Un atelier des commencements, un théâtre réouvert

mieux vaut-il commencer par toute ma vie je l’ai passée à la commencer ou bien  tout s’est passé sous l’air du commencement

il faut reconnaitre, la phrase est symptomatique de celui qui énonce, qui l’énonce : sous l’air de il faut se rendre à l’évidence c’est l’air d’une injonction faite à un père qui n’a pas reconnu sur le papier qu’il avait un enfant d’une autre que de sa femme légitime qu’il a pourtant quittée – ont-ils divorcé ? peu importe, toute cette histoire est une histoire à laquelle on invite les lecteurs de ne pas s’intéresser – entendre : ne plus s’y intéresser

il faut reconnaitre l’assujettissement magique, la crédulité initiale

il faut reconnaitre : le sujet reconnait qu’il se met en travers du chemin

qu’est-ce qui a poussé un philosophe à produire une philosophie de la reconnaissance ?

qu’est-ce qui pousse Samuel Beckett à entrer dans une seule tête

qu’est-ce qui pousse à poser des questions qui ne dépendront pas d’abord ou du destinataire de la question, ou de l’autre, posé symétriquement au sujet

posé comme entrave, le sujet-entrave pose une question à ou en provenance de l’autre-entrave

deux phrases dansent ensemble : je me mets en travers du chemin et l’autre se met , dieu ou quiconque incarnant l’intégrale de l’autre, l’autre se met en entrave de chemin

lever les embûches, les entraves : les regarder, comme en méditation, sans autre intention que les regarder

comment lever l’entrave que je suis – que je suis enclin.e à faire peser sur l’autre, soit en m’exerçant à sans cesse entraver l’autre soit en contrant l’autre dans sa production d’entrave contre moi, ma classe, mon genre

c’est une histoire qui commence, dans l’esprit qui s’y aventure, c’est un big bang, un phénomène vu de l’intérieur comme de l’extérieur, un phénomène-Moebius

et si l’histoire en fait ici c’est juste l’histoire d’un journal, ce journal commence selon un logarithme qui échappe à l’entendement de qui commence, soit à écrire ce journal, soit à le lire, de qui cherche à le publier, ou qui le trouve dans une vieille édition, ou bien le voit pour la première fois incarné sur une scène de théâtre

en poésie il convient d’apprendre le saute-mouton

c’est ainsi que les phrases passent

et le même jour à la même heure s’enlacer moutons dans le chaud de nos laines

le cours non pas alternatif ni paradoxal ni contradictoire ni aporique, juste en même temps, deux états différents, comme dit l’autre, physicien

cela nous fait juste un atelier des commencements

dans ce bon atelier il y a la bonne température pour commencer

en plein milieu comme dit l’autre, philosophe

en plein milieu comme vivent les méditant.e.s

rien ne l’emporte sur l’autre genre, ni sur soi ni sur l’autre

en attendant Godot, des garçons voient un public de femmes, pas du tout là pour louer, applaudir ou siffler la bonne ou mauvaise partie

ils voient qui regarde, qui est en train de regarder, et, comme ils ont compris qu’ils étaient un mirage, une diffraction de lumière, ils se mettent à regarder la diffraction qu’est l’idée même de public, et découvrent qu’ils sont en train de rencontrer un nouveau phénomène

c’est comme ça que les théâtres changent

il faut les occuper autrement, les théâtres

il faut occuper autrement nos lieux fermés, depuis des mois fermés

Oui, mais quelle valse?

j’ai 65 ans à trois mois près et j’ai la chance d’avoir tout raté

je sais, la formule est encore à l’emporte-pièce, il serait facile à un esprit tempéré et tempérant de montrer l’inexactitude de ce dire

et je donnerais raison à cet esprit, n’empêche, j’ai la chance d’avoir tout raté

raté suffisamment pour être loin à jamais de « réussir » quoi que ce soit qui viendrait tempérer, adoucir le ratage

car ou bien on réussit, ou bien on rate, et l’immense peuple entre les deux ne s’occupe que du calcul infinitésimal de cette alternative, combien on réussit peu et combien on rate le peu qu’on est

vous pouvez très bien en déduire qu’avoir la chance d’avoir tout raté implique la plaie, pour ceux et celles qui ont réussi, la plaie d’avoir tout réussi

la plaie, la malchance, oui, la poisse

c’est bien rhétorique, ce début, on dirait, et pourtant

la difficulté, croyez-moi, c’est d’admettre et qu’il n’y a plus rien à rater et plus rien à réussir ni à rater un peu plus ni à réussir quand même un peu

ma vie intime, ma vie personnelle est tout à fait d’accord avec ce qui se dit ici

et la tienne ?

