resté, revenu, revenu, resté, et aujourd’hui c’est  juste la réminiscence de l’énergie vocale, du surjeu délicieux.

C’était le spectacle où je faisais expérience d’un frère, je découvrais un frère, je faisais connaissance d’un frère.

Après avoir feuilleté, lu, passé tout le livre, reprise de Maggie Nelson.

Maggie Nelson utilise le ressort de la poésie, le ressort du paragraphe, de la saute.

L’inexprimé dans l’exprimé, l’inexprimable dans l’exprimé, les mots suffisent, Wittgenstein, la poésie Wittgenstein, je me rends compte que je lis de la même manière La Pierre de la folie et Les Argonautes, juste le temps de la passation.

Le livre d’une période, une durée de vie autour de quoi tourne le livre, la durée du livre.

L’expérience de mère, c’est très beau.

Penser, vivre.

Lisant Quignard je me suis dit, vite relisons Maggie Nelson, plus extérieure.

Non qu’ils se concurrencent de quelque manière que ce soit.

Maggie Nelson est plus à l’extérieur d’elle que Pascal Quignard n’est à l’intérieur de lui, mais c’est comme si l’intériorité était déjà tellement là, à tellement déconstruire, l’expérience intellectuelle féminine devient pour le lecteur plus masculin un feu, une énergie primordiale.

Le mouvement social dans le mouvement psychique, le mouvement psychique dans le mouvement social.

Un ami lui parle du genre comme d’une couleur : on n’est pas une couleur, et non plus on n’a une couleur, à proprement parler, car la couleur varie selon lumière et espace et supports, je trouve ça très beau, je rêve à nouveau sur mon genre et sur le tien, comme j’aime beaucoup la mise au point de Judith Butler sur « on ne change pas de genre comme de chemise » – ou l’esprit de finesse dans les grosses questions qui fâchent ou dressent les un.e.s et les autr.e.s sur leurs ridicules.

Très jolis les passages du jeu avec l’enfant de celui qu’elle aime qui est sa mère, la mère de l’enfant. Jouer à mourir, à tomber, j’aimais beaucoup tomber sous les coups d’une balle ou d’une flèche, et Maggie jouant aux deux fées, la mauvaise puis la bonne, cherchant, jouant le mot juste pour réveiller l’enfant de son coma simulé. Très jolie la grammaire existentielle se recréant, balbutiant, avec la bonne figure de Winnicott.

Avec Pierre, aujourd’hui, je lui proposerais l’initiation au tango pour aller plus avant dans l’espace du milieu où pousse la relation, la relation voulant relation jusqu’au point où la relation suspend la relation, jusqu’au point où la relation reveut de la relation, chant et danse, anthropologie en reconstruction, connectée à ce qui n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais humain – et cette bonté singulière n’est pas humaine, à proprement parler

Le livre de Maggie Nelson s’étend sur plusieurs années, son sujet, l’histoire d’amour avec Harry, femme devenue homme, son propre fils, Iggy, de sa petite enfance à sa conception en passant par la naissance, l’étonnement incroyable, l’étonnement queer ? sur le monde, sur la vie, sur la politique, sur la vie ordinaire rejouée.

Pas envie de tourner dans la fréquentation intello, dans l’entre-soi intellectuel, mais le temps où lire installe une instabilité créatrice – tango, vraiment, avec d’autres idées, d’autres équilibres, intimité ouverte.

Pas le temps de plus ce matin.

La vie n’est pas une biographie

dimanche 10 mars 2019

il est fou

entre ses phrases des béances, des romans, des essais

à l’envers de la physique il fait des cercles de plus en plus larges plus vite, il fait le tour, le grand tour plus vite que ceux tout proches qu’il faisait, que nous faisons

l’ignorant court plus vite que le savant

je ne comprends rien à ce qu’il dit, je prends.

C’est un poète qui ne prend pas la poésie pour déguisement

Héraclite ?

Les oiseaux sont fous dans le grand vent.

Le bois va sécher et il y a un cimetière de camélias au pied du camélia.

L’écrivain n’est-il pas trop sexué mâle ?

Encapsulé dans son sexe ? malgré les effets de drapé universel – beaucoup d’effets de manche, encore, dans la passion abstraite, allusive, figurale du texte.

Ne rêve pas que sur le tard ait lieu une réconciliation avec la mère, avec tout ce qu’il a touché de la mère – le déguisement de mère est-il si collé aux femmes qu’on ne veut pas connaître ?

L’extraordinaire mâle littéraire au bord de sa mutation – saison du brâme

La vie n’est pas une biographie.

Pascal Quignard.

Galilée.

2019.

Pas tant une vis qui tournerait dans le vide, un coin qui serait coincé dans les hanches, qu’une des dernières tentatives peut-être de voiler le dévoilement, dernière manifestation du solaire solitaire dans la nuit approfondie, vraiment approfondie

Quand bien même je n’en aurais pas étudié l’auteur c’est une œuvre déjà écrite que je poursuis, laquelle œuvre est passée d’auteur en auteur

Musique percussive de la tempête, avec clusters tenus : rafales longues.

Fin du cycle des oppositions, des pouvoirs absolus, des assassinats princiers

Fin du langage érigé de l’Absence

Le langage collabore, la danse collabore

La tempête autrui collabore, travail ensemble

(comme en sous-titres pour malentendants : vent et tambourins, bruits de volets qui claquent, chocs étranges)

Y a-t-il un lien entre l’énergie de la tempête et l’énergie des femmes

Nature est un mot d’ignorant, c’est autrui qu’il faut dire

Il ne s’agit jamais de s’autoriser à dire n’importe quoi mais dire n’importe quoi porté par la tempête de ce qui ne peut pas se dire autrement.

Se jeter en amont dit-il, résister au vent, au courant, puis être mort sans personne pour ramasser le corps

Valse des points et des non-points, imprévu de la ponctuation : à défaut d’une clarté, d’un geste incontestable, d’un sens aussi emportant, et dangereux, qu’une tempête, laisser tel quel, normes anormes.

(J’ai à présent un amour extraordinairement distant avec ma mère intime, la mort n’y fait plus rien et la peur vivante non plus, vous savez, ce qui de votre mère terrifie, ce qui de votre corps terrifie, ce qui de l’Un vous terrifie d’avoir toujours été Un.e. L’Une vous a toujours terrifié. Le père n’a jamais été qu’une forme de peur.

Et si par le hasard de l’Histoire vous lâchez les peurs dominantes, que se passe-t-il ?

Que se passe-t-il après l’avis de tempête, et après la tempête elle-même ?)

8 mars

vendredi 8 mars 2019

Et aujourd’hui ? 8 mars ? La nuit a d’abord ramené au pied du jour la prison et la lettre de G., à laquelle je n’ai pas répondu, qui me demandait de bien vouloir correspondre avec lui. G est âgé, il a été le participant le plus fidèle à mon projet d’écriture tango en prison, c’est un intellectuel, les lettres qu’il m’a déjà envoyées et auxquelles j’ai répondu comportent des illustrations enfantines totalement décalées avec ses propos, parfois doctes, toujours nourris.

G. est un pédéraste qui a fait partie des mouvements pédés dans les années 70, à l’époque où les pédérastes s’engouffraient dans le mouvement gay et entendaient agréger leur cause à celle des homosexuels. Et autant les mouvements homosexuels partageaient leur militance avec les mouvements féministes, autant les mouvements féministes se sont toujours maintenus à l’écart du mouvement pédé.

Je n’ai pas répondu à G. et en nourrit une certaine culpabilité. Il m’est difficile de lui dire, « après tout ce qu’on a fait » !, non pas ma réticence à échanger avec lui, mais, échanger avec lui après le projet, donc, de façon toute individuelle…

Ce matin je me suis dit, je vais lui écrire, peut-être : si je trouve les mots. Ce qui me vient, c’est bien sûr l’histoire de D., pédéraste, ami de mes parents, avec qui, adolescent, j’ai fait un spectacle pour enfants, Pantin Panthomme, que nous avons tourné l’été dans les colos, nous étions sous des costumes et des masques extrêmement rembourrés, il faisait une chaleur insupportable, nous suions à grosses gouttes, je me souviens de sa façon de parler de son amour pour les enfants et de la beauté qu’il y avait à ces amours, dans le respect de ces enfants, puisque ces enfants eux aussi avaient du désir, avaient une sexualité, et il défendait cela et je crois que j’étais assez convaincu par son dire, théoriquement j’accordais à l’enfant, que je n’étais déjà plus, la possibilité d’aimer un homme assez gros et joufflu comme D., sans toutefois aller plus loin que la scène idéalisée qu’il produisait devant mon esprit.

Je crois qu’il m’a parlé de son aventure avec C., un peu plus jeune que moi, donc encore enfant quand moi je ne l’étais plus. Je crois que j’ai été son confident même. Il n’y a jamais eu de sexe dans ses confidences, mais, si je ne me souviens plus de ce qu’il me racontait, ni des circonstances, des lieux, je vois des espaces de voitures, je ne le vois pas chez mes parents, ni au théâtre, sur le plateau ou dans les bureaux, au café peut-être, au restaurant peut-être, oui, les deux espaces possibles sont la voiture et le restaurant, ou le café, je me souviens du premier café à Beaune, sur la place principale, au tout début  du mandat de mon père à la tête du Théâtre de Bourgogne, une longue tablée de comédiens et comédiennes, et je me souviens aussi de ces apartés au sujet d’un autre pédéraste de l’équipe, mais qui ? à côté duquel il ne fallait pas placer ses enfants… il n’y avait pas de scène sexuelle décrite mais.

Et c’est le livre de C., écrit bien des années plus tard, faits prescrits, qui raconte ce qu’il a vécu avec lui, D. le pédéraste, avec l’évidente complicité-cécité de ses parents.

Son livre a eu du succès, je l’ai lu, je l’ai trouvé beau, impressionnant, et implacable.

Même en ironisant et même en condamnant fermement l’époque néoconservatrice, l’extraordinaire virage à droite de la pensée planétaire depuis les années 80, impossible de rester « complice » du pédéraste sous quelqu’aspect que ce soit, fût-il intellectuel.

Pourquoi ?

Que l’enfant ait une vie sexuelle, je n’en doute pas un instant, la formation sexuelle est si longue, si constitutive du sujet (je reviendrai plus tard sur la figure d’Eros, sur l’enfant en symbole, en instrument couplé à Aphrodite), mais l’adulte connaît les fins auxquelles il veut parvenir quand l’enfant ne les connait absolument pas, et cela suffit à sortir l’acte pédéraste du champ des possibles relationnels.

C’est vrai que « toutes choses égales par ailleurs » l’enfant ne cesse d’être la proie de manipulations diverses et variées, la morale étant un excellent moyen de manipulation, mais j’écarte toute tentation nihiliste : puisque l’enfant est un champ universel de manipulation, allons-y gaiement… Non.

Aujourd’hui c’est l’Eglise catholique qui est dans le viseur de la Justice, et le couvercle se soulève de plus en plus et laisse apparaître une énorme réalité, une énorme misère et un énorme ravage sexuels.

Voilà mon silence.

Ma réponse dans ma non-réponse. G. me proposant une correspondance, d’abord je ne réponds pas, je décline l’invitation. Mais cela ne me convient pas. Je peux parfaitement assumer qu’en dépit de mes intentions, de mes déclarations, je reste un mec moral, un citoyen juge, éternellement, et je ferais partie de cette « société » qui ayant jugé une fois estime avoir jugé une fois pour toutes et à jamais.

Alors ça va pouvoir être amusant ici de mettre en vis-à-vis ces bafouillements solitaires et la lettre que je vais peut-être envoyer à G. L’esprit politique et esthétique se tiendra là dans toute sa splendeur, si splendeur est un mot adapté – et il me semble adapté pour parler de passion, de beauté, de désir, d’énergie vitale.

Ce matin par exemple, je constate que le fait d’avoir « publié » sur mon site mon texte d’hier m’a énormément « libéré » d’un poids qui restait vis-à-vis de la personne, de « Daniel ». Ce site étant invisible à peu près, il me permet d’aller directement dans l’essence de l’art, qui présuppose un travail très secret en même temps qu’il s’adonne à une visibilité maximale, et faisant cela, j’étais bien certain que la première personne concernée n’irait pas lire ça et mon geste, bien entendu, ne présupposait nullement qu’il aille le lire – je ne suis pas pur de toute perversion, moi aussi je ne cesse de « me servir de l’autre » pour apaiser mes pulsions, mais la joie relationnelle (même dans la souffrance) l’emporte largement, et mes pulsions j’imagine sont intégrées, dissoutes dans la joie générale, laquelle repose sur un art du deux, lequel repose sur l’art d’autrui, la capacité à voir l’autre sujet à l’œuvre au moment même où le sujet que je suis est à l’œuvre, et que c’est cela même qui fait le sujet de notre mutation et de la joie à envisager le présent et l’énorme travail qu’il nous donne et nous donne et nous donne au fur et à mesure qu’il nous appelle, appelle, appelle – c’est ça le futur ? cette inscription très présente du flux qui ne connait pas l’absurdité d’être satisfait de quelque déguisement de présent que ce soit…

Je m’égare ?

En tout cas plein soleil dans la figure à travers le magnolia, à deux doigts d’exploser – les fleurs sont la sexualité même, n’est-ce pas ? la sexualité solaire est à deux doigts donc de m’exploser à la figure et j’aime beaucoup ça.

Nous sommes le 8 mars, n’est-ce pas ?

Est-ce que ce serait le jour pour écrire à G. ? Les féminismes aujourd’hui engagent sans doute les vraies révolutions de demain – vers un réagencement intégral de la relation humaine. Il y a une très grande radicalité, pour moi en tout cas, c’est une radicalité comme je ne l’ai jamais connue, même dans mon berceau gauchiste. Je raconterai plus tard, j’espère pouvoir, comment je suis né dans le féminisme, comment ma sexualité même est née dans le féminisme et comment jusqu’à aujourd’hui quasiment, c’est-à-dire plus de quarante ans plus tard je la sors d’un embarras parfois embarrassant très embarrassant pour moi et parfois très arrangeant pour moi aussi, et je peux faire raisonnablement l’hypothèse que pour celle avec qui je vis, il y  aura eu pareillement plus qu’embarras et parfois arrangements, avec ça.

C’est aujourd’hui seulement, dans et avec l’histoire sociale et mondiale des femmes, des mouvements de femmes, auxquels je ne participe pas, c’est au sein de cette histoire que la mutation masculine a lieu, pas du tout sous forme déclarative, mais sous forme « constitutive » en quelque sorte : via la découverte sur le tard d’un art qui par ailleurs continue sa fieffée de vie idiote, macho jusqu’aux ongles mais qui contient tout, absolument tout de ce présent relationnel, présent relationnel, présent relationnel : le répéter trois fois afin que l’idée de présent arrive dans son flux et non dans sa croyance, et qu’ainsi l’idée de cadeau puisse se faire sa place sans prendre toute la place, lequel cadeau est celui de la relation, de l’art relationnel, et à partir de lui, l’art de pouvoir repenser de fond en comble, danser penser de fond en comble.

G. est un pédéraste qui a fait partie des mouvements pédés dans les années 70, à l’époque où les pédérastes s’engouffraient dans le mouvement gay et entendaient agréger leur cause à celle des homosexuels. Et autant les mouvements homosexuels partageaient leur militance avec les mouvements féministes, autant les mouvements féministes se sont toujours maintenus à l’écart du mouvement pédé.

Je n’ai pas répondu à G. et en nourrit une certaine culpabilité. Il m’est difficile de lui dire, « après tout ce qu’on a fait » !, non pas ma réticence à échanger avec lui, mais, échanger avec lui après le projet, donc, de façon toute individuelle…

Ce matin je me suis dit, je vais lui écrire, peut-être : si je trouve les mots. Ce qui me vient, c’est bien sûr l’histoire de D., pédéraste, ami de mes parents, avec qui, adolescent j’ai fait un spectacle pour enfants, Pantin Panthomme, que nous avons tourné l’été dans les colos, nous étions sous des costumes et des masques extrêmement rembourrés, il faisait une chaleur insupportable, nous suions à grosses gouttes, je me souviens de sa façon de parler de son amour pour les enfants et de la beauté qu’il y avait à ces amours, dans le respect de ces enfants, puisque ces enfants eux aussi avaient du désir, avaient une sexualité, et il défendait cela et je crois que j’étais assez convaincu par son dire, théoriquement j’accordais à l’enfant, que je n’étais déjà plus, la possibilité d’aimer un homme assez gros et joufflu comme D., sans toutefois aller plus loin que la scène idéalisée qu’il produisait devant mon esprit.

Je crois qu’il m’a parlé de son aventure avec C., un peu plus jeune que moi, donc encore enfant quand moi je ne l’étais plus. Je crois que j’ai été son confident même. Il n’y a jamais eu de sexe dans ses confidences, mais, si je ne me souviens plus de ce qu’il me racontait, ni des circonstances, des lieux, je vois des espaces de voitures, je ne le vois pas chez mes parents, ni au théâtre, sur le plateau ou dans les bureaux, au café peut-être, au restaurant peut-être, oui, les deux espaces possibles sont la voiture et le restaurant, ou le café, je me souviens du premier café à Beaune, sur la place principale, au tout début  du mandat de mon père à la tête du Théâtre de Bourgogne, une longue tablée de comédiens et comédiennes, et je me souviens aussi de ces apartés au sujet d’un autre pédéraste de l’équipe, mais qui ? à côté duquel il ne fallait pas placer ses enfants… il n’y avait pas de scène sexuelle décrite mais.

Et c’est le livre de C., écrit bien des années plus tard, faits prescrits, qui raconte ce qu’il a vécu avec lui, avec l’évidente complicité-cécité de ses parents.

Son livre a eu du succès, je l’ai lu, je l’ai trouvé beau, impressionnant, et implacable.

Même en ironisant et même en condamnant fermement l’époque néoconservatrice, l’extraordinaire virage à droite de la pensée planétaire depuis les années 80, impossible de rester « complice » du pédéraste sous quelqu’aspect que ce soit, fût-il intellectuel.

Pourquoi ?

Que l’enfant ait une vie sexuelle, je n’en doute pas un instant, la formation sexuelle est si longue, si constitutive du sujet (je reviendrai plus tard sur la figure d’Eros, sur l’enfant en symbole, en instrument couplé à Aphrodite), mais l’adulte connaît les fins auxquelles il veut parvenir quand l’enfant ne les connait absolument pas, et cela suffit à sortir l’acte pédéraste du champ des possibles relationnels.

C’est vrai que « toutes choses égales par ailleurs » l’enfant ne cesse d’être la proie de manipulations diverses et variées, la morale étant un excellent moyen de manipulation, mais j’écarte toute tentation nihiliste : puisque l’enfant est un champ universel de manipulation, allons-y gaiement… Non.

Aujourd’hui c’est l’Eglise catholique qui est dans le viseur de la Justice, et le couvercle se soulève de plus en plus et laisse apparaître une énorme réalité, une énorme misère et un énorme ravage sexuels.

Voilà mon silence.

Ma réponse dans ma non-réponse. G. me proposant une correspondance, d’abord je ne réponds pas, je décline l’invitation. Mais cela ne me convient pas. Je peux parfaitement assumer qu’en dépit de mes intentions, de mes déclarations, je reste un mec moral, un citoyen juge, éternellement, et je ferais partie de cette « société » qui ayant jugé une fois estime avoir jugé une fois pour toutes et à jamais.

Alors ça va pouvoir être amusant ici de mettre en vis-à-vis ces bafouillements solitaires et la lettre que je vais peut-être envoyer à G. L’esprit politique et esthétique se tiendra là dans toute sa splendeur, si splendeur est un mot adapté – et il me semble adapté pour parler de passion, de beauté, de désir, d’énergie vitale.

Ce matin par exemple, je constate que le fait d’avoir « publié » sur mon site mon texte d’hier m’a énormément libéré » d’un poids qui restait vis-à-vis de la personne, de Daniel. Ce site étant invisible à peu près, il me permet d’aller directement dans l’essence de l’art, qui présuppose un travail très secret en même temps qu’il s’adonne à une visibilité maximale, et faisant cela, j’étais bien certain que la première personne concernée n’irait pas lire ça et mon geste, bien entendu, ne présupposait nullement qu’il aille le lire – je ne suis pas pur de toute perversion, moi aussi je ne cesse de « me servir de l’autre » pour apaiser mes pulsions, mais la joie relationnelle (même dans la souffrance) l’emporte largement, et mes pulsions j’imagine sont intégrées, dissoutes dans la joie générale, laquelle repose sur un art du deux, lequel repose sur l’art d’autrui, la capacité à voir l’autre sujet à l’œuvre au moment même où le sujet que je suis est à l’œuvre, et que c’est cela même qui fait le sujet de notre mutation et de la joie à envisager le présent et l’énorme travail qu’il nous donne et nous donne et nous donne au fur et à mesure qu’il nous appelle, appelle, appelle – c’est ça le futur ? cette inscription très présente du flux qui ne connait pas l’absurdité d’être satisfait de quelque déguisement de présent que ce soit…

Je m’égare ?

En tout cas plein soleil dans la figure à travers le magnolia, à deux doigts d’exploser – les fleurs sont la sexualité même, n’est-ce pas ?, la sexualité solaire est à deux doigts donc de m’exploser à la figure et j’aime beaucoup ça.

Nous sommes le 8 mars, n’est-ce pas ?

Est-ce que ce serait le jour pour écrire à G. ? Les féminismes aujourd’hui engagent sans doute les vraies révolutions de demain – vers un réagencement intégral de la relation humaine. Il y a une très grande radicalité, pour moi en tout cas, c’est une radicalité comme je ne l’ai jamais connue, même dans mon berceau gauchiste. Je raconterai plus tard, j’espère pouvoir, comment je suis né dans le féminisme, comment ma sexualité même est née dans le féminisme et comment jusqu’à aujourd’hui quasiment, c’est-à-dire plus de quarante ans plus tard je la sors d’un embarras parfois embarrassant très embarrassant pour moi et parfois très arrangeant pour moi aussi, et je peux faire raisonnablement l’hypothèse que pour celle avec qui je vis, il y  aura eu pareillement plus qu’embarras et parfois arrangements, avec ça.

C’est aujourd’hui seulement, dans et avec l’histoire sociale et mondiale des femmes, des mouvements de femmes, auxquels je ne participe pas, c’est au sein de cette histoire que la mutation masculine a lieu, pas du tout sous forme déclarative, mais sous forme « constitutive » en quelque sorte : via la découverte sur le tard d’un art qui par ailleurs continue sa fieffée de vie idiote, macho jusqu’aux ongles mais qui contient tout, absolument tout de ce présent relationnel, présent relationnel, présent relationnel : le répéter trois fois afin que l’idée de présent arrive dans son flux et non dans sa croyance, et qu’ainsi l’idée de cadeau puisse se faire sa place sans prendre toute la place, lequel cadeau est celui de la relation, de l’art relationnel, et à partir de lui, l’art de pouvoir repenser de fond en comble, danser penser de fond en comble.

De l’amitié

jeudi 7 mars 2019

Dans tout ce que nous vivons, il y a une pensée à l’œuvre, vivre, c’est penser et par pensée nous faisons entendre – et par les mots mêmes que nous employons – du langage et du corps, si langage a été un jour séparé du corps et si corps un jour a été séparé de langage, qu’en pense, qu’en pensent terre, soleil, vies fourmillantes et mécaniques et chimies à l’infini, si cette notion de pensée a un sens dans l’inerte, je veux dire dans la matière qui ne semble pas vivre, mais attachée à ses déterminations strictement ?

Être vrai ne signifie pas dire vrai, professer le vrai, convertir au vrai, être vrai ce n’est pas mourir ou tuer d’avoir raison, je crois que nous pouvons lâcher les grands cirques, les grandiloquences de notre Histoire, la rhétorique, les voix comme celles, enregistrées, qui ont fait notre enfance, dans le berceau de l’ère médiatique, celles des poètes comme des politiques, la voix des grands hommes, et celles de femmes coulées dans le bronze masculin…

Ce sont des prémisses, ce qui vient de s’écrire à compter de la mention « jeudi… », des prémisses faites pour calmer et pour repartir, calmer quoi, repartir où, calmer une pensée, calmer pour repartir vers de la pensée – entendu que pensée ici vaut pour corps, pour réalité aussi, sans que pour autant il nous faille sortir l’attirail de la réalité augmentée, de la pensée augmentée…

Les pauses que nous faisons sont comprises dans l’improvisation générale de notre petit « jeudi… ».

Être vrai en amitié, comme en amour ne signifie pas s’appuyer sur l’autre, ami, aimé, au point de le couler si soudain notre atmosphère de vie, de survie devenait à ce point chiche que ce soit lui ou moi qui aurait chance de survivre.

Couler l’ami, l’amour, et détruire, détruire selon la vérité.

Mais la dissension nous est nécessaire – n’espère pas par-là avoir une chance (inespérée ici) d’avoir raison, de garder comme le dernier mot, car tu n’auras pas raison une seconde, tu seras juste vrai si tu souhaites l’être, quelles que soient les errances et les impasses dans lesquelles tu t’es engagé.

Je crois que j’ai besoin de nommer tes impasses, tes errances, ta folie.

Il n’est pas inutile ici de retarder l’élément informatif, la description même brève de la situation de la veille, si cela invente, si ce détour invente, convoque de la pensée et du corps en action, ce n’est pas vain, on oublie les origines, les sources afin de les remonter puis les rompre, vraiment les rompre et si la poésie a un sens, c’est là, par rupture, séparation dans le vrai, puisqu’enfin c’est rompre avec amour qu’il convient de penser et de vivre.

Hier soir il y a eu beaucoup de colère. Daniel donnait son cours, Daniel, le fondateur de l’association, le président des quatre qui ont fait l’association, avec Elisabeth, Murielle, et René, à présent c’est Sophie la présidente. Daniel donne des cours entre les cours des professeur.e.s de tango, Arturo et Karine. Est-ce paresse si je repousse de parler de ça, si je fais détours et détours ? paresse parce qu’il me faudrait ici raconter ce qu’est l’association, la vie de cette association, qui ne compte pas pour rien dans notre découverte de notre vie encore plus grande sous la couverture de notre vie. Paresse ou prétention esthétique qui veut toujours chercher le grand, le vrai au-delà de la contingence, du détail biographique, sociologique – il faudrait, oui, un chapitre sur cette association pour donner au lecteur, à la lectrice, les éléments pour juger, juger par soi-même – si j’étais journaliste, si j’étais sociologue, je me consacrerais d’abord à ce chapitre, mais ici, ce chapitre risque d’être tellement reporté qu’il serait écrit-effacé  dans quelques consciences lorsqu’ici le caresseur de touches noires sur pupitre noir serait déjà mort, déjà cendre ou terreau et calcaire.

Ma naissance au tango, par le tango est dû à cette association et a vite pris une voie de traverse, d’abord avec celle qui s’est enfuie loin, à Buenos Aires, Elisabeth, et avec Staf qui pense, toute fragile à l’intérieur de son autorité, mais pense sans relâche la méditation tango, son enseignement… Il n’est pas indifférent que les vraies références pour le garçon que je suis soient deux femmes, et, Elisabeth s’étant fort éloignée en esprit, la référence plus solide d’une femme, Staf, qui de l’intérieur de son enseignement nourrit la méditation, la mutation en cours ici.

Sommes-nous le 8 mars ? non, c’est demain. Ah. C’est pour demain alors que j’écris, avec le corps.

La nuit nous fait faire de longs voyages.

Daniel vient de la danse classique, sa fascination pour Pina Bausch aura pu faire croire que l’histoire de la danse contemporaine  lui avait donné de quoi « passer » la danse classique, son histoire propre, ses attendus, sa violence originaire, coloniale, occidentale – et le tango dans son histoire même a fait retour, a fait pastiche de la danse de salon, ne cesse, n’a cessé de voler des codes, des tournures – je crois, mais ici, nous ne sommes ni historiens, ni sociologues du tango, alors, quoi ? au nom de quoi ce rêve se poursuit-il, et nous engage ici à nous soumettre au fin fond de la nuit à nous unir à lui, au fin fond de la nuit et des lacets oniriques, enchevêtrements de rêves et de réveils, de travail diurne et d’insomnies énergiques ?

Le garçon travaille avec et dans la violence qui l’a fait naitre. Il compte à voix forte les temps, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, de cette voix qui croit vraiment au salut dans et par la police du corps, la militarisation du corps – tous les soldats sont des danseuses, des majorettes, des boites à musique, des femmes remontées à bloc sur l’échafaud du corps, des femmes en tutu portant mitraillettes et machettes.

Il faut rompre avec amour, parfois rompre en silence, parfois rompre en luttant de face. Ici, je ne sais vraiment pas que faire, rompre de face, dans l’intelligence de l’amitié ou rompre en silence, toute hypocrisie éteinte, vraiment éteinte – cela est sans doute plus difficile, de rompre en silence sans garder la moindre trace d’hypocrisie, laquelle est pourtant fondatrice apparemment de notre vie sociale – comme de nos sociologies qui lui sont accoudées – par voie critique ou par voie d’experts au service de.

Avec Staf nous avons une batterie d’outils pour penser une sortie des impasses de rôles, de genres, de dominations, pour entrer vraiment dans une poétique de la relation, extraordinairement plastique, contrastée – et Daniel, qui s’est séparé d’Elisabeth, de Murielle, de Staf – j’évoque Murielle non pour son apport parce que c’est plutôt quelqu’un qui prend et ne donne jamais vraiment, quelqu’un qui ne semble pas faire progresser son tango, quand Elisabeth  s’est donnée corps et âme à la science du tango, quand Staf se déploie dans la pensée neuve que réclame le tango, et quand Daniel travaille sans cesse sa folie du tango.

Le tango désormais nous l’associons au yoga et à la méditation, à des pensées non violentes et inlassables. C’est cela sans doute qui nous rend d’autant plus insupportable ces pratiques angoissées de la violence corporelle, ces pensées toxiques du « ça se mérite », de « l’effort » qui ne cesse de produire des chefs et des chefs et des chefs, tous plus regrettables les uns que les autres.