j’ai soixante-cinq ans et c’est une nouvelle vie qui commence, comment ni la gâcher d’avance ni la surjouer encore et encore, en exploitant jusqu’à la moelle et le mot vie et le mot nouvelle

ayant tout réussi, et je m’imagine bien en homme réussi, je ne vois plus en moi que la jouissance qu’autour de moi et vers moi il n’y ait plus que soumission volontaire, c’est-à-dire admiration, et si on amoindrit le mot, on aura : reconnaissance, respect, considération, intérêt, etc.

et d’avoir tout raté se présente alors le panel, le nuancier de la défiance jusqu’à la haine, et, au mieux le se détourner de, en passant par les bonnes vieilles déceptions

la sociologie s’intéressera à la zone grise entre les idéaux-types riches, les modèles de réussite et de ratage

jamais je ne pourrais dire, J’ai l’honneur d’avoir été esclave et pourtant la vitalité de la pensée noire, décoloniale, n’est pas loin de me faire faire ce chemin à rebours, et c’est un honneur de partager la lutte contre la boue collée au talon – les traces à la Lady Macbeth de discrimination et de racisme déguisé

bien sûr l’égalitaire reste un horizon commun et notre volonté sincère de négocier un égal accès à la réussite, et donc à l’échec, au ratage, mais nous avons d’autres communs

j’ai l’honneur d’avoir été une femme, puis-je davantage le dire ?

l’esprit est rhétorique et drôle ce matin, on dirait

non, j’ai soixante-cinq ans et la vie se goûte autrement, au petit matin

lentement, trop lentement mais quand même

il est encore difficile d’apaiser le monstre en nous, le monstre qui ou bien tout réussit ou bien tout rate, échoue

hier, vu le film conseillé par S., traduit en français, The Century of self, Le siècle du moi, de Adam Curtis

entièrement constitué d’archives cinématographiques, documentaires, un travail très subtil organisé par une pensée très soumise aux personnes personnages censés être causes et origines personnelles de notre réalité d’aujourd’hui (c’est la faiblesse du film)

la figure de Sigmund Freud et celle de son neveu d’Amérique, Edward Bernays

l’invention de la psychanalyse et l’invention des « relations publiques » à savoir de la publicité, de la propagande capitaliste (à l’ère nazie)

pessimisme freudien et manipulation optimiste (l’optimisme invétéré du profit) des masses font dans ce film figure de Janus

les forces agressives de l’inconscient : les forces brutes de la domination, et la connaissance stratégique qu’on en peut développer débouchent sur l’art d’induire de la soumission volontaire à partir du concept machinique du désir (mais quid de la pensée deleuze/Guattari sur ces machines désirantes ?)

bref on se retrouve avec d’une part l’éthique de la psychanalyse qui veut jouer fin avec le mal de la domination en dominant, en prenant de haut ou de biais le sujet-janus, conscient/inconscient, dominé par son mal de la domination

et d’autre part la contribution active, par soumission volontaire, aux formes infinitésimalement élaborées du calcul et du désir logiquement accouplés, bref l’éthique du profit

si, chacun de son côté, aujourd’hui même, Sigmund Freud et son neveu, personnage obscur ayant sans doute dépassé l’aura de son prestigieux oncle, si aujourd’hui, tous deux, ils se disaient : nous avons la chance d’avoir tout raté, qu’est-ce qu’il se passerait ?

non, non, surtout n’allons pas gribouiller par-dessus l’hypothèse des figures à la Michel Onfray, quelle horreur, ni à la Guy Debord

prenons le temps de déguster la conscience de l’échec, sans donner la pièce aux réussisseurs du moment (c’est ça la difficulté : éviter de s’aliéner encore dans les bras d’une quelconque réussite), en cela, je suis fidèle je crois à l’esprit beckettien tout en préparant une de ces trahisons pas piquée des vers puisqu’il s’agit ni plus ni moins de sortir de la rhétorique du désespoir, du ratage, de l’échec tout autant que de celle qui de l’autre côté du mur claironne idiotement

j’ai soixante-cinq ans, et qu’est-ce que je fais de cette vie, nouvelle, qui va dans les deux sens, qui veut aller dans les deux sens : reconsidérer le passé que je suis et aller plus sobrement au-devant de ce qui arrive

est-ce que ça fait un début de roman ? pas tout à fait, car nous sommes encore encombrés par un narrateur, par un auteur, par une forme inadéquate

la mort de Philippe Jaccottet nous mettrait bien sur la prestigieuse marge poétique

avec son indépassable loyauté

mais non il n’y a rien à réussir malgré tout ni davantage d’avantage à rater

de ce côté comme de tout autre

alors quoi ?

c’est quoi sortir des Janus, de réussite et d’échec, de psychanalyse et de capitalisme ?

est-ce une chance d’avoir tout raté, plus que d’avoir tout réussi, par exemple d’avoir fondé la psychanalyse ? ou d’avoir renouvelé le capitalisme ?

avant de balayer la question pour contravention par naïveté, balayez devant votre porte, qui que vous soyez

je balaye devant ma porte, j’ai un peu de mal, je passe l’appareil vapeur et j’attends que ça sèche

je ne suis ni d’un côté ni de l’autre de ce seuil et toi non plus

tu n’es ni d’un côté ni de l’autre

car sur le seuil c’est une danse qu’il y a, ça n’arrête pas de bouger, les places

tiens, dans le film de Adam Curtis, épisode 1, il y a, Vienne oblige, pas mal de danse de couple, valse notamment

et si on reprenait vie, à soixante-cinq ans depuis une valse

oui, mais quelle valse ?