Remarque bien que les chefs ne posent pas de questions, jamais, ou à la dernière minute lorsqu’ils s’y sentent contraints, ils font semblant d’être démocratiques, mais le chef n’a jamais rien eu de démocratique et je crois important aujourd’hui, dans les temps dangereux que nous vivons, d’insister sur la mascarade et la crapulerie constitutive des chefs. Crapulerie ? il faut à un moment ou à un autre devenir crapule pour se maintenir chef. Est-ce le cas de Daniel ?  diable non ! mais il se trouve qu’il se soumet à la crapulerie de la notion périmée de chef, d’effort méritoire, de commandement absurde auquel l’art féminin ne serait qu’art de répondre, répondre, répondre – si c’est ça le tango, foutez-le à la poubelle, puis allez fouiller dans les vraies poubelles, celles des banlieues, des oppressés par l’esprit de domination et recomposez-vous un art, une poétique de la relation : le mot tango alors peut revenir.

Il ne s’est pas dit le dixième de ce qui demande depuis tout à l’heure à se dire. Pourquoi ?

Attachons-nous seulement à dire ce qu’il faut absolument dire ce matin, ce qui demande à être dit. Juste ça.

Suzanne, revenant du yoga parle de la passion de sa prof, de la joie avec laquelle elle transmet sa pratique du yoga. Suzanne s’interroge aussi sur l’improvisation. Qu’est-ce qu’improviser ? Elle est allée chercher dans le dictionnaire l’étymologie de ce mot. Le mot porte le mot imprévu.

Il faut se méfier des rabatteurs de joie, qu’ils soient danseurs ou théologiens, libéraux ou fascistes, gauchistes grincheux ou nihilistes.

Je demande à l’ami quelle est sa joie. Je lui demande juste ça. Quelle est ta joie ? Et comme il n’est pas pervers, son visage et sa vie vont s’éclairer soudain et apparaître dans le sourire et une intelligence renouvelée, j’en suis sûr… Ah, le démon de la conversion. Non. Être vrai ne signifie ni avoir raison ni se soumettre à l’absence de joie d’autrui ni à l’esprit de conversion, ni à la connerie de l’autre, ni à sa propre connerie. Être vrai c’est garder le contact avec ce qui vit, coller le torse à ce qui vit, offrir un peu de résistance à ce qui vit, et jouer du piano, de ce piano-là, avec ses gammes de résistance et ses gammes de lâcher-prise, jouer de ce piano-là, sans modération.

Que se passe-t-il cette nuit, désordre onirique, enseignement diurne bien préparé ?

Il se passe la poésie des amis et des plus qu’amis, aucune amitié n’a de sens en dehors de l’attraction universelle des grands amours.

Les amitiés sont de bons confidents des amours in progress.

– Serait-ce là une définition acceptable de l’amitié ?

J’ai eu le tort un jour de trop approcher une amitié du réservoir d’amour à proximité, et cette amitié a explosé. Je m’en suis voulu après, non pas du tout pour donner raison à l’ami, qui m’en a voulu à mort, mais parce que ce fut un moment d’incompréhension de l’amitié elle-même : amitié confidente de l’amour et seulement ça, et c’est tellement déjà beaucoup, pour nous frères humains, pour nous sœurs humaines – tiens, aujourd’hui je me retrouve bien mieux dans ce « sœurs humaines », je regarde, sans ses mitraillettes, sans ses machettes, la femme que je suis – pardon pour les Trans, qui ont de bonnes raisons chevillées dans le corps-âme pour changer de sexe, de genre, femme, ici, pour le garçon que je suis, veut dire expérimenter vraiment l’étonnement de la vie aujourd’hui, l’hypothèse que « femme » soit le nom générique de « homme », c’est amusant, non ? C’est vraiment à expérimenter.

Mais c’est encore le moment marivaux, le moment des renversements qui ne changent pas grand-chose – mais quand même – au régime de la force, de la domination.

Je ne donne pas raison « aux femmes », ce serait bien ridicule, mais je donne encore moins raison aux hommes, voilà un ridicule beaucoup plus âpre à soulever.

Cela veut dire qu’il y a du nom à inventer. Entre homme et femme.

Cela veut dire qu’il y a des livres qu’on n’a pas encore lus, qu’on n’a pas encore écrits, même chose, presque, puisqu’entre lire et écrire il y a danser, tout cet art qui connecte l’être hors domination, hors chefferie inepte, l’art qui s’échange l’initiative et le divin cours des choses, tout cet art de grande improvisation.

Suspens imprévu : que va-t-il s’écrire demain, 8 mars ?

Chercher, trouver, rechercher

mardi 5 mars 2019

Essaie !

Pupitre plus haut que table, tête moins penchée, calé sur tes ischions, lorsque les yeux regardent les touches du clavier, la tête pèse moins lourd.

Le pupitre je l’utilise à l’envers, une partition tomberait. Le pupitre est noir, il y a des ronds, des trous ronds, comme de grosses perforations, on voit dessous, la table, le sol. Il faut s’exercer au présent même si le passé proche est le motif initial.

Le passé proche c’est un stage avec Stef Lee, ou Stéphanie Lepeu, à Caen, invitée par Matthias Wystrach, de Alma Tanguera.

Le geste, l’impulsion serait une lettre adressée à Stef, mais aussi une lettre adressée à Do, mais aussi une lettre adressée aux autres, mais aussi une lettre adressée à personne, adressée aux ombres, mais aussi adressée à la réalité nue, non représentée, au centre de la terre comme au centre de notre galaxie.

Ça commence par le poids qu’on est.

Beaucoup de danseurs-marcheurs ont la tête qui tombe, syndrome du texto, syndrome de l’ordinateur, syndrome de l’écrivain – la posture de l’écrivain est devenue une posture majoritaire, un travers majoritaire, tête penchée sur la table, sur l’instrument, fatigue musculaire. Poids accru de la tête qui, au lieu de se laisser emmener par le ciel, tombe, mélancolique dans une gravité plus pénible et dommageable pour le corps et pour la vie.

On fait pour de vrai, avec le corps. On joue, comme des enfants, mais ce n’est jamais comme si, c’est pour de vrai.

Pour de vrai, le poids, qui ne change pas, pour de vrai, l’espace, qu’on ne change pas, pour de vrai le temps, qu’on ne change pas.

Stef agence et adapte les catégories, la grille de Rudolf Laban au tango, danse d’improvisation et non de figures.

La poétique de l’improvisation produit des figures qu’il est loisible de répertorier, classifier,  nommer, analyser. Il en est de même de l’écriture, de la littérature.  Il est loisible de construire des rhétoriques, des figures et des figures, de les répertorier, les enseigner…

Mais écrire c’est improviser, créer, c’est improviser, penser, c’est improviser.

C’est une manière un peu longue d’entrer en matière ?

Le langage ment. D’un coup de baguette d’écriture, le poids change, l’espace change d’un coup de baguette, le temps change, lorsque vous écrivez tout change quand vous semblez rester le même. Mais c’est un mensonge. La réalité ne change pas lorsque vous l’avez décidé. Ou bien, oui, la réalité ne cesse de changer, car vous ne cessez de la modeler, vous ne cessez d’augmenter la technique de modelage, vous modifiez votre poids, vous modifiez votre espace, vous modifiez votre temps, mais c’est un mensonge, vous mentez et voulez faire mentir le monde avec vous.

Lorsque désarmé, vous vous retrouvez seul, lessivé par tous vos échecs, il reste votre poids, il reste l’espace dans lequel vous êtes, il reste le temps, maintenant, puis maintenant, puis maintenant, il reste le flux de votre sang, de votre respiration.

Il reste ma tête, tranchée, roulée à terre ou flottée, aspirée par le soleil.

Poids léger, poids fort. Pour le poids fort, l’idée est d’entrer dans une atmosphère de plomb, vous avez le même poids  mais ce n’est plus dans l’air que vous le déplacez, c’est dans l’eau, puis dans le plomb.

Votre poids ne va pas sans l’esprit de résistance, vous résistez au sol.

Même léger votre poids est résistance, résistance la plus légère puis, par degrés, résistance plus forte. La vie, la vie autonome, la vie libre va résister à l’infini, jouer avec les résistances à l’infini, et ce que vous expérimentez pour votre propre corps, vous l’expérimentez avec le corps de l’autre, à deux vous jouez avec ce que le sol vous offre de résistance, mais aussi, je crois avec ce que le soleil vous offre de résistance mais aussi, je crois, vous jouez avec ce que l’autre vous offre de résistance, torse à torse, ou tout point de contact faisant cercle, flux circulaire avec votre contact au sol, et au solaire.

Sitôt lancée une première impulsion, l’invention mécanique se met en branle et la joie intentionnelle, la joie vivante résiste légère ou forte à la mécanique céleste, célestement terrienne, à laquelle vous contribuez en tant que mouvement sur terre.

Puis vous vous allongez, et Stef vous propose d’observer votre respiration sans l’altérer, puis de la diriger, telle qu’elle est, dans le ventre, puis dans le thorax, puis dans la tête, puis dans l’ensemble.

Votre tête alourdie d’écrivain majoritaire s’allège, vous êtes confié au sol, à cette résistance déconnectée de vos mensonges de résistance – lorsque vous disiez non, ou bien, je veux.

C’est la réalité, que vous respiriez et que votre sang batte et rythme votre espace de corps, c’est la réalité, mais c’est surprise, une fois comme ça de sentir réalité.

Le stage que tu refais apparemment dans le désordre, c’est le vrai, d’où en quelque sorte est née l’idée de Stef, les causes, les raisons, les effets sont inversés. Les intelligences se distribuent selon la maintenance de la réalité, et la réalité se maintient aujourd’hui comme hier comme demain, ce que tu comprends, ce que tu transmets t’est transmis et compris le lendemain.

Admettons que là j’aie dit n’importe quoi, histoire de démystifier l’ego de la professeure et de n’importe quel crétin prêt à transmettre son mensonge ambulant, il reste que c’est aujourd’hui que la réalité s’invente, se trouve.

A la fin, lorsque nous a été proposé de laisser reposer tous nos jeux dans un abrazo immobile tout un tango bandonné, lorsque nous avons rassemblé le corps de nos émotions de deux jours, de nos jeux pour de vrai qui encore étaient bien faux, bien tartinés de mensonge, mais appelés par du vrai, nous nous sommes retrouvés toi et moi respiration dans respiration, dans le mouvement du souffle et du sang, et c’est tout un poème qui s’écrivait, toute une fusion et un  étonnement, nos poids furent légers, forts, notre espace direct cœur à cœur, et dos multifocales, nous étions un globe et peut-être même davantage, une galaxie, un trou noir, un plurivers, nous n’avions plus besoin de mentir, le temps, inchangé, allait dans tous les sens, et notre longue histoire était si soudaine, l’éclair d’une respiration ce fut un sanglot, le mot fait splatch, mais au moins il y a de l’eau dedans, ça t’a étonnée, et plus tard tu dis de ces deux jours que tu te sens vivante et c’est cela qu’alors je sens au cœur de l’improvisation immobile sous la musique, sur l’autel de Pablo Guignoli, nous nous sentons vivre, avec infiniment d’attention et infiniment de non-attention.

A quoi je fais attention là maintenant, et qu’est-ce qui excède toute intention d’attention ?

Loin derrière nous « les tangos de la soubrette disant oui, oui, oui » jusqu’au lit de toute soumission…

La révolution, la mutation si c’est bien dans ces mots-là que se trouve la réalité, notre réalité à étreindre, c’est que vraiment nous apprenons à sortir de la mécanique des rôles, de la mécanique des genres, de la mécanique de la domination.

Résister ce n’est ni dominer ni se soumettre, ni figer un non de glace ni évaporer un oui de cendre.

C’est à deux et toujours plus de deux qu’on entre en résistance, et dans la joie de jongler avec tous les degrés de la résistance… C’est drôle, ce mot, je l’avais un peu banni à cause de son côté devenu pompier, rabâcheur dans les milieux de gauche alternative, et il revient au cœur même de la danse, du tango pour ouvrir toute plasticité, toute vie, toute improvisation.

Est-ce que c’est une lettre, est-ce que c’est un compte-rendu ? est-ce que c’est une insomnie ? est-ce que c’est une reprise ?

Les abrazos pour nous séparer à la fin du stage font chacun un poème, une vague de silence et de rencontre, nous ne cherchons plus rien, nous avons momentanément trouvé. Demain nous chercherons à nouveau.

De la solitude et de la relation, embryon politique poétique

jeudi 21 février 2019

qu’est-ce qui a valeur de preuve ?

une histoire de solitude

longtemps  je me suis trouvé en dette de solitude : bien que solitaire je ne l’étais pas assez, et ma vie amoureuse, déguisée en vie de couple, a pu m’apparaitre la preuve que je faisais défaut à la solitude, à l’idéal de solitude : à la vérité sourdant de la solitude

à présent je serais un peu honteux de ce genre de sentiment si je n’y voyais la vie lente, l’émergence lente de l’âme relationnelle, la réinvention de l’amour

amour, ce mot qui est à jeter pour être recyclé

j’ai constamment été épris de solitude, écrire en est peut-être la marque la plus sincère, et même mal écrire et même mal être seul

je ne crois pas que Beckett  ait été un grand libertin – voulez-vous égrener l’histoire de la littérature sous cet angle prosaïque ? Histoires de couples, histoires de solitudes, histoires de libertinages…

la relation sexuelle, puis la relation tout court auront été jugées contraire à l’impératif solitaire de la création. Au mieux comme hygiène du créateur, non ?

mais sans doute nous trompons-nous dès le début lorsque nous parlons d’histoire de la littérature  car du point de vue de cette histoire, c’est-à-dire du point de vue extérieur, extériorisé par les lecteurs transis puis marris, donc doctes, donc maris légitimes de la littérature, ce sont ces âneries qu’ils vont prononcer, puisqu’ils ne verront dans les écrivains que la source obsessionnelle, le réservoir borné et à toujours remplir pour alimenter leur représentation, c’est-à-dire leur fantasme, c’est-à-dire leur lubie, c’est-à-dire leur incompréhension de ce qui dès l’aube agit en tout écrivain.e, le féminin étant inscrit dès l’aube au cœur de cette fonction, de cette activité, quand bien même absente tant de femme.

cette manière dont dès le départ les femmes sont inscrites comme auteures de la littérature a-t-il été étudié ?

en quoi la bible, en quoi l’Odyssée ont-elles été écrites par une femme autant que par un homme ? je sais, la question est celle d’un idiot, d’un déficient, elle est mal posée, mais elle a le mérite de se poser là en plein milieu, et pas du tout sous l’angle de la très très vieille histoire masculine de la rivalité à laquelle enfin les femmes auraient droit d’accéder, hommes en tant qu’hommes, lesquels se diviseraient désormais à égalité entre hommes et femmes, entre hommes en tant que masculins et femmes en tant que femmes.

l’histoire masculine a fait beaucoup de dégâts, a commis son crime contre l’humanité, et comme beaucoup d’histoires d’émancipation la suite peut très bien mal tourner, et il est possible que, par Femmes ou Africains, ou Communistes ou Que sais-je, le crime contre l’humanité se requinque et relance sa fièvre atavique.

l’histoire masculine de l’humanité n’est qu’une croûte très superficielle.

l’histoire institutionnelle est très superficielle, l’histoire du pouvoir est très superficielle.

Parfois je me demande si je fais bien de continuer ce genre d’activité, de genre de phrases contre toute évidence et contre toute promesse d’évidence.