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu

c’est la plus belle histoire d’amour, dis-tu, que tu as jamais lue, le plus beau roman d’amour et, je crois

je crois que je te crois, c’est pourquoi j’en fais ma priorité, comme on dit, je le mets, vendredi ? était-ce vendredi ? je le mets au-dessus de la pile de toutes les choses que je devais faire, cette raison d’amour est à la base de tout, mais de quoi l’amour est-il le nom, voilà, depuis si longtemps ! une très bonne question

une très bonne question puisqu’à considérer le plus que je puis considérer, c’est toute la vie, la respirée, l’irrespirable, la mal respirée et la si délicieusement humée, touchée – la respiration touche tout le corps du respirant et ce tact est fait de lumière, de chlorophylle, et le monde, dans sa version hyper simplifiée mais o combien amoureuse, est là, c’est elle, la vie, qui apparaît et dans la question et dans ceux, celles qui questionnent

c’est ça, avec le moins d’apprêt poétique possible, ici, l’accès en poésie pure, c’est-à-dire en amour pur et de quoi pur est-il le nom si ce n’est de toi

pas du tout l’idée virginale qui m’a en tant qu’homme rendu, et en tant que blanc, et en tant qu’etc., rendu aussi violent, plongé jusqu’au cou dans la philosophie et la poésie impures de la pureté

c’est le nom de nous

quoi ?

c’est le nom de nous

l’amour ?

mais de quoi nous est-il le nom ?

.

reprenons

reprenons ?

c’est-à-dire réécrivons

réécrivons ?

tu veux dire que c’est moi qui écrit et pas toi ?

oui

mais quel est le roman que tu m’as donné à lire ?

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu, de Zora Neale Hurston, traduit par Sika Fakambi

Reprenons, c’est-à-dire réécrivons, mon langage est assez primaire et je crois que déjà il disparaît, il se dissout dans la vie qui m’est faite, je me sens dans l’abandon de lui et quelles que soient ma joie ou mon effroi la réalité de cet abandon suit son cours, reprenons, réécrivons, c’est juste pour dire comme on commence seulement à penser écologie du vivant : tu n’es ni mon environnement ni ma part maudite ni ma lectrice, juste, vue d’ici, ma bienaimée, qui veut tout aussi bien dire ma si mal aimée, mais passé le seuil de nos représentations scindées, nous nous aimons et chacune à sa façon on se dit merci mais de quoi merci est-il le nom

Si cette page pouvait à l’instant devenir sanctuaire, je viendrais chaque matin m’y baigner

Reprenons, réécrivons

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L’histoire de la lecture de ce livre c’est toi d’abord qui l’offre à M, la compagne de S, tu as repéré la critique de Toni Morrison, l’édition Zulma t’est une maison chère, c’est l’époque des cadeaux

M le passe à S qui le lit, et, désirant tant partager son enthousiasme de lecture te l’offre en retour, tu le lis, et très vite, en lecture, tu me dis qu’il faudra absolument que je le lise, en attendant, tu l’offres à Sn, et, dans sa version originale, à Mm, sa compagne

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ce qui pour moi, ici, s’appelle plus qu’une lecture préparée

S l’a offert à Do, à toi, en même temps que Rodoreda, Place du diamant, même chose : l’ai lu après

si j’avais le temps ferais un livre sur ça : lire exclusivement après, APRES la lecture des êtres chers, pister le goût de nous, peut-être

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je ne sais plus trop à cause de quoi mais j’étais foutrac juste avant de me mettre à lire ça, une allure dépressive

comme toujours je crois, c’est une histoire d’amour chauffée à l’arc de la dissension mais je ne sais plus trop quoi, enfin, plutôt, pas le droit ni le désir d’enfreindre le secret qui court entre nous comme il court partout chez nos êtres chers et au-delà

et la dissension se faisait imperceptible derrière nous, comme une trainée de comète déjà loin, oubliée quoiqu’encore queue de comète

elle traînait derrière la joie réelle, derrière le bilan global de joie, si on faisait une analyse institutionnelle des sentiments

et mieux vaut lire ça, ce livre de Hurston, qu’écrire, me dis-je alors en silence un beau matin, car la queue de comète avait enroulé l’univers entier dans son art tortu de la dissension

et qu’est-ce que c’était la dissension portée à échelle au-delà de soi ? c’était l’époque de la honte, de la honte d’être un garçon, c’est ça, je me rappelle, c’était la honte, c’était décidément la honte, je ne veux pas être un homme, je ne veux pas avoir été un homme

plus encore qu’avoir été un Blanc, je crois

pas un homme, veux pas

pourquoi ?

cette honte est politique te disais-je lorsque tu repoussais d’un revers de main le mauvais sentiment, forte d’un syllogisme imparable, Tu m’aimes, je suis un homme, tu aimes un homme que je me trouve être

je peux ici te donner meilleur rôle qu’à moi, pas difficile, puisque rôle de femme, à mes yeux, c’est de toute façon meilleur que le mien

mais ça ne servirait à rien, de se renvoyer l’essence hypocrite à la figure, ce qu’on sait le mieux faire, mentir effrontément à la face de soi comme d’autrui, et qu’on s’aime soit le nom de ce mensonge

je pense que peut-être aussi, toi, tu en as un peu marre d’être une femme, que toute cette histoire commence un peu à gonfler, non ? restons ouvert dans notre question : qu’en penses-tu ? non, après un livre pareil, pas possible d’avoir marre d’être une femme puisque justement, femme commence, avec un pareil livre

tu parlais de honte ?

oui

honte d’être un homme et pas marre d’être une femme qui commence

la honte c’est le viol qui en est l’axe, le viol pensé jusqu’au fin fond de « l’homme bon » et que la honte ait changé ou plutôt soit en train de changer de camp, ça, on y tient, tous les deux, d’où cette signification politique de la honte dont je te parle

il ne suffit pas de se désolidariser du viol-axe ni d’être un garçon, un homme qui t’aime

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qui donc, ici, fera un bon résumé du livre de Zora Neale Hurston ?

allez lire la quatrième, et piochez ici ou là sur la toile

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à part la famille blanche, les Washburn, dans quoi tombe Janie, la personnage centrale, narratrice devant Phoeby, l’amie solaire, à part la vie blanche dans quoi elle tombe au point de ne pas se voir sur la première photo d’elle comme de famille parce qu’elle se voit blanche comme les autres et se cherche cherche alors qu’elle est quand même, à part cette origine-là toute blanche, qu’elle est quand même

il n’y a, à peu d’exceptions secondaires près, que des Noir.e.s dans l’histoire, au point que quand tu sors du livre tu peux réellement te poser la question symétrique, si on faisait une photo de toi avec ceux et celles que tu as appris à aimer, la question symétrique à celle de Janie, Mais où je suis, moi ?! tellement je me verrais Noir plutôt que Blanc !

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mais avant ça, le début début du livre, quand cette femme, Janie, revient dans la ville où tout le monde la connaît vu qu’on apprendra que ça été la femme du Maire

rien que ça, rien que ce début, où ça jase sur cette femme qui est quand même la honte, partir avec un jeunot, etc., dans l’écriture, c’est la bascule de honte à vie, on le voit-sent tout de suite, c’est tout le sujet

le sujet de quoi ?

le sujet de comment, parce qu’on aime, on s’extrait de là où on se trouve, et on extrait même la vie sociale d’elle-même, et comment on sent poindre, puisque c’est une écriture noire de Noire, que Révolution est un mot qui prend sa source ici même en un sens peut-être toujours et encore inédit, à savoir un sens vital de l’amour vécu – on n’a rien du contenu, de l’histoire, mais c’est ça la grâce de l’écriture, qu’on sente tout au détour des phrases qui vous transpercent de leur sens  comme le soleil sur votre visage à travers le rideau de la fenêtre

et comment on sent que le sujet va être aussi d’extraire la communauté d’elle-même

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je dois dire que mon taux d’émotion a battu son plein dans la première grosse moitié du livre, du temps que Janie ne trouve décidément pas vie à sa taille et me suis calmé lorsque l’émotion battait son plein pour l’écrivaine et sa bande

quoique

si je relis en silence et si je me repasse le film du livre, il restera cet ouragan qui nous tue quand il est en train de les tuer, mais qui ne nous fera rien regretter parce qu’on est de ceux et celles qui se sont aimé.e.s par-delà tout, qui se sont vécu.e.s jusqu’au trognon, c’est la plus belle histoire d’amour que j’aie jamais lue as-tu dit en me donnant le livre, jamais j’oublierai ça

et c’est le livre d’une femme et c’est le livre d’une Noire qui me donne ça

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c’est un livre bible en fait, du genre à vous refonder sur du plein vide 

dans le livre, la question n’est absolument pas tranchée de l’existence ou pas de Dieu et on s’en fout puisque l’énergie de la chose puise dans la même histoire qu’on a les uns avec les autres, mondialisée et mondialisante, qu’on le veuille ou pas, et Dieu fait partie de cette histoire-là, qu’on pourra évidemment reprendre aujourd’hui, mais sous l’angle d’une femme et sous l’angle d’une Noire