Parce que je vieillis j’ai besoin d’aller chercher dans l’histoire longue et, en quelque sorte, de sauver le passé, de le libérer de ses chaînes de raté, d’esclave.

Et on dira, et je dirai avec on, que ça aura été une dernière lubie, un dernier bercement contre l’angoisse et la vérité, les angoisses et les procédures de vérité.

Moi je penche davantage pour l’intuition, une intuition encore monologuante, et donc pas encore très élégante, mais l’intuition chevillée à toute mon histoire passée et à la courte qui me reste, qu’il aura fallu connaître, pratiquer, approfondir, radicaliser toute solitude, masculine et féminine et mixte (je ne pense pas que neutre soit vraiment un genre, ni-ni n’est pas un genre, je ne suis pas sûr qu’il faille multiplier les genres pour calmer le genrisme des attardés ;

(neutre est juste une manière splendide de jouer avec et sans les genres, manière de polariser et dépolariser selon le seul jeu qui vaille : danser libre avec la vie.

non, mesdames et messieurs les professeur.e.s, il n’est plus temps de corriger mes copies, de biffer, d’annoter, d’évaluer, il est juste temps de lâcher vos stylos réactionnels et normatifs, et d’entrer dans la danse de la couleur de votre choix.)

intuition de quoi ?

ici, piquouse de solitude ET de relation.

dominique vient tout juste de poser sa retraite, la notion de professorat c’est d’abord d’elle que je la tiens, telle qu’elle l’aura toujours maintenue en avant- d’elle-même, dans le désir. J’aurai mis sans doute trop de temps à reconstruire – reconstruire ? tout simplement construire une vraie considération de son métier et de sa façon de l’exercer, plongé que j’étais dans mon métier de solitaire, lequel me semblait plus adéquat à la vérité, mais ça s’est construit quand même et bien réellement. Et sa retraite maintenant ? que vais-je considérer maintenant ?

le droit du travail permet encore de se poser des questions majeures, non pas celle du repos mérité après une vie de labeur, motif sans doute initial, en tout cas apparent dans le droit du travail, mais celle d’un détachement. Si, mettons, les métiers, les exercices professionnels étaient des genres, la « retraite » (mais aussi le chômage) en serait le neutre : le rebond par détachement.

nous vivons une vie longue de couple ? le moment neutre nous en détache à tout instant et rebond, rebond, rebond.

la reconsidération de toute notre histoire sous l’angle d’une « superficialisation » des grands schèmes de domination ne signifie pas que nous voulions noyer le poisson et interrompre la vie renaissante des femmes et de tout être ayant trop longuement fait les frais de la domination.

comme je t’aime narcissisme calmé, si tu dis quelque chose, je vais essayer de l’écouter, non pas du tout pour te concéder une part de gâteau, lequel serait dans mes mains, ni pour nourrir la secrète envie de te voler le tien, lequel m’aura toujours semblé quand même plus appétissant que le mien et donc te spolier encore et encore, non, je t’écoute, j’essaie de t’écouter, car le discours de la danse s’est échappé de la bulle solitaire du discours amoureux. Le dernier atelier d’écriture maison s’est appuyé sur les Fragments d’un discours amoureux du si cher Roland Barthes.

combien la pensée structurale, à l’œuvre dans ce livre plus que dans tout autre, renonce en même temps à l’intuition structurale, à savoir l’intuition relationnelle, l’irréductibilité de la relation à aucun de ses éléments

– et la découverte, en même temps, pour le même atelier d’écriture, – le demeuré que je suis ! – concernant La Maladie de la mort de la si chère Marguerite Duras qui concernerait d’abord l’homme homosexuel, c’est-à-dire, selon le narcissisme féminin, l’incapacité de l’homosexuel à aimer les femmes, à leur faire l’amour (ma première lecture ayant été que ce livre montrait l’incapacité de tout homme à aimer).

j’aime beaucoup ces manières immémoriales de se renvoyer nos incapacités mutuelles, nos incapacités de fond, à la figure, à la face, l’un devant l’autre, les uns devant les autres.

mais ce jeu n’a qu’un temps. Plus profonde est notre capacité – et profond notre désir de l’activer – à nous mouvoir au milieu de nous-mêmes :

au centre de nous-mêmes c’est-à-dire là. Au-dehors. Sens-tu à quel point ce dehors tout proche mais tout dehors conduit notre danse, notre amour, force motrice, liberté complètement renouvelée ? Car ce n’est pas un pacte que nous signons entre nous deux, ce n’est pas un pacte de mariage où nous unissons et compromettons nos individualités, nos solitudes, ce n’est pas un pacte, la notion d’engagement même me parait à cet endroit stupide, comme si nous avions encore peur de sortir de notre tanière, de notre atavisme solitaire

– je ne te cacherai pas ma tentation naguère de construire notre mythe plutôt que donner forme à l’intuition et à la mise en travail qu’elle exige, à savoir que nous deux, non, non, non, la formule pour la vie ne convient absolument pas, pour toute la durée de notre vie, non, non, non, ne convient absolument pas, si ce pour la vie ne signifie pas pour la vie nouvelle, pour la vie renouvelée, entre hommes et femmes, entre terre et monde, entre univers et plurivers.

est-ce que, malgré les gestes involontaires, les scories, le bégaiement, ou grâce à eux, un pas est fait, un peu plus vrai, avec toi et avec toute autre intuition désaltérante ?

Urgence

mardi 12 février 2019

urgence, urgence, prononcez calmement urgence, le plus calmement possible, nous nous retrouvons dans dix minutes, ou bien une heure, ou bien deux, ou plus tard, ou jamais, urgence.

Il y a un muscle de l’urgence, tout dans le corps et dans l’esprit de ce mardi 12 février chuchote urgence, à quel endroit, à quelle extrémité, à quel œil (œil de cyclone) du muscle je suis ? Plus je l’exerce, plus je vais l’exercer, le laisser s’exercer, plus impassible je voyagerais dedans, en parcourrais les fibres, les aliments, la danse, d’étirement et de rétractation, de repos et de gonflement – comme un sexe. Urgence.

Qu’est-ce qui est le plus urgent, qu’est-ce qui peut attendre, qu’est-ce qui prend le masque de l’urgence, qu’est-ce qui, sans crier gare, est vraiment urgent ?

Je me souviens dans mes années de jeunesse, chez mon frère, lorsque par exemple pour répéter notre spectacle pour enfants, j’allais chez lui à Rouen route de Darnétal, son urgence le matin c’était l’habitude de la radio, genre France inter, il mettait France Inter et c’était je crois Coluche, j’étais un peu atterré mais je riais quand même une fois à ses conneries urgemment inspirées à la beauf comme urgemment inspirée son urgence de candidature beauf à la con et surtout comme son resto du cœur après, si ça c’est pas une manière de se poser un jour la question c’est quoi l’urgence… mais est-ce que c’est vraiment ça l’urgence ? Pas sûr, pas sûr, racontons des conneries pendant que le fer est chaud et que le jour se lève, paresseusement, posons-nous des questions, qu’est-ce qui est vraiment urgent aujourd’hui, hier, demain, l’autre temps, qu’y a-t-il d’urgent pour l’autre temps, celui qui insiste, dans les rêves et au petit matin, quand vous croyez être seul et que la symphonie bat son plein ?

Le plus urgent n’est pas d’écrire un beau texte, n’est pas d’écrire ce texte, ni de ne rien écrire laminé par cette constatation qu’il n’est pas urgent d’écrire ce texte, ce n’est pas un texte qui s’écrit.

Est-ce que c’est plus urgent par exemple de se danser une scène de jalousie, autour de la milonga, quand tu es livrée à ta passion de m’aimer à travers d’autres danses, avec un vieil argentin et que tu me vois dans les bras d’une russe que j’ai visiblement émue, et que je vais vers toi et qu’aussitôt tu pars au quart de la salle, puis une nouvelle fois, c’est peut-être plus urgent d’écouter le muscle de la jalousie et de lui faire cracher ce qu’il a à dire, à chanter de vrai,

est-ce que ce n’est pas ça l’urgence ? De se sentir soudain au centre de soi-même et affreusement susceptible et scandalisé que l’autre ne te voie pas ainsi au centre – et de toi et de tout ?

Par quoi nous consentons à passer, les scènes et le courage qu’il faut pour déplier notre être l’un en face de l’autre puis se remettre à danser, à laisser danser l’être au milieu de nous et est-ce que c’est plus urgent de parler d’être ou de parler de toi ou encore de notre chat qui vieillit et son taux d’urée explosant qui beugue, assis dans la salle d’eau devant les toilettes,

est-ce que c’est plus important de parler d’un chat qui va mourir ou de ces grands hommes qui irrésistiblement vont à la guerre générale de tous contre tous ainsi que l’exige la boucle du génial et désolant et fatal capitalisme ?

Est-il plus urgent de boucler, chercher à boucler une équation ou de répondre aux mails en retard, aux post d’idiots…

l’heure urgente est-elle venue, non pas aux artistes et penseurs maudits mais à ceux celles qui pour des raisons objectives, échappant à leur propre connerie, produisent les richesses de demain, les formules d’une vie poussée contre toute attente contre l’illusion de vie par l’inerte cybernétique, la mort ayant tout envahi jusqu’à l’atmosphère, produisent des formules concernant de nouvelles possibilités de respirer? place donc à ces artistes et vivants inventeuses qu’autrefois on appelait maudits (quasiment toutes les femmes artistes : maudites) artistes et vivants ceux-là qui ne s’empiffreraient pas de leurs trouvailles, de leur manière de faire du bien un peu, ils ne s’empifrent pas ! ceux-là, celles-là, de pognon ou de reconnaissance, ils continuent tranquille leur urgence, leur urgence, ils n’ont pas besoin de s’empifrer, s’empifrer, c’est le mot, c’est le mot pour foutre la honte à la vanité qui danse s’agite toute seule sur le gros tas d’ordures là-bas, est-ce que l’urgence c’est pas ça, de dégonfler la croyance économique, l’économie de la croyance,

est-ce que le plus urgent c’est, ce n’est pas de recevoir des amis potentiels et qu’on se transmette le virus de l’urgence ? tiens, de muscle elle est passée à virus, l’urgence, existence virale de l’urgence, ou intelligence microbienne de l’urgence – danser ensemble ça veut dire que tu acceptes beaucoup de transmissions, pas n’importe quoi, une vraie intelligence, c’est de l’intelligence que tu te transmets quand tu danses, avec les microbes de l’autre, avec la sagesse de l’autre, avec sa timidité aussi à laquelle tu enlaces la tienne

la poésie de l’urgence il faut aussi la sortir du fascisme de l’urgence, des brutalités policières de l’urgence, des communautés expéditives.

Tu dis n’importe quoi n’importe comment ?

À toi de dire maintenant ce qui importe et comment ça importe

voilà un sésame sans doute, une manière de se tenir presque vaillamment au milieu de l’océan, au milieu de l’œuvre, tanguant et tanguant, se noyant et s’ascendant léger au ciel de l’océan, nous sommes au moins deux et l’œuvre en question vient de toi, entre nous – on peut dire, on doit dire la même chose sur un tout autre régime, sec, sans gluten, description clinique, spécialisée, de chaque invention de l’urgence, chaque figure, trouvaille, de l’urgence.

Ce n’est pas un like qui se désire ici, ce serait même plutôt la honte que de rien trouver à dire ou à redire qu’un like ou alors sombrer encore dans la petite réserve de la réserve pusillanime, oui mais, oui mais il manque un peu de ça, un peu aussi de ça, batelier de l’urgence encore un effort, non, l’urgence attend patiemment que tu te lèves et que tu relances : le jour, la vie, l’urgence c’est que tu sois incroyablement là, et que je ne reste pas comme un con transi, pétrifié par la vue de l’autre mais engagé dans la danse, juste ça, engagé dans la danse avec toi, avec entre nous l’urgence qui prend figure, forme, devient missive d’univers.

Sacré tango

mardi 29 janvier 2019

la vie onirique

comme on se lève et va à la vie du jour, on se couche et va à la vie du rêve

comme on ne se souvient pas abondamment de la vie du jour, on ne se souvient pas abondamment de la vie du rêve

parfois plus, beaucoup plus, parfois beaucoup moins

la vie du rêve est une vie de foi : on croit dur comme fer et les choses se déroulent comme on le croit. C’est parce que nous croyons dur comme fer à nos fantaisies que nous nous étonnons le matin d’avoir rêvé ainsi. Cette nuit j’étais dans les écoulements d’eau, entre source et tout à l’égout. Il y avait de l’eau vive à l’endroit du compteur, à la limite désormais de propriété. Il n’y avait pas seulement de l’eau vive, mais les eaux usées étaient, je le découvrais ! séparées, eaux de pluie d’un côté, eaux sales de l’autre. J’étais troublé d’avoir vécu jusque là dans l’ignorance et de cette source et de cette partition désormais obligatoire des eaux de pluie et des eaux usées. Ce qui était le plus frappant, et que je revois bien, c’était l’eau claire, belle, abondante qui coulait dans le regard.

Avec quoi encore nous nous réveillons ?

Avec une idée sensation encore, ou une sensation idée, n’est-ce pas le propre de la foi ou de la passion philosophique ou de la création artistique ou de la vie ordinaire ? ni complètement abstraite ni complètement corporelle…

Quelle sensation ? quelle idée ? je crains de l’avoir déjà perdue.

Tantôt la vie solitaire est source, tantôt la vie de l’autre est source, que je remonte comme un saumon, tantôt l’une tantôt l’autre, n’empêche que je lâche aussi mon frétillement en résistance scintillante et me laisse porter par le courant des deux qui font fleuve jusqu’en voie lactée et océan

Mais ce que je vois et crois comme sources, vie solitaire et vie de l’autre, n’est qu’un nœud de passage, ni la vie solitaire ni la vie de l’autre ne sont sources

C’est une pensée tango à la source mais un tango qui n’existe pas encore, il existe et n’existe pas encore, c’est cela qui prolonge la vie du mot et autour de lui la passion de s’exercer, à vivre, vivre la source solitaire et la source de l’autre

Lorsque je repasse par moi jusqu’à devenir soi et que je repasse par l’autre jusqu’à devenir soi, le petit mot soi ne suffit plus du tout à décrire la passion de l’expérience, la passion de l’archaïque et la passion toujours neuve, comme le mot dieu ne suffit pas – il suffit juste à satisfaire le besoin d’être absolument sûr, à combler l’affirmation nue du besoin

La nuit d’avant c’était un roman, très judiciaire, et cette nuit, c’est un traité, un poème mystique décortiqué

C’est ravissant de vivre, au jour le jour, à la nuit la nuit

Dès que s’ouvrent œil, oreille, langage et motricité contact avec l’air et le monde constitué en contact, en contiguité et en écart : en coupes sauvages selon telle ou telle règle civilisationnelle :

Je n’a pas le même son, tu n’a pas le même son

L’expérience mystique de nous n’a pas le même son, l’expérience mélancolique de la troisième personne, de l’éloignement n’a pas le même son

Dois-tu remonter les sources ? te laisser emporter par les courants ?