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si vous dites trop tôt chef-d’œuvre vous tuez dans l’œuf la promesse de travail, de transformation qu’on se fait en lisant un peu comme un pacte de gamin, de gamines qui se refilent un livre comme on se promet une vie

ne disons donc pas trop tôt chef d’œuvre afin de ne pas nous reposer trop vite, de ne pas nous abstenir de lire vraiment

c’est écrit, c’est publié en 1937 et franchement du haut d’aujourd’hui c’est exactement le livre qui te fait voir l’infini du passé et l’infini de l’avenir

l’émancipation a bel et bien son infini dans les deux sens

ce livre qui désormais est largement derrière nous nous apprend à aller devant, à passer 2021, je crois

vous allez y trouver les problématiques classiques de l’émancipation, des premières émancipations

et nous sommes tous et toutes, comme Janie, penché.e.s à la barrière de son petit enclos d’enfance, vous savez de cette prison spéciale dans laquelle, que vous soyez dedans ou dehors, en fait, vous sentez la même prison et qu’il vous faudra un événement que vous ne savez pas pour sortir de là

et l’idée qu’un homme puisse venir incarner l’événement de vie pour l’être tourné à la vie qu’est une femme, ça ne se réduit pas à des représentations encore enchaînées à la vieille domination, à l’infernale domination masculine, puisqu’il suffit qu’à homme et femme on substitue ce qu’on veut comme pièces, jetons d’amour

et voilà de quoi recharger la batterie d’aujourd’hui par exemple d’un type comme moi qui était mal barré, se voyait vraiment noirci de la honte d’être un homme c’est-à-dire d’être, d’avoir été toujours du côté mort malgré le prodige des apparences (j’ai été durablement impressionné par le livre de Marguerite Duras, La maladie de la mort)

demandez à n’importe quel violeur ou non entendeur d’autrui de regarder ce qu’il a fait et vous verrez l’anthropologique résistance à se reconnaître en décision de violence et vous éprouverez ma sensation de honte

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pourquoi tu as lu oralement le livre de Zora Neale Hurston, et pas seulement ça, pourquoi tu as enregistré, sans aucune reprise, cette lecture ?

pour produire le document de ma lecture, sans rien laisser entendre qui serait mieux parce que disparu

et pour aussi mettre en acte l’oralité fondatrice du livre, ou plutôt refondatrice car elle est au féminin cette oralité, et quelle oralité ! – merci à Sika Fakambi de nous la réinventer, première fois que j’entends du nègu’ qui me renverse vraiment (de quoi peut-être réviser le missel de l’oralité en littérature moderne)

et la mettre en acte, c’est prêter ma voix muée de taureau (ou de lion, me suis vu en lion récemment en petiote séance de méditation) à l’événement d’une voix de femme noire, qui #balance ses porcs avec un tel panache – et il n’y a pas que ses deux premiers maris comme porcs, toute la gente masculine à tout moment bascule dans la porcherie – vous savez, cette porcherie d’Orwell, de La Ferme des animaux où porc est celui qui se déclare plus égal que les autres :

ce que tout homme a commencé par faire à la face féminine

j’ai aussi enregistré pour exercer la présence à ce qu’on lit de vive voix dès la découverte de ce qu’on lit : être à ce qu’on lit : on ne peut pas apprêter une lecture après de premières et solennelles et silencieuses lectures, on y va direct, et tantôt ça roule, c’est connecté, et tantôt ça crisse, ça ment parce que la lecture est débile, rate les marches trop hautes de l’écriture de Zora

qu’est-ce que tu veux faire de ces enregistrements que tu as classés de 1 à 20, selon la chapitration de l’auteure ?

je ne sais pas, rien

ça ne peut pas faire livre sonore, ce serait une insulte à la belle et subtile fonction d’ingé son, un peu moins insulte au métier de lecteur, globalement ça pulse ma façon de lire sans filet, même s’il y a des pans, notamment de dialogues, franchement mauvais ou des démarrages lentissimes et pâteux, au début j’ai pas pu m’empêcher de chialer et ça se fait pas, je pense que ça doit être bien ridicule, mais comme le but est de n’en rien faire, ces questions sont oiseuses, seule l’expérience ne l’est pas

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tout le dessein du livre est tellement présent d’emblée et ça a eu sur moi un tel effet bœuf

unité de phrase et de livre, les trois premiers paragraphes sont dans un marbre que tu soulèveras à toute entrée en littérature

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mais qu’est-ce qui fait que la littérature, que cette littérature « positive » – on pourrait dire au fond que c’est l’histoire d’une vie « réussie », avec obtention de graal

qu’est-ce qui fait que ce livre on le place tout en haut de la pile de littérature, alors que le moteur littéraire c’est quand même bien l’échec et le mal ?