Mon sentiment de dette ne sera jamais purgé, tantôt je DEVRAI remonter, tantôt je DEVRAI me laisser emporter

A l’intérieur de ma colonne, à, l’intérieur du petit moi il y a l’espace de rencontre, il y a un petit toi qui autrement va à sa source extensive, comment dire, comment défendre cet instant « sacré » – sacré parce ni toi ni moi ne le touchons réellement, au plus intime de nous nous ne le touchons pas, au plus intime de notre contact, de notre abrazo nous ne le touchons cependant que nous le touchons

Que tu dormes, emportée par la profondeur du lit, pendant que je chantonne au lever du jour, voilà l’abrazo du petit matin, la vie du jour et la vie du rêve embrassées

Ne tombons pas dans le mot mystique, dans le mot foi, ce ne sont pas les bons mots

Nous n’avons plus les mêmes besoins

Nous ne sommes plus dans la société du besoin individuel

La source de l’indivisible est autre

Le genre ne se multiplie ni se divise à l’autre genre

Et il n’y a pas de solipsisme

Quel que soit ton genre, l’autre genre fait source, tantôt tu le remonte comme saumon et tantôt se laisse porter comme bois flotté

Mais relisons calmement, et passons au labeur, rémunération comprise.

L’écriture à côté

dimanche 27 janvier 2019

C’est encore différent, l’atelier d’écriture que tu animes et l’écriture à côté avec quelqu’une à côté prenant son thé, mangeant et lisant Médiapart à l’écran, et à tout moment répondre de cette vie que nous menons, activons, à deux, à plusieurs, à tous, autant qu’on est sur cette planète.

C’est différent, à tout moment je peux répondre aux questions qu’on me poserait, écouter, faire même, si on me le demande, quelque chose, changer de sujet, par exemple, elle rit de ce qu’elle lit, alors je vais lui demander Qu’est-ce qui te fait rire ?

Oh bah, c’est un article autour de Trump, et de la présidente de la chambre démocrate, il est complètement désemparé devant elle. Toute sa vie, dès que ses femmes prenaient de l’âge, il en prenait d’autres, et là elle l’a désarmé et il n’a pas réussi à s’en sortir. Elle cite : Baudelaire : aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste. La présidente démocrate a dit à la presse, j’ai cinq enfants et neuf petits enfants, je sais faire face aux crises de colère, et tous les Etats-Unis se moquent de Trump, au point qu’il fait profil bas, et a perdu de sa superbe auprès de son électorat machiste. Il perdait ses mots en face d’elle…, enfin bon voilà.

La table est aimablement dans le désordre du petit déj, le vent souffle, la maison en construction dans notre jardin semble de plus en plus massive.

Il ne s’agit jamais de faire fi de la contrainte pour être, se sentir libre, mais face à elle ne pas s’altérer, croire que notre solitude créative, c’est-à-dire notre liberté se gagne en mettant entre parenthèses la réalité continue du discontinu dans lequel nous vivons, mais pas non plus croire que notre salut viendrait de cette scène où le monde te met au monde.

Cette nuit j’ai été un peu romancier, avec des rêves de justice, d’un an de prison ferme, et d’affaire compliquée.

Tu as fini ta tartine et ta deuxième tasse ?

Elle a fini. Passons au café.

saisissement

lundi 21 janvier 2019

par la case nulle

un coussin relevé sur le dos de la chaise

l’ombre d’une tête, mienne, mordant sur lui

une horloge sonore, campagne

le ronflement du chauffage dans le radiateur faisant penser à une autoroute au loin

la nuit noire dehors

non, un réel bruit de moteur dehors, une machine agricole allant très lentement, couvrant loin autour d’elle

une lune rousse, pleine, haute, très au nord-ouest

ici, à chaque fois, dans l’événement ostentatoire ou invisible

réservoir de vide

concomitance d’un glou-glou du radiateur et du bruit de la machine agricole, qui semble revenir, labour, engrais fatal ?

la lune rousse, comme en éclipse, petite terre projetée au milieu, mais non, lune rousse seulement

proximité du lointain, distance de l’intime

mère et fille

hier nous nous écoutions connectés dans la voiture

nous parlions délicatement du Très-Haut maternel

j’emploie la consonance Hölderlin pour désigner de doigt peint, spirituel, l’expérience exclusive de mère, hautement philosophique, étoile vivante en soi

tout-autre, chéri, abrité en soi est plus grand que soi

pourquoi le masculin aura-t-il cru, pour autant, être l’étoile du féminin, quelle illusion, quel effet d’optique ?

dieu au masculin, pas plus que dieu au féminin, deux en un ou en trois, deux en multiple, en divers ou en monochrome

à présent le retour vacarme de l’intérieur-extérieur mêlé dans la plaine picarde qu’hier nous avons traversée, tempêtant de morts et de cris, à présent il revient lorsque loin nous sommes, à l’écart nous sommes, dans un berceau où présent signifie plus loin dans la température vivante et la captation de la température vide

longtemps je refusai un peu d’apprendre tel quel un savoir – selon mon inquiète et ignorante et ignorée subjectivité – inadéquat, songeant qu’il fallait remonter plus loin dans la cause de tel ou tel phénomène, à présent je peux naître et recevoir la vie terrienne, j’apprendrais à l’heure juste et improviserais plus loin ma petite partition de musique-danse connectée, mieux connecté à ma mère et aussi mieux inspiré par la part un peu moins visible et pour cette raison davantage portée à l’invisible, à l’absence, au trône, mais erreur, illusion mises à part, je me vois mieux connecté à la petite part du père, à la magnifique petite part du père

renversement de perspective ? un père lune ? en partie lune, oui, d’où lunaire parfois dit-on des hommes qui rêvent, si amoureux d’une femme au ventre solaire

aimeras-tu ma poésie de grand-père ?

lorsque tu danses, suivre n’est pas plus petit que guider, ou guider plus grand que suivre, c’est avec le naissant que nous dansons-vivons

seul le naissant, plus petit que nous, est plus grand que nous

errant je me concentre sur l’intériorité au féminin, c’est très beau, très ancien, très nouveau

aimerez-vous ce vêtement vide pour petit d’homme ?

petit-père aurait eu du charme dans la chanson pour nommer grand-père

si l’affreuse histoire ne l’avait à jamais condamné en condamnant le mot peuple à rester, à lui, mortellement attaché

l’Histoire avec sa grande hache c’est pour nous à présent un livre d’enfant

ce que nous faisons fait histoire, fait terre

c’est très intime, inaperçu, réel, réelle mine écrivant livre réel

oh ! regardez, consultez le registre des astres !

ce jour à cette heure, à cette page même, la lune rousse était rousse… de la terre, nous la couvrions, tu la couvrais de tout ton amour ! j’ai levé les yeux tout à l’heure à l’heure exacte de l’éclipse totale, et la lune se défait du manteau de la terre, pardon pour ces pelures métaphores de bazar mais on s’en fout c’est beau de voir le lumineux  grossir et l’ombre rousse s’abandonner au noir et au vide

c’est beau

la bénédiction n’a rien de l’anthropocentrisme, c’est juste une imprévue exactitude, concordance, et disant cela je veux rendre hommage à l’océan discordant de nos individus disharmoniques, tout tremblants de décoïncidence, comme fourmis exclues de fourmilière, l’agitation inquiète est rythmée , en cet instant, par le lent dévoilement de la lune par une terre qui tout à l’heure va sortir de son trou d’obscurité

que nommait-il, Hölderlin, sous le vocable des Immortels, les dieux ? Les astres ?

la vie découverte, la vie nue, il nommait l’extraordinaire nue peinte, dévoilée dans les cieux

à trop longtemps regarder la pleine lune disait-on la folie guette

c’est une jolie danse même si le reflet prosaïque du meuble à tout dans la cuisine  brouille l’image, brouille l’expérience de l’éclipse, qui en est à sa moitié

La mère de la grand-mère est levée et se prépare à aller à l’hôpital pour une piqure au centre de l’œil

l’idée de cycle se chante avec cette machine agricole qui s’efface dans le lointain et revient sillonner notre parole

tout cela fait sculpture dans le bois de notre esprit

vous aurez toujours raison de préférer aux ébats tapageurs de l’enthousiasme l’enthousiasme invisible du réel

le timing de nos différences d’histoire est pour l’instant à la même heure trois quart d’éclipse

c’est grand calme, grande attente, c’est bonne température d’intérieur-extérieur, c’est bientôt point d’orgue, cqfd ou autre petit signe d’humain, c’est respiration profonde et don d’image d’une lune à présent un peu striée par des branches brindilles de pin

et moi je crois que je serais capable d’aller rechercher l’ombre de la terre au fond de la galaxie, insensé

pendant que vous contemplez la pleine lune à la quasi fin de l’éclipse de ce jour

nous sommes trois ? terre lune soleil

l’arrière-grand-mère me dit qu’ils annoncent de la neige pour demain

la séance est non pas interrompue par la lampe agressive derrière moi, la lampe des préparatifs de l’arrière-grand-mère, le retour de l’immense machinerie, l’immense fiction humaine, elle s’arrête à son point d’orgue, impassible

nous habitons.

La lune s’enfonce vers l’horizon, il est huit heures moins le quart, le ciel pâlit, il y a encore un arc de terre au bas de l’astre longtemps féminin, le jardin fait ombre chinoise, l’expérience très occidentale fait ombre chinoise, très orientale, les formes se lèvent comme dans un particulièrement excellent spectacle, super régie lumière, mais c’est le « spectacle », la présence astrophysique qui nous regarde, contemple ou craint, l’intérieur-extérieur tremble, nous sommes à des sources inquiètes, palpitantes et inquiètes

Comme elle est grosse, la lune, qui bientôt sera grisée par le jour de la terre et le bleu du ciel et dans l’éclatant orangé du soleil disparaîtra, sous la ligne d’horizon.

Pour Duchamp dans sa ville

dimanche 20 janvier 2019

A, gilet noir, E, gilet blanc, I gilet rouge, U gilet vert, O, gilet bleu, rebelles,

Je dirai quelque jour vos naissances latentes

Alors, maintenant que c’est fini, que commençons-nous, en regardant légèrement en arrière de « Duchamp dansa, vil »[1] ?

Je crois que c’est bien toujours à deux, que nous sommes, un exercice à deux, l’être, requérant toujours davantage l’exigence, l’éthique absolue, de ne pas peser sur l’autre, de ne pas survaloriser l’autre ou l’accabler de toutes les défaillances, ou alternativement… L’autre ? qu’il soit dieu, qu’il soit femme si on est homme, ami si on est ami, artiste si on est lecteur, spectateur, savant si on est honnête – honnêtement ignorant… Ainsi du mort Duchamp, pour les quelques et nombreux ami.e.s et pour la ville longtemps inamicale. 

Je crains de nous rendre trop vite abstraits, de nous enfouir dans la mécanique de l’hommage, dans la mécanique socio-artistique, dans la mécanique duchamp avec ses veufs même, mais tout autant dans la mécanique de ma trouvaille secrète, trouvaille du deux (du deux-roues !) en amont de tout, du sujet, le deux de la danse, du tango, de l’art absolu, absolument concret et partagé – partage-source.

Alors…

C’est à relire quelques pages de la conversation stimulante entre Bernard Marcadé et Jérôme Alexandre[2], dans laquelle la figure de Duchamp fait office, je dirais de musique, d’habitation musicale, tapis sonore sur quoi la danse de la réflexion, l’échange des figures philosophiques (dont Nietzsche), littéraires (dont Flaubert), artistiques (dont Duchamp donc) a lieu, c’est à relire la conversation entre un « historien de l’art » et un « théologien (« de l’art ») » que le regard rétrovisé sur ce geste – grossier sans doute mais réitéré avec tant de soin qu’il en est devenu tout délicat : déprogrammer le programme de Duchamp dans sa ville –prend sa manière, son amble pour pas plus de 6000 signes.

Déprogrammer ? comme « déconstruire », comme « déprendre », comme « décroire », oh, « déprogrammer », on le décrira simplement, et amoureusement (l’amour de/dans la langue) – loin des guerres avant-gardistes, comme je crois Duchamp se tint avec constance loin de la quincaillerie des manifestes et des haines réactionnaires, et loin de l’ennui culturel et de la soumission des artistes fauchés par la Faulx de la conformité. Déprogrammer : dévier la langue, « déviavoicer », avec pour effet surprenant de réenchanter par voie de déprise, par voix errante.

Il faudrait encore plus de blanc entre les paragraphes, non pas pour dire ce qu’on n’a pas réussi à dire, mais pour laisser parler réellement ce qui nous tient, silence et vide, dans notre goût à danser, toujours deux à deux, à savoir :

Un discours tenu par quelqu’un, comme :

« Damien Féménias, Président de la Fondation Flaubert »

Et le même dis-cours détenu en quelqu’autre :

« DAME ! UN FEMININ préside au-delà – fond de son flot vert »

Et le jeu soudain se dés-Oulipe et pas seulement se désopile. Pas seulement jeux de mots pour joueurs fatigués, mais exercice intensif de dérive relationnelle, de déconnexion et reconnexion poétique – réelle – entre discours, actes et sens.

« La Fondation universitaire Flaubert a pour ambition de contribuer au rayonnement

L’affront d’assis, en anniversaire flou ! Bertha, pour abaisser des cons en tribus, erre au rayon dément

de la métropole rouennaise et à l’attractivité de la région normande, en

de l’âme. Etre au pôle, droit, à l’aise, bellâtre, actif, idée de la région normande, en

impliquant pleinement l’Université de Rouen Normandie dans l’animation de la

vie intellectuelle, culturelle et artistique de la cité.

un pli, quand planent amants nus et adversités de roues en or… Mais dis donc ! l’âne est maçon de lave éteinte, lecteur ! Il est culte ! auréolé d’un distique de la cécité !

Les opérations qu’elle soutient ouvrent des questionnements et s’adressent à

tous, pour faire circuler les savoirs et mieux les partager, pour alimenter les

débats de société et renouveler notre rapport à l’actualité.

Les aberrations qu’elle soutire au doux vent des caisses, tout bonnement, c’est ça. Dresse-toi, tousse ! pourfend, resserre l’ukulélé des savoirs et miaule-les. Par ton jet sur Ali, aimante les ébats en sauce. Il était : il errait. Et nous relevions notre rapport à l’actualité.

En soutenant l’événement Duchamp dans sa ville, manifestation culturelle

d’envergure, ambitieuse et contemporaine,

En soute !… Non, les veines mandent du sang, et dans leur vile manie, font station-cul du réel sans vergogne, en vicieuses contemporaines.

la Fondation s’engage auprès de l’Université de Rouen pour la diffusion des savoirs scientifiques et artistiques auprès de tous les publics.

Le fond d’action s’engage, auprès de l’adversité de Rouen, pour la ZAD qui fuse au nom des savoirs si anti -fric et artistiques auprès de foules pudiques.

Marcel Duchamp est une figure emblématique de la ville de Rouen. Précurseur

de l’art contemporain et largement reconnu à l’échelle internationale, il est

une porte d’entrée de grande qualité sur la ville de Rouen, son histoire et sa

modernité.

Ma selle enjambait une figue sur un remblai, moustique ! et de la lave et de la vie d’or ou en grès coursaient l’art. Contemple le Rhin large, Dément ; recouds-le à l’échelle internationale. Il est une sorte d’antre qui ne gronde qu’à l’été sur les filles de Rouen. C’est sans histoire et c’est mondanité. »[3]

Ce fut, c’est un geste, ce déprogramme, ce fut un jeu, ce n’est qu’un début, une anecdote déguisée en manifeste, ou l’inverse latent, c’est une petite contribution à la mutation intégrale (une vraie mue) de notre monde.

La roue de Duchamp a toujours eu deux e : une vraie rouée.

La roue de Duchamp a toujours eu deux roues : l’art, atrocement ou divinement solitaire, s’est toujours joué à deux.

P.R.


[1] DUCHAMP DANSA, VIL, édition limitée d’un double du programme « Duchamp dans sa ville ». Un atelier d’écriture nomade intitulé : « L’idée, c’est déprendre Duchamp » s’est déroulé durant l’opération « Duchamp dans sa ville » sur le principe du « déviavoice ».

Le « déviavoice » est un logiciel mental délibérément défaillant de dictée vocale, forme e-technologique héritière de l’holorime, de l’homologie approximative et des méthodes dérivantes de Raymond Roussel.

Une équipe de déviavoiceurs et déviavoiceuses a entrepris de faire dériver le programme dans son entier. Un participant-artiste a caviardé, avec la complicité de l’équipe de Duchamp dans sa ville, la maquette du programme. Le principe d’écriture, comme de lecture, a été d’arrimer constamment le texte déviavoicé au texte d’origine. Il faut donc avoir les deux livrets en main (ou sur écran) : le programme et le déprogramme, pour être dans la réalité du projet.

Les auteurs-participants sont, par ordre d’apparition : Gilles Åsmund, Mieszko Bavencoffe, Isabelle Gard, Eric Lebourg, Pascale Marchalduchamp, Hélène Vé, Cat Web, et la participation ponctuelle de Cléo.

[2] L’Urgence de l’art, Bernard Marcadé, Jérôme Alexandre, Editions Parole et Silence, 2015

[3] DUCHAMP DANSA, VIL, page 4.

Remous

samedi 5 janvier 2019

en fait tu ne commences jamais, tu ne recommences jamais, tu continues, tu continues, la répétition est l’illusion du cycle

je peux être collectionneur de commencements et recommencements

ou collectionneur de mort et de remort

j’invente les mots de mon illusion, j’œuvre et fais usage de mon travail artistique et le délaisse au moment où une vérité plus opérante surgit, la tradition, est-ce tradition ?

descendus au cœur d’une vie nous continuons et continuons, recommencements et ruptures ont le goût de la continuité

ainsi ce journal, qu’est-ce qu’être père ?

qu’est-ce qu’être mère ?

chacun de ces moments, les mots, ici, sont des moments, du temps arpenté, en tout sens, du cycle et de l’événement, l’idée de refaire et refaire, l’idée difficile à distinguer de la pulsion, l’idée de défaire et défaire, selon la loi, la loi tout horizon, et selon la décision, l’impulsion, qui est déviation de la loi, du cycle, de l’ordre

cet espace-temps est sacré, dans lequel les mots, n’importe quels mots se glissent, font la farandole puis vont roupiller dans leur usage quotidien : répété.

Je suis injuste, l’invention sacrée a lieu n’importe quand et sous n’importe quelle configuration de parlants (constellation des parlants)

Mais cet espace très silencieux, très concentré, très solitaire, très idéal – nous avons besoin de descendre seuls dans le deux, dans la conversation

Qu’est-ce que nous inventons, lorsque nous nous aimons ?

Qu’est-ce que nous inventons lorsque nous faisons des enfants ?

Les remous que fait la soirée avec Simon et Myriam, les remous que font Judith Butler et Maggie Nelson

Les remous au tréfond de l’expérience et de la pensée

Je ne suis pas moi dans mon corps d’homme fut une question métaphysique et toute métaphysique doit finir dans la physique, les transgenres sont nos théologiens du jour

Hier on entendait, à distance, on entendait jean-Pierre Winter, le disque rayé de la psychanalyse

Mais père, le mot père reste de toute beauté, comparable à la beauté du mot mère, de l’expérience mère, très océanique

C’est la mère dit-il, autorisé de longue date, qui fait place au nom du père

Première pelote dans le lit au sortir du petit paradis inquiet du sommeil, la pelote, c’est que père est ouverture-synonyme de autre, vous mettez autre à la place de père et vous comprenez qu’enfant vous avez bien senti que l’Un veut du Deux, et que ça fait trois, tout de suite, puisqu’enfant vous êtes là, témoin et inventeur

L’univers va, vivant (deuxième pelote).

J’aime beaucoup ces moments, trop courts, où la solitude offerte dialogue et débouche sur de telles expériences d’univers vif, car l’hypothèse d’un vivant à hauteur d’univers est de plus en plus probante et nous en sommes à cet instant où plus aucun croyant ne peut dire : je vous l’avais bien dit, car l’idée de dieu reste bien faible devant cette intuition, et n’importe quel athée ne peut plus la ramener avec son matérialisme inconséquent.

C’est l’intuition heureuse de cette aube, j’aimerais avoir la capacité magique de rentrer au cœur de quelques grandes œuvres, des volumes et des volumes en quelques secondes, ces grandes solitudes offertes et offertes

Et reprendre la question du corps, et la question des pères et l’amour des mères

Finalement, ces fins et ces débuts d’années, du fond de leur répétition  ont la bonté de nous relancer, de nous réinventer, voyez, nous dansons comme des gamins qui se sont mis des guirlandes lumineuses dans les cheveux (ces mêmes guirlandes, enluminures à la lumière desquels je viens de m’offrir à cette improvisation, avant de tout à l’heure les débrancher et les ranger dans le grenier).

(La ponctuation doit, je crois, rester ainsi.)

Aujourd’hui, on met les noms, on s’autorise à honorer les noms

vendredi 4 janvier 2019

Simon.

Elise.

Simon et Théophile.

Simon en « résidence » Agamemnon’z, son groupe de surf.

Elise de passage à la pratique d’Elise.

Simon et Théophile à l’Espiguette hier soir, notre quatuor.

Les mouvements, les remous que font chaque personne, chaque aimé.e.

Le roman qu’ouvre chacune de ces personnes.

L’effet « naturel » de l’océan, cette unité en laquelle chaque élément interagit en permanence, par proximité, contiguïté ou contact à distance.

Ou bien une astrologie des relations humaines.

L’événementiel, le contingent rapporté, fondu à la structure, à la nécessité.

Pas le temps d’étudier l’histoire philosophique, pour la reprendre, pas le temps de disserter, mais hommage à celles et ceux.

De l’influence de.

La non-réciprocité est-elle un problème ?

Est-ce la réfutation majeure de notre esthétique du deux, de la danse, de la revisite intégrale de la relation ? Si Mars vient influencer Philippe, et la série des nés sous son passage, par quoi Mars est-il influencé, autre que le soleil qui influence sa trajectoire ?

La plus petite particule peut-elle être un deux-particule.

La relation de l’un au multiple est un deux, est une relation deux.

Jérôme hier midi. Et son mail du soir. Le remous Jérôme.

Les remous que font les personnes.

La pataugeoire parfois.

Les remous paternels.

Les remous amoureux.

Les remous solitaires, pour lesquels l’autre infinitésimal secoue et secoue

et secoue encore.

La chance d’une inexistence publique, d’échapper à la pataugeoire des réseaux, anciens ou nouveaux.

Le risque aussi de devenir ce solitaire secoué et secoué par l’infime brise du non-événement.

Tu parlais d’Eros et d’Agapè, de beauté et de vérité, d’une pensée chevillée à l’amour, ancrée dans la ville historique, dans la métropole virtuelle de la philosophie. Théologie en tête, pour toi.

Le roman, ou plutôt l’atelier d’écriture, la conversation créative, c’est ça.

Ce serait donc des astres, Dominique, Simon, Théophile, Elise, Jérôme, hier Samuel, et vite vite un certain « innombrable » remous et la troupe des innommés. Mais quelques personnes suffisent, vraiment à penser, à faire remous – pour le roman général, pour l’atelier d’écriture à engager, la conversation, la pensée du deux, à engager, pratiquer, développer, clarifier.

Les anciennes formulations de « personnages principaux et personnages secondaires » sont trop vagues, trop centrés sur l’illusion d’une unité « autorisée », une unité d’auteur. On s’en fout de l’unité d’auteur, c’est l’unité qu’on recherche, et à travers l’unité-deux, on redécouvre en son fond l’unité relationnelle de l’humain et du cosmos, du vivant et du mouvement.

Pas le temps de disserter, juste inviter les remous à leur source.

Premiers jours de la déjà ordinaire 2019

jeudi 3 janvier 2019

Puiser dans l’exercice quotidien – l’univers du corps – contiguïté de l’intelligence musculaire et du langage – pensée. Moins penser en métaphore qu’en extension ou rétractation en une forme de « point commun », « ‘densité commune ».

Exemple ?

La marche, l’avancée continue du buste, le bassin, les jambes s’organisent pour glisser la pesanteur.

Le langage qui est en train de se chercher oscille, non,  utilise les deux pôles de la danse et de la pensée – du couple, du peuple, de l’astro-peuple…

Des moments de grandes improvisations, inspirations, extases même.

Une œuvre d’art patiemment travaillée est une forme d’extase – il faut juste ne pas s’emberlificoter dans la notion de travail.

S’exercer constamment – les moments de fête, de spectacle, de grande lecture, de réunions publiques… sont juste des moments de relance – l’idée de but, d’objectif, d’espace idéalisé du jugement, est juste une technique de relance, relance de l’exercice.

Il y a des formulations qui plus que d’autres rassemblent, raniment, mobilisent l’énergie.

Deux « réductions » :

  1. écrire-penser-articuler-poétiser (l’art du silence dans la parole et pas l’art des figures, ou bien les figures seraient cette manière de constamment tendre l’arc du langage à la force du silence)
  2. et chaque geste effectué dans l’existence quotidienne et dans n’importe quelle occasion publique chaque geste effectué en pensée chorégraphique – une pensée du mouvement qui non pas totalise une notion, une motion générale, mais qualifie constamment l’extrême continuité de la vie dans son flux d’univers.

Régresser est une merveilleuse prémisse de la pensée, s’arrêter, revenir en arrière : magnifique remise en cause du flux continu.

Et soudain, l’extrême continu se révèle et se renforce du discontinu de la pensée et de la mort.

Toute une pensée pratique renouvelée du binaire, du deux, du couple. Pas de pensée de pluralité sans remaniement intégral de l’Un, et ce remaniement a lieu, hors dialectique, dans l’exercice du deux, à deux… et multiple pair/impair (est-ce que ça existe le multiple pair-impair? le nombre pair-impair existe-t-il? non? Si j’étais mathématicien, ma trouvaille serait là: avec le nombre pair-impair et ses multiples. Phrase dada? non.

mercredi 2 janvier 2019

On se croirait à l’automne, les phrases, des phrases tombent, les unes après les autres et font tapis de silence.

Il faudra que je parle de S. et que je parle à S.

De même que je vais courir deux fois par semaine, et tâcher de laisser mon nez tranquille, la troisième résolution peut bien être de cultiver davantage la micro-résolution.

Au travail.

Et le vœu alors, pour 2019 ?

Mardi 1er janvier 2019, six heures.

Pas à la lumière de la bougie mais à celle des deux petites décos de noël restées allumées, parce que c’est fête, et que les « enfants » ne sont pas rentrés tous.

J’ai déplacé le beau bouquet de fleurs qui me bouchait la vue sur la fenêtre noire, la seule au rideau ouvert, en face – les quatre autres ont les rideaux chaudement fermés.

Besoin de la nuit en face, de l’extérieur nuit.

Besoin de ce contact très particulier entre extérieur et intérieur, entre société et vie dite privée, intime. Parce que le vœu de dire quelque vœu tient sa source, son jaillissement de là, paroi fine, espace infinitésimal et multivers entre

Entre

Entre

L’intérieur dit à l’extérieur : entre

Et l’extérieur dit à l’intérieur : entre

L’invitation, l’invitation mutuelle mais dissymétrique, l’invitation n’est pas donnée, n’est pas faite, ni par l’un ni par l’autre, à la légère.

Le personnage intérieur et le personnage extérieur s’invitent selon ce qu’on pourrait prendre, à raison, pour un protocole très élaboré, très complexe.

D’emblée nous sommes profonds et concentrés dans notre apparence légère et inattentive : festive.

C’est quoi le vœu ?

Et qui ? qui fait le vœu en même temps qu’il le prononce, qui propose un engagement valable pour soi et les aimé.e.s ?

Dire les aimé.e.s pour autrui : que ce soit clair, ce n’est pas pour idéaliser, réidéaliser le rapport social, juste pour l’observer dans son être réel : si on fait semblant d’écarter tout amour, c’est pour sauver en quelque sorte sa capacité, sa possibilité d’aimer et qu’autrui coule à nouveau dans les veines.

C’est quoi le vœu ?

Je crois que le vœu qui essaie de sortir comme un, comme quelqu’un qui veut absolument sortir du ventre aimé-aimant, c’est quelque chose d’assez énergique, voire violent, non, pas violent, coléreux peut-être.

Coléreux ?

Coléreux, c’est comme si c’était le jour où les joies se mettaient en colère.

Les joies se mettent en colère.

Qu’est-ce que ça veut dire ?

Les heureux se mettent en colère.

Les heureux ?

Pas les nantis, pas les privilégiés, ni les crapules qui avec eux ont proliféré, non, les heureux, les heureuses.

Je crois que le cri, que le vœu 2019 est cri de colère des heureux, des heureuses.

Par colère je crois qu’on entend cette capacité particulière de mobiliser pas mal d’énergie pour faire face à la pulsion d’effondrement.

Contre tous ceux et toutes celles qui se sentent obligé.e.s  de faire de l’effondrement une foi nouvelle, une vieille foi nouvelle, bref la troupe des déplorants et des dénégateurs, tous avec la même affreuse foi en l’effondrement, les mêmes accélérateurs d’effondrement.

Alors les heureux se mettent en colère : les nouveau-nés d’abord, et tout le monde heureux autour, tous les amants et tout le monde autour, toute pensée heureuse de penser et tout le monde autour…

Le vœu c’est quoi ? c’est que la puissance des heureux s’élève et neutralise les fauteurs de guerre, les fauteurs d’effondrement.

Tu sais que dans le langage militaire le verbe neutraliser est un euphémisme pour dire liquider, tuer, exterminer ?

Oui, mais dans le langage des heureux, ça veut dire vraiment neutraliser : ôter la capacité d’initiative aux fauteurs de guerre et aux crapules.

Crapules ?

Oui, crapules. Ma voisine vient d’être cambriolée par une ou des crapules qui, c’est l’hypothèse de la police, une première fois l’ont arnaquée en lui vendant très cher un traitement pour sa charpente et une deuxième fois en retournant tous ses meubles, cachettes, grâce au repérage qu’ils avaient pu effectuer. – Il faudrait écrire un livre pour patiemment tirer le fil analogique avec un certain nombre de situations économiques et politiques. Le mot crapule peut englober pas mal de monde.

Il y a les crapules et il y a les autres ?

Non, c’est juste affaire de degré. Nous expérimentons tous la crapulerie et pas à pas apprenons les seuils qui basculent le vivant dans un pur espace de calcul l’un de l’autre.

Et les seuils sont devenus aussi flous qu’intolérables : les crapuleux et les pervers sont les personnages principaux : principalement agissants dans un monde qui est fait pour eux.