le graal de l’émancipation féminine, c’est peut-être ça, le secret

tellement de toute façon pas acquis dans le réel sociopolitique qu’il prend une touche d’infini

un infini qui va faire vivre tout le restant de la vie de Janie dans sa maison d’ex-maire, Tea Cake, le troisième homme, l’amant, étant mort mais éternellement présent en facteur de joie sonnante et trébuchante

parce que la joie, elle a commencé dans cette maison tristement close sur le fermé de toute domination déterminante, de toute détermination dominante, elle y a commencé, la joie, la vie, donc le fermé il se trouve de facto réouvert

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oh, allez, deux citations juste avant de finir, la première, en plein ouragan :

« Dans une brève accalmie du vent, Tea Cake esquissa un geste vers Janie et dit, « Me figure ça que maintenant tu regrettes de pas être restée dans ta grande maison là-bas loin de telles choses de la sorte, pas vrai ?

– Naaan.

– Naaan ?

– Naaan. N’importe comment les gens y meurent pas avant que leur temps soye venu, s’en fiche pareil où tu es. Moi chuis avec mon homme dans une tornade, puis c’est tout.

– Merci plein ma tite dame. Mais mettons voir à supposer que tu t’en vas présentement mourir. Tu serais pas en rage après moi que je t’ai traînée ici ?

– Naaan. Nous deux on est ensemble ça fait comme deux ans. Si tu peux voir la lumière au lever du jour, t’en fiches pareil si tu vas mourir au tomber du soir. Y a si tant de gens qu’ont jamais vu aucune lumière du tout. Moi j’étais rien qu’à farfouiller dans le noir et Dieu y m’a ouvert une porte. »

Il se laissa tomber au sol et posa la tête sur ses genoux.

« Donc alors Janie, tu penses vraiment tout ça que tu disais pas, vu que moi ici j’ai jamais connu que t’étais tant satisfaite avec moi de même. Moi je croyais que… » 

Le vent revint en triple furie, et une bonne fois pour toutes éteignit les lanternes. (…) Tous semblaient fixer l’obscur, mais leurs yeux dardaient sur Dieu. »

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et, évoquant la scène épique où son homme la sauve du chien qu’on apprendra enragé, et la sauvant se fait mordre :

« – Pauvre moi. M’aurait taillée en pièces, si c’était pas que t’étais là, cher.

– T’as pas besoin de dire si c’était pas que j’étais là, bèbe, vu que moi je me tiens ici devant toi, en plusse que je veux que tu saches qu’ici devant toi t’as un homme. »

Je reconnais que Hurston m’a d’un coup repêché le mot « homme », il était moins de deux…

Toi, la citation que t’as noté sur ton carnet c’est :

« Dieu y m’a arraché du feu à travers toi. Et je t’aime et j’ai de la joie à ça. »

Et puis c’est un bout de la page 240 puis le tout dernier paragraphe qui lui aussi fait partie du marbre planté au seuil de toute littérature

Et donc Je reconnais que Hurston et toi vous m’avez d’un coup repêché le mot « homme », il était moins de deux…

mais la beauté du livre va plus loin et maintient l’énigme de la violence, de la destruction masculine : Tea Cake a chopé la rage, et va finir dans la haine, dans la même haine pure que Janie a lu dans le regard du chien fauve sur le dos salvateur de la vache surnageant dans les eaux déferlantes du lac

et Janie, pour se défendre autant que pour défendre devant l’éternité l’honneur de Tea Cake, son si bel amant, Janie va le tuer, et c’est amusant le procès en accéléré plus qu’expéditif juste après :

il y a un jugement blanc qui blanchit Janie, et un jugement noir qui la noircit, puis une révision radicale de tous les jugements :

dans Eatonville, cette ville d’une utopie à déconstruire encore et encore à mesure de la déconstruction des dominations

dans Eatonville qui est à reconstruire, parce qu’on s’aime

mais ce n’est déjà plus de l’utopie, c’est de la danse

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ayant lu ça Gustave Flaubert réécrit complètement autrement sa ‘dame Bovary, sûr et certain

et peut-être que Tiago Rodrigues a un peu senti cette fiction, défiction, refiction lorsque sa lecture scénique de Miss Bovary s’est décentrée amoureusement sur Charles, sur Charbovary

jeudi 4 février 2021

non, tu n’es pas un personnage, mais oui tu es personnage

tu es une personne, oui, et non, personne est le mot réversible qui tient en haleine pour un jeu qui est fini, je crois

persona le masque

personnes et personnages, soit

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tu es à côté de moi

hier midi nous avons beaucoup parlé

nous avons parlé au lieu de baiser

nous nous sommes d’abord tenus à couteaux tirés parce que l’ordre de la parole contredit l’ordre du sexe et vice-versa

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quand bien même nous serions le plus sincèrement philosophes, le plus sincèrement deleuziens, masculin pluriel, nous serions obligés d’entendre, déplier et conserver notre secret

le secret

l’avantage d’un secret, c’est que nous savons ce que nous cachons

la fiction du secret entretient la fiction de la vérité

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je comprends que ce soit insultant pour les femmes d’ériger à ce point le phallus au centre de la structure humaine

Lacan aura eu le mérite d’avoir poussé le bouchon

métaphore de la pêche ?

imaginons une femme pêchant et constatant que les hommes ont à ce point mordu à l’hameçon du phallus

ferre-t-elle ?

maintenant imaginons femme pêchant avec au bout de sa ligne l’hameçon clitoris (Catherine Malabou), pêche miraculeuse ?

moi je n’ai qu’une éthique : l’éthique du désenvoûtement

si vous voulez réenvoûter quelqu’un, ne comptez pas sur moi, ce n’est pas dans les services que je propose, si je propose des services et bien sûr que j’en propose, des services, même si je me trouve bien nul

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nul ?

nulle ?

personne et personnage de toi-même autant que personne pour moi et personnage dans ma fiction de moi, tu n’as quasiment pas dormi cette nuit, tellement tu te sens nulle

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ce que j’ai compris, me semble-t-il, à l’extérieur de cette scène d’écriture, je n’arrive pas à le verser dans l’écriture, d’habitude c’est l’inverse, l’écriture vient découvrir, donner un la de lucidité

je suis complètement passionné par toi

comme un bon romancier peut l’être avec son personnage, un vrai autre que lui-même

sauf que je ne suis pas romancier et que tu n’es pas mon personnage

et que la fiction politique ne s’interpose pas encore au cœur de la nuit, car il fait nuit encore, et j’aimerais tant que les lumières de la nuit se prolongent

fiction politique ?  l’idée d’une conscience donneuse de droits, de liberté  et de morale

une conscience partagée qui voudrait, qui aura voulu posséder le devenir

le constructivisme du genre comme du désir est une faiblesse

car faible est celui ou celle qui refuse sa faiblesse et la faiblesse, c’est qu’on est exposé et qu’on ne détient pas le regard porté sur nous ainsi exposés

il n’y a pas de nature mais il n’y a pas non plus de culture, de construction consciente pas même sous des traits renouvelés, déconstruits

si je dis avec la force candide de l’acteur que j’ai honte d’être garçon, vraiment honte, ce n’est pas du tout que je désire, que j’ai désiré être une femme, devenir femme, ce n’est pas du tout que je veuille devenir ce que je suis n’étant ni homme ni femme

je ne veux pas devenir, je deviens, et la honte d’être un garçon et le non-sens d’être une femme me portent au seuil de toi, et l’amour que je te porte, aussi connement et vraiment dit, c’est le même nom que l’extrême curiosité que j’ai de toi

nous sommes comme le philosophe, en fin de vie, qui se pose la question, mais qu’est-ce que j’ai fait, c’était quoi, ce à quoi je me suis livré toute ma vie ?

c’est ce livre-là que nous écrivons – j’ai encore puissamment l’idée, le désir de livre sous mes doigts et dans ma tête, mais je sais, et tu sais, que « livre » n’est plus le mot adapté au seuil que nous touchons

je ne veux pas devenir ce que tu es

et si je rentre un peu dans ton cerveau, après avoir frappé à la porte, après une si longue histoire de violence, si longue, oui, ce n’est pas avec le vœu de te devenir en moi ni me devenir en toi

la subjectivité passive et active nous est connue, archi-connue

et nous pouvons, avec délectation, échanger nos rôles, oui, passif et actif – ne jouons pas sur les mots, passif ne veut pas dire passif : passif est l’égal d’actif, notre modèle d’émancipation n’est pas un modèle d’actif, un modèle actif, il est tout autant passif, un modèle passif

je ne raconte pas ton histoire parce que je ne veux pas vendre ton secret, notre secret

notre secret est niché dans ton secret et vice et versa

la relation désubjectivée dont je parle n’a rien d’un décret et la légalité subjective demeure, ta légalité subjective demeure et pas du tout envie de loger une force violente contre ça

ce n’est pas violent, ce que je te dis

ce qui entre nous se dit n’est pas violent, et lutte pacifiquement contre les violences que si souvent nous retournons chacun.e sur nous-mêmes, et, en bon couple conjugal qui se respecte, sur l’autre – parfois, et dieu merci pas si souvent que ça

le couple intérieur que nous faisons avec nous-même est aussi chiant que le couple que nous formons en couple

la singularité foisonnante du deux n’est ni binaire ni dualiste

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c’est pourtant un roman poétique que j’aimerais écrire avec toi

et qu’est-ce qui s’écrit, entre nous, à la place de ce vœu encore subjectif, masculin, ripollien ?