Et le vœu ?

Le vœu c’est que les heureux mobilisent leur énergie pour neutraliser ça, partout, en Chine, aux Etats-Unis, en Russie, en France, en monde bruni par la haine et la crapulerie générale.

Heureux ? les Heureux ?

Je reconnais que c’est un peu biblique comme expression.

Dès que tu aimes, t’es heureux, non ?

Oui, ça devient une sorte de désignation pragmatique, de nature à calmer les manipulateurs en tout genre, en toute religion.

Disons les heureux dans ce sens-là (beaucoup de malheureux, au sens politique et psycho-social  se reconnaitront aisément dans ce vocable, et leur joie invisible augmentera peut-être un peu de n’être plus nommés, du moins ici, comme les pauvres malheureux).

Et le vœu alors, pour 2019 ?

Tango à l’épreuve d’un migrant

1

Jeudi 29 mars, il ne parle pas français, Adam ne parle pas français, il ne parle pas, à peine, il parle à peine l’anglais, quelques mots, il ne sait pas lire, il ne sait pas dire l’heure en anglais, il parle arabe, il parle aussi quatre ou cinq langues locales du Soudan du Sud.

Hier on l’a emmené avec nous au cours de tango. On lui a proposé de s’asseoir à l’entrée de la salle, là où on installe quelques chaises, et une table. Il nous a regardé travailler, danser.

C’était sur le cœur, sur le centre de personnalité, c’était sur la plasticité du haut, le buste, le cœur – le tango est une danse populaire, donc dans les pieds, dans le sol, mais à cette danse de terre se couple l’invention du buste, le buste s’est mis à parler, avec le cœur, avec « le centre de personnalité », qu’on a élargi, amplifié, arrondi, étendu dans l’arc de geste qui pousse et attire, va et aspire. Elle a travaillé, notre prof a travaillé sur les deux grandes inventions du tango : la vie, la vie du buste, du cœur, l’invention du cœur, le cœur inventif, plastique, puis sur cette autre chose, incroyable, encore plus incroyable pour une danse : l’arrêt. Être capable de ça : rien, juste respirer, danse de la respiration. C’est le tango qui a inventé ça, qui s’est inventé à partir de ça, l’arrêt.

Il assiste à tout ça, sans comprendre les mots. Juste le travail, les séquences travaillées, le mouvement, l’événement du mouvement. A un moment je croise son regard, il sourit et me fait signe que oui, c’est bien, c’est rudement bien, puis à nouveau dans ses pensées, dans son téléphone.

On repart après avoir lavé le sol, à cause du talc. Il s’est proposé, activement, on a refusé qu’il prenne le balai et la serpillère, Christophe a refusé net, Dominique a refusé net. Un jeune soudanais, de 17 ans, prenant le balai, la serpillère, sans parler français, à peine anglais, la générosité du service devient souvenir d’esclavage, de colonie, c’est simple, net, clair et cruel.

On remonte à la maison. On parle, on essaie de parler, on remonte, il va manger, on va se coucher, on parle, on essaie de parler, on arrive à comprendre qu’il va partir, il va partir avec son friend, il va partir en Angleterre, depuis six mois qu’il est en France, depuis six mois qu’il est en France, c’est son obsession, partir en Angleterre. Il va partir, il a une occasion, un camion, a truck, il va partir à 2h, on pense tout de suite demain 14h, mais non, 2h, c’est cette nuit, tu pars cette nuit.

Il part cette nuit. Il a dormi la nuit dernière à la maison, Adam a dormi à la maison, a passé la journée à la maison, puis parti voir son copain en début d’après-midi, tu peux rester cette nuit, on a un truc ce soir mais tu peux rester, on lui avait dit ça, le truc c’était le cours de tango…

Il dit au revoir à Dominique sur le palier de la porte. Je le reconduis au Théâtre des Arts. 23h. Abrazo avec Dominique, abrazo un peu gêné, un peu acrobatique, mais abrazo.

Il faut qu’on s’arrête, que je m’arrête, régulièrement. Dominique se lève, à l’instant. Je suis dans la salle commune, Adam dort à côté, Dominique se lève, je vais lui raconter comment Adam a lancé des cailloux à la fenêtre, et comment peu à peu j’ai compris que c’était des cailloux lancés à la fenêtre, et comment j’ai vu Adam, tout à l’heure, à 6h, frigorifié, je suis descendu en slip et maillot, je lui ai ouvert vite, vite rentré, j’ai remonté le chauffage.

Je m’habille, redescends faire le thé, il est penaud, désolé, j’ai le cœur qui s’emballe, on va chercher quelqu’un qui parle arabe…

Il faut parler, tu dois raconter ce qui t’est arrivé, ce que tu veux faire, ce que tu comprends, et ce qu’on comprend, nous, ce qu’on peut faire, nous, pour toi, avec toi. Tu es jeune. Hier soir tu es sorti de la voiture comme un petit diable presque, en me disant, en français, « Bonne nuit » ! j’ai voulu te serrer la main, chaudement, tu as voulu checker, ça a été maladroit, les doigts se sont entrecroisés, cognés, et tu as couru vers ton friend, il fallait partir, rejoindre le camion, à une heure de marche. Track, piste. L’Europe est une piste qui se poursuit, s’emprunte, du chameau à la voiture, au camion.

Le camion ce n’était pas sûr qu’il aille vers Dieppe ou Caen, pour embarquer, Calais c’est impossible maintenant, le camion, c’était pas sûr du tout, on n’a pas compris, tu as parlé de Toulouse, d’autres destinations, c’était une chance que le camion aille. Aille.

Je dois parler des deux, tu comprends ? je dois parler et de notre cours de tango et de notre histoire avec Adam, parce que c’est la même histoire mais cette histoire est placée différemment dans la Toile, dans le ballon de l’univers qui s’étire et se contracte, les deux histoires s’écrivent avec le même cœur, tu entends, le même cœur, et si je ne parviens pas, si nous ne parvenons pas à raconter, réciter ces deux histoires en même temps, avec les arrêts nécessaires, avec la plasticité, la force et la légèreté nécessaires à notre « centre de personnalité », nous ne serons que des guignols, tu entends ? des guignols.

Adam dort. Dominique est levée, le jour est levé. Le cœur est quelque chose qui se travaille, tu entends, c’est un travail, un labeur, un exercice, la joie est un exercice, tu entends ?

A force de demander Tu entends ? les voix s’éloignent, s’évanouissent dans du grand silence, nous nous arrêtons, la musique semble éteinte, puis elle reprend, un appareil, le téléphone de Dominique était resté branché au premier étage et on l’a entendu, et Dominique est monté l’éteindre.

Adam dort à côté, les rêves livrent leur tango, la communication des rêves et de nos veilles.

Sois plus précis, Philippe. Relève la tête, écoute. Dominique est plus dans l’exercice que toi.

Nous ne gagnons plus grand-chose à nous héroïser, soit soi soit autrui avec les contorsions guignolesques de l’héroïsation, de l’admiration, etc., la disparité des consciences est un ingrédient à travailler, à exercer, nous avons à improviser selon l’atmosphère, selon l’air que nous respirons, que nous rejetons, pensées et actions et vie-monde que nous créons à force de vivre, que nous détruisons-créons à force de vivre, de vouloir vivre, de vivre-vouloir, ce matin le tango est arabe, le tango s’offre à l’enveloppe musulmane de la terre, respire, respire, encore, respire, oh mon dieu.

La joie ? il aurait pu mourir dans un camion frigorifié, il aurait pu être arrêté par les flics, être dépouillé, etc., il est revenu, il a retrouvé le chemin, il a toqué au carreau, j’ai fini par l’entendre, je lui ai ouvert.

La littérature, la poésie est une action permanente et un arrêt permanent sur image, sur action.

Nous nous exprimons ici de façon anarchique, mais on ne s’y trompe pas, avec le tango, on ne s’y trompe pas, la vie essentielle, concrète, s’exprime, trouve à s’exprimer et nous trouvons à écouter, épouser les contours de cette vie – roman, philosophie, poème, action, respiration. Cette puissance du mot respiration, nous la retrouvons, nous l’utilisons ici grâce à Emanuele Coccia, à sa, à son extraordinaire Vie des plantes[1]. Grâce à lui, la pensée tango en effet peut, même dans ce désordre apparent, peut rassembler ces deux histoires, qu’aujourd’hui nous allons développer, comme chacun de vous développe, épilogue et prologue sa vie, sa vie durant, tandas reconduites de jour en jour.

2

Samedi 31 mars, nous avons un Rimbaud à la maison, dis-tu, notre Soudanais de 17 ans, cet homme libre nous revient en effet – sa bibliothèque de pas, entre Soudan, Lybie, Italie, France, Marseille, Strasbourg, Le Havre, Dijon, Nancy, Dieppe, Caen… Il nous faut du temps pour éponger la colère, l’envie, l’énergie de la revanche, au contact du jeune homme libre, qui ne veut pas être accueilli par une France rabougrie, une France qui laisse mourir mon frère soudanais devant ses yeux. Ça ne me fait pas peur, dit-il, de retourner à la rue, je peux avoir faim et froid, c’est en Angleterre que je veux aller, je ne veux pas de la prison de l’aide française. Je le regarde écouter sa musique, chanter avec, dans sa bulle, juste là-devant, sur notre fauteuil, devant notre chaîne, sa musique, son corps, sa pensée de jeune homme revenu du continent de notre Rimbaud, aussi libre que lui et Semelles de vent prend un sens qu’on ne laissera pas aux Villepin et autres grands vaniteux de l’Occident[2].

Adam ne parle pas anglais ni français, juste jargon, avec ces danses loufoques avec le téléphone, la traduction arabe-français, français-arabe, avec le son, on s’approche, on parle dans le micro, on tend la voix de la traduction et le défilé du mot à mot sur l’écran, et grosso modo on finit par y arriver, à quelques gros contresens près.

Est-ce qu’on parle d’une tribu ? est-ce qu’on parle de guerres à venir comme passées, est-ce qu’on évoque la possibilité qu’en ce moment même un conflit ravageur nous ravage en effet ? Hier nuit et matin, oui, j’étais en guerre, mais aujourd’hui je vois ruines et renaissances. Langage, langage.

Nombril, cul ancré, torse libre, géographie de la respiration, globe composé de cette histoire qui vit ici, nombril, cul ancré, torse libre, inspirations, expirations l’une dans l’autre, création de températures, de variations propres à l’enthousiasme du vivant.

Qu’est-ce qui est de guingois ? cette bulle de langage ou ces maisons, ces immeubles autour qui n’arrêtent pas de faire le singe, d’imiter sans comprendre qu’habiter est un verbe aux semelles de vent ?

Tu es un homme libre, lui dit-elle. A free man…

Yes, yes, moi Free man ! Éclats de rire.

En attendant la rudesse de la suite.

3

5 avril, l’idée de bienveillance, dans nos sociétés peut devenir une idée faible, faiblement opposée à la dureté des relations égoïstes. Trouver une bienveillance chevillée à l’être, c’est autre chose.

Je viens de m’apercevoir qu’Adam est parti, cette nuit, ce matin, peut-être, lorsque je suis rentré dans le salon après avoir vérifié la chaudière, je voulais vérifier la pression de la chaudière, je suis rentré et en ouvrant la porte j’ai entendu un bruit, comme une autre porte, j’ai vu que la porte de la chambre d’Adam était juste repoussée, non fermée, je me suis dit qu’il était parti pisser, et puis non, et puis je me suis dit qu’il n’avait pas refermé sa porte, et puis Dominique s’est levée, nous avons parlé, je me suis fait un café, puis je suis retourné à ma place d’écriture dans le salon et passant devant la porte d’entrée j’ai vu qu’elle était entrouverte, pas refermée, et j’ai compris, j’ai alors compris qu’Adam était parti, qu’il s’était éclipsé, qu’il avait disparu. J’ai frappé à sa porte, par sécurité, j’ai entrouvert et en effet il n’était plus là.

Peut-être a-t-il voulu rejoindre son copain, a-t-il eu un nouveau « plan » ? peut-être était-il mal à l’aise de rester ici, il a mis beaucoup de temps hier à sortir de la chambre, il a été beaucoup au téléphone, parlant fort, et j’ai dû lui envoyer un message pour lui dire de venir et qu’on parle.

Il est donc parti, le jour est levé. Il a pris toutes ses affaires.

Adam, j’en suis sûr, est sorti ce matin, comme un indien.

4

Samedi 14 avril, y a-t-il une indolence générale sous-jacente à tout ce qui se vit ici ?

Le chat ronfle. Le chat offre une image quotidienne de l’indolence.

L’image des milongas, en ombres chinoises derrière des fenêtres la nuit, image de couples glissant doucement dans le silence du dehors, douce et indolente.

Le Week-end des Hirondelles[3] va-t-il être un grand Week-end d’indolence, derrière lequel je vais repousser mes obligations ?

Image étonnante : derrière le magnolia, en fleurs (signe sacré du printemps), derrière le grand calme du magnolia, et autour de nous, depuis le salon qui offre 180° de vue végétale urbaine, grand calme. Derrière ce magnolia placide, à travers ses branches je remarque soudain une grande agitation des branches du charme qui est derrière. Je m’assure qu’il ne vente pas. Les branches continuent à s’agiter, s’agiter. Je comprends que ce sont des oiseaux, des tourterelles peut-être, qui s’ébattent ou se battent. Mais l’instant de la détection d’un grand mouvement derrière la placidité vient marquer d’une croix cette matinée que je traverse, au soir de ma vie.

Parfois le rapport est inversé, les mouvements violents, intenses sont au premier plan, et, derrière eux, une placidité générale comme celle qui insiste en ce magnifique samedi 14 avril 2018.

Il me manque décidément presque tout pour exister aussi dignement que je devrais exister. (Le chat, c’est sans manque ni culpabilité, me dis-tu.)

La sensation a ses racines dans notre monde qui multiplie les pains, les soifs, qui intensifie les voracités, remplit un ventre qui ne cesse de gonfler de manque.

Et ce week-end de tango, qui me remplit d’une joie profonde ? – de cette capacité au fond ordinaire d’aimer tout ce qui est regardé, utilisé, reçu. L’amour est-il indolence générale ?

Que cherchons-nous en nous exerçant vers une perfection qui ne cessera de se dérober à nos pas, à notre mouvement, que cherchons-nous, dans la fête de nos abrazos, et dans le manège cosmique de nos milongas ? dites, que cherchons-nous ? et que cherchons-nous si nous le postons sur un Facebook dont il faudrait se retirer pour lui ôter la grande Voracité, l’idiotie vorace des échanges juteux de nos données individuelles, que cherchons-nous ? Nous nous évadons de nos vies privées, en redoublant d’intimité, intimité humaine et exo-humaine. Exo-humaine ? en ce moment je travaille mon défaut de doigts de pieds, je travaille la fluidité racinaire, je me fonds dans mon existence de plante, arbre ou herbe, grande variété du prisme végétal. Allant chercher nourriture dans le sol je me vois chercher nourriture dans l’air, dans le ciel, dans le haut, dans l’astre, et comment ce petit événement de conscience individuelle s’anéantit dans la conscience qui la précède et la suit, conscience du deux et du peuple. Que cela est béni. Béni, c’est le mot qui sort. Pourquoi ce mot un peu con, qui fait religion de la simple expérience-oui de l’instant, de cet instant qui se lève exactement comme le soleil perce au-dessus de la toiture là en face et m’inonde, nous inonde ?

En cet instant, tu te glisses, te faufiles, te confirmes en épousant la Musique de tous les sens.

Quand je danse avec toi, quand je danserai avec toi tout à l’heure, je te verrai peut-être comme cette surprise de soleil, se présentant au moment t où vivre est se nourrir.

L’émotion joue des tours et infiltre partout l’indolence générale de mon existence.

Le soleil s’est installé comme durablement. Bien sûr que non, mais on prolonge ; on joue les prolongations – lumineuse mélancolie.

Lorsque présence et absence dansent vraiment, s’exercent vraiment, dans leur couple d’une si juvénile fidélité, c’est une joie, pour nous, leurs servants, et nous pouvons sans jalousie laisser des poètes de toute discipline nous nourrir, et laisser toute vie, la nôtre, sans titre, advenir dans sa danse, sa milonga cosmique.

Le printemps est une émotion stratégique, un rendez-vous primordial. Ce printemps occidental accueille, vient réchauffer la terrible expérience d’hiver rouennais du Soudanais. La douceur du jour printanier vient aussi de Notre Dame des Landes, une douceur insistante derrière les brutalités de l’Histoire majoritaire et derrière le fantasme juvénile de guerre civile.

Pour aujourd’hui, le soleil, de sa course réglée et singulière, ayant atteint le coin haut droit de la porte fenêtre et le dépassant, nous allons nous saluer ici, nous donner congé. Nous avons, vous et nous, à faire. Bye.

5

27 avril, comment revenir dans la roue du jour, dans ce qui nous attend aujourd’hui ?

Comme Adam, qui est revenu ce matin. A travers la vitre je lui ai fait signe que la clé se trouvait derrière le volet, il est entré, nous nous sommes salaméqués, il est allé dans sa chambre, puis est monté dans la salle de douche en haut, au lieu d’utiliser la salle de bain du bas, il a fait craquer les escaliers, il est resté un moment dans la salle de douche, est redescendu, à nouveau craquements d’escaliers, a filé derrière moi faire sa prière sur le petit tapis qu’il n’a pas secoué, cette fois, parce qu’il a vu que c’était déjà propre, et j’ai juste poussé sa porte pour ne pas entendre sa prière, et continuer la mienne en quelque sorte, qui, quand même dure beaucoup plus longtemps que la sienne.

Puis il s’est couché et m’a dit, bonne soirée. Le soleil allait apparaitre au-dessus du toit de zinc.

Ici, je crois que je peux danser les deux rôles : le rôle de l’hôte. Qui a les deux sens, actif et passif.

Jouer les deux rôles ne signifie pas qu’on se passe de l’autre ou qu’on ramène l’autre dans son giron, dans sa raison. Jouer les deux rôles, s’intéresser aux deux rôles, c’est s’exercer au réel qui ne cesse d’instruire le dialogue, la dynamique du dialogue, de la conversation, de l’être comme conversation infinie. L’acteur, le danseur, le citoyen, l’amant, le philosophe, en dépit de son appétit à jouer tous les rôles, ne sait pas, ne pourra jamais se mettre à la place de l’autre, de cet autre avec lequel il joue, avec lequel il danse, il fait cité, avec lequel il fait l’amour, avec qui il pense. Conversation infinie. Tango. Danse avec l’étranger, féminin, masculin, neutre. Danse avec l’étranger, proche et lointain. Danse.

Philippe Ripoll, extrait de « VI∉S DANS∉S, journal de mutations », repris au 22 décembre 2018


[1] Emanuele Coccia, La vie des plantes, Bibliothèque Rivages, 2016. « A bien voir, les plantes sont partout : non seulement en face de nous, transfigurées dans nos aliments, dans nos chaises et nos tables, dans le corps des animaux qui nous entourent et qui les ont mangées, dans l’air que nous respirons. Elles sont partout aussi et surtout dans tout ce que nous savons du monde. Nous refoulons surtout à quel point les plantes soutiennent, nourrissent et façonnent notre connaissance du monde. » (…) « Parler des plantes signifie parler de l’origine de notre monde, de son début perpétuel, qui se répète à chaque instant, à chaque lieu du globe. » in https://diacritik.com/2017/05/03/emanuele-coccia, publié dans Droit des animaux, Ecocritik, Entretiens, Livres

[2] Dominique de Villepin, Éloge des voleurs de feu , NRF-Gallimard, 2003.

[3] Rendez-vous annuel de l’association Cuatro Tango, milongas et stages, dans l’agglomération rouennaise.

Rêve, « le deux-vies », un tango à naître

vendredi 14 décembre 2018

Bien des rêves, ces derniers temps, ont été évanouis, non notés, le matin. Pourtant, « je rêve peu », je suis jaloux d’Hélène Cixous par exemple. Ce rêve de tout à l’heure pour lequel j’ai failli réveiller Dominique,ou la réveiller définitivement car elle a eu une insomnie cette nuit, mais gardant ses bouchons il eût fallu qu’elle les enlève pour comprendre mon récit,et celui-ci aurait été trop court pour valoir un tel effort, un tel récit oralisé, ce rêve le voici : la maman était en salle d’accouchement, elle venait d’arriver. Dominique n’était pas dans le champ mais elle était présente.Soudain ça se précipite, le col de l’utérus est bien ouvert et le crâne du bébé apparaît. Il semble que la sage-femme ne soit pas là, mais il faut quelqu’un, je me précipite presque, et recueille la tête du bébé, il a un œil grand ouvert, l’autre fermé, le reste du corps glisse facilement, après les épaules,je me souviens de la matière, visqueuse et chaude, j’avais peur que mes mains soient trop froides, j’ai accompagné solidement le bébé jusqu’à sa sortie, je ne me souviens pas de cordon dans le rêve, mais le rêve était si réaliste qu’il n’y avait pas de place pour l’étrangeté d’un bébé naissant sans cordon. Comme sur le conseil d’une infirmière au loin, j’ai retourné le bébé, tête à hauteur de ma tête. Son œil droit était grand ouvert, l’autre fermé, puis il s’est ouvert– un temps je me suis inquiété que cet enfant soit « normal », et puis oui, il était parfaitement bien formé, l’ouverture du deuxième œil en était comme l’attestation. Je l’ai enveloppé d’un linge, car il commençait à avoir froid,c’est que j’avais prolongé ma contemplation de ce bébé à son premier sortir.Dominique était toute proche.

C’est tout ?

Bah oui. Quant au sexe je ne saurais dire, je ne me suis absolument pas posé la question, mais il me semble avoir vu un sexe de garçon.Le bébé était nu dans mes mains, bien en face de moi, j’aurais dû voir et bien voir et franchement je n’y ai prêté nulle attention, ses yeux étaient grands, son œil droit, en tout cas, tout ouvert et clair, vert je crois. Il était visqueux mais non fripé. Je le tenais bien en face de moi, les bras tendus puis je l’ai rapproché contre ma poitrine, je crois que j’avais la poitrine nue,j’ai senti une extraordinaire chaleur, nous étions, Dominique et moi extraordinairement émus – c’est un rêve que je n’offrirai pas aux parents, il s’approprie leur expérience. Mais je me le donne et je le donne volontiers à Dominique, car pour la première fois de ma vie, je suis médecin, sage-femme, homme infiniment interpellé par l’apparition au sortir de la femme, je n’oublierai jamais ce rêve.

Dominique tricote, coud, parle, échange avec Myriam. Qu’est-ce que je fais, moi ? qu’est-ce que tu fais, toi, pour le bébé, me demande-t-elle ?

Je pourrai répondre à présent : j’ai fait un rêve pour lui.

Nous sommes à une époque paradoxale : interminablement individualiste, chacun, chacune plongé.e dans la séparation vorace, et de plus en plus interconnectée, dans une machination tentaculaire de la connexion généralisée.

L’idée de machination relie machinique et intention plutôt malveillante, objectivement malveillante car d’appropriation, de captation, de vol radical : l’individu, comme catégorie agissante, c’est la structuration, la légitimation essentielle du vol. Quelle que soit ma moralité, je suis un voleur, et je vole, je reste le voleur archaïque, l’individu capitaliste, préemptant la conscience connectée.

Ce matin c’est par le sol, par la gravité, par la pesanteur de toute chose, c’est par le sol, c’est par là que nous communiquons, la chaise par exemple, posée sous la fenêtre en face, et moi posé devant la table devant le petit clavier, de même avec la guitare et le saxo posés à côté de la fenêtre– notre verticalité lance ses fils, ses forces horizontales.

L’individu est la brique par laquelle s’exerce la pensée, l’être au monde, et la deux-vies, enlacée, s’exerce à la singularité de la vie comme connexion, relation, mixte de mécanique et de souffle, de décision, même minime,même imperceptible.

L’idée de conscience se trouve infléchie.

Individuel s’oppose, se compose avec l’universel. Dans l’expérience de la deux-vies, il n’y a ni opposition, ni composition, il y a origination d’une pensée, d’une vie qui en second temps, compose avec l’individu, compose avec « l’universel », mais ne se décompose ni en individuel ni en universel.

Ce n’est pas Jung qui prendrait le pas sur Freud, la symbolique universelle prenant le pas sur la construction symbolique de l’individu. Pour l’un comme pour l’autre la danse s’arrête à la prison de la domination – la domination de l’autre individu, l’instance de l’analyste, la domination de l’universel, l’instance du prêtre-soignant.

Ni horizon christique, ni horizon bouddhique – qui tous deux ont eu besoin de suspendre la relation : le féminin. Ont eu besoin de symboliser sur fond de déni.

Or pas besoin d’essentialiser le féminin, d’essentialiser le retour du féminin dans l’essentialisation masculine, émasculée, juste expérimenter que le deux-vies agit, par le sol et par le ciel.

C’est cela qui me semble nouveau dans le tango et qui demande à naître vraiment, hors domination, je crois que nous aimons le tango à naître, je crois que toute une musique peut renaître et se réinventer et toute une danse, et cela fera insulte aux propriétaires, mais tant pis – ces mêmes propriétaires – et de la musique et de la danse – continuent à nous apprendre et nous apprendre, mais notre horizon est ce tango à naître, encore et encore. Je crois qu’avec le bébé de Simon et Myriam j’étais dans ce tango, d’abord en abrazo ouvert, puis fermé, puis dans le soin que nous nous devons, la protection, l’enroulement dans les langes, dans la bonne habitation, dans la bonne chaleur,la bonne température.

Lorsque nous tournons sur une piste, nous nous enroulons, n’est-ce pas ? et nous produisons la chaleur du foyer, du foyer perdu et retrouvé et reperdu.

Je ne suis pas adepte de la poésie des chansons de tango,coincée dans l’expérience unijambiste, dans la mélancolie cul de jatte. De tous temps, le tango a attendu de tout autres paroles. Mais c’est vrai de la poésie en général, c’est le mouvement créateur de poésie.

Les Argentins vont nous tomber dessus mais qu’importe,puisque nous les aimons, nous aimerons leur poids et leur âme blessée et nous aimerons qu’ils nous tancent. Cela ajoutera du nerf à notre horizon.

sources, théâtre, ronds-points

mardi 11 décembre 2018

qui entre ?

qui se fait une place ?

qui ? quelle force autonome ? quelle joie portée

est-ce un chat qui entre ?

quelles sont les poèmes qui entrent, les manières de scander, de dire, portée par tel ou telle qui n’est pas moi

quelle source

qui entre et parle, dit, s’étire, s’indigne

avons été si tant pressés de faire comme un, les retrouvailles cruelles et mignonnes, nous sommes tant et si occupés à vouloir faire qu’un seul monde

qu’on oublie que quelqu’un entre, arrive, arrive, quelqu’un arrive et arrive, quelqu’un entre, entre et si grande la tentation d’obnubiler la scène présente, le théâtre, la question du décor, de la scénographie présente

de la communauté qu’on croit devoir scénographier au présent, si tentés par ça qu’oublie que s’oublie le poème des sources, des arrivées, des entrées, et de quelle source telle parole ? tel corps ? tel migrant ?

de quelle source ?

l’image m’est rafraîchissante soudain – géographie de cours d’eau, de fleuves et à nouveau filets d’eau rameaux

tu entres et le lieu d’où tu viens, la force d’où tu viens se met à couler ici

si tant tu commences à exister avant que j’appose une phrase avec sujet moi

c’est bon signe

ce que nous faisons ensemble, cette joie particulière d’être ensemble, d’aller, de mêler nos soleils

rien n’oublie que tu entres, que tu arrives

soudain le mot théâtre entre à nouveau, et entre de tout ailleurs que je croyais, le mot théâtre entre non pas de ma famille théâtrale, de la communauté d’où n’entre et ne sort personne, mais le mot théâtre vibre de toutes sources qui soudain viennent à s’écouler ici

d’une histoire d’amour et d’une autre histoire d’amour et d’une autre histoire d’amour encore

je ne suis pas ce que j’ai été

je ne suis pas ce que je serai, ni du verbe suivre, ni du verbe être

c’est une manière d’aller et de recevoir  qui entre et qui sort

qui sort et va où

qui entre et qui sort, c’est passionnant, non pas pour fixer, introniser la prison présente, mais pour réellement entendre le poème qui entre, celui qui sort, cette manière souveraine, toujours autre, qui entre, et qui sort

tu entres, dans mon espace, dans mon pays, dans mon corps

on se met à danser, les Eléments frémissent

et je te vois sortir ou tu me vois sortir

c’est tout le théâtre qui change au fur et à mesure qu’entrent et sortent les Souverains, les Bien-aimés, Bien-aimé est le nom de force autonome, j’aime qui parle du dehors de moi

il n’y a pas d’auteur, il n’y a pas de metteur en scène

les fonctions rajeunissent, entrent et sortent, la vie réelle entre et sort

voilà le théâtre que je découvre

et les débuts de vie et les fins de vie communiquent

nous ne sommes pas empressés à être nous-mêmes, à nous sustenter de nous-mêmes, à dévorer le plat de nous-mêmes

mais pressés oui, de danser, et de danser encore, de sources à sources

et les traditions qui naissent ne veulent pas se dévorer elles-mêmes, ni les révolutions

elles veulent danser

nous voulons danser

nous sommes des forces qui veulent danser, entrer, s’embrasser et sortir

 

où est le directeur du théâtre, ou la directrice ?

il n’y a ni directeur ni directrice du théâtre

scène et salle font rond-point peut-être

il y a en tout cas un feu qui brûle, dans le froid

et pas mal de klaxons font la musique de ce qu’on danse

Tempête, révolution… grands mouvements

dimanche 9 décembre 2018

Qu’il vente et qu’il pleuve fera l’affaire du pouvoir, moins de ronds-points investis – l’esprit de guerre civile est entré, pour de bon – la « prophétie littéraire » de Houellebecq a pris corps. Qu’il vente et qu’il pleuve, la puissance météorologique me galvanise, elle augmente ma « puissance révolutionnaire », elle galvanise ma crainte aussi, du désastre – de la cheminée arrachée, de l’arbre abattu sur la maison, la crainte que la grue ne s’effondre et terrorise le quartier autour de nous – nos acheteurs ont établi une grue dans notre jardin. Continuer la lecture de « Tempête, révolution… grands mouvements »