je crois, j’en suis sûr même, que mon échec de vie, un sentiment d’échec comparable au sentiment d’échec qui cette nuit t’a traversée, c’est le tour esthétique de notre trouvaille, à savoir qu’en nous trouvons… (gardons la faute de frappe)

qu’en nous trouvant nous avons trouvé quelque chose

nous avons trouvé notre extrême fragilité, appelons ça comme ça, histoire de nous interdire le claironnant

ni l’un ni l’autre ne sommes le la héros du couple, du deux

et jamais la langue d’ici ne portera le silence de là

et que nous aimions jouer ensemble, l’un.e pour l’autre, l’un.e avec l’autre ne change rien à la solitude apparente qu’il faut assumer – j’assume la solitude de cet écrit et tu assumes la solitude de ce qui n’est pas écrit

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chaque pas que nous visons nous essayons de le faire juste, de placer métatarses, cheville, genou, hanche et côtes, d’un seul et même mouvement, de manière à aller du premier coup sur ce pas, de manière à ne pas encombrer le dialogue auquel nous avons notre vie à consacrer – une danse à n pas

si je prends au mot mon ami théologien qui dit que sa relation à Dieu n’est pas du fantasme, je lui demande de me prendre au mot lorsque je dis que ma relation à toi n’est pas du fantasme

nous avons besoin d’un autre mot que Dieu en même temps que d’un autre mot qu’autrui

non pas pour escamoter notre affaire en plein spectacle, en pleine décomposition mondiale

mais pour aller là où nous aimons

nous aimons veut dire : nous nous aimons

il faut comprendre ça

nous aimons veut dire : nous nous aimons

le Grand Jeu de l’indifférence nous restera parfaitement utile

notre amour commande un bon taux d’indifférence entre nous

mais nous sommes capables de nous déclarer aux deux bouts les plus éloignés de l’univers (que nous mettons au singulier par commodité), nous sommes capables d’exprimer que nous nous aimons

et quand je dis nous je dis aussi bien nous, deux petites personnes en ce jeudi 4 février 2021 à Mont-Saint-Aignan, et nous, événements aux deux bouts les plus éloignés l’un de l’autre de l’univers, je ne métaphorise pas, je nous déplace, et peut-être les deux bouts d’univers sont aussi, eux aussi, déplacés, considérables et déplacés

voilà, j’ai dit ce que j’avais à dire ce matin, sans rien avoir défloré de notre secret, qui est toute notre histoire, je crois m’y être tenu, et cependant ouvertement tenu

samedi 16 janvier 2021, ou tentative de traduction de la veille, ou, j’ai honte d’être un garçon

– qu’est-ce que tu voulais dire hier ?

– ce que je voulais dire ?

– oui, ce que tu voulais dire

– qu’est-ce qui voulait se dire hier ?

– si tu veux

– qu’est-ce qui voulait se dire hier, ce qui voulait se dire hier, à propos de caricature ?

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– oui, à propos de caricature

– hier c’était la nuit où au lieu de raconter toute ma vie et sa façon bien à elle de s’échouer au pied de la fin, j’ai disserté, on pourrait croire que j’ai disserté, j’ai fait semblant de disserter, ma nuit pourtant était extrêmement centrée, calme, j’étais, et si tu relis aujourd’hui, je crois que ta voix si elle se coule un peu dans la mienne peut retrouver la poésie non exprimée mais infiniment là

– tu parles d’une poésie sans poète ?

– oui, c’est ça, c’est une bonne formule, une poésie sans poète, je crois qu’on peut retrouver ça si on relit, jusqu’au bout, mais aujourd’hui

– aujourd’hui ?

– aujourd’hui j’ai envie de te faire plaisir, j’ai envie de te traduire « ma » langue d’hier, oh, pas du tout une explication de texte, ça ne mérite pas d’explication de texte, c’est toi qui mérite qu’en te parlant je m’efforce de me faire comprendre de toi, sans cependant tirer le dire pour te complaire, et la difficulté c’est ça, de te parler, de te dire que je t’aime sans te complaire, sans chercher à te plaire, c’est ça la difficulté

– sans me séduire ?

– c’est peut-être le mot, la caricature c’est ça, c’est l’homme pris la main dans le sac en train de séduire, dans sa tentative de séduction, dans sa grossière tentative de séduction

se faire comprendre au sens de séduire

je voulais parler de ma caricature d’homme, de ma caricature d’écrivain, de ma caricature de citoyen, de ma caricature de mystique, de ma caricature d’existant

c’est de ça que je voulais parler

– de ça vraiment ?

– pas de ça vraiment parce que, je le confesse, je voulais parler de ce que je sens à savoir que la caricature n’est pas plus la mienne que la tienne, à cet endroit, je voulais peindre ma caricature en même temps que la tienne

– en même temps que la mienne ?

– en même temps que la tienne

– tu voulais en fait m’inviter à visiter, à me visiter sous l’angle de la caricature, c’est ça ?

– je le confesse

– pourquoi tu dis, Je le confesse, ça m’énerve, pourquoi une histoire de confession là-dedans, je ne suis ni curé ni moraliste, tu fais chier avec ton histoire de confession

– je dis Je le confesse, parce que c’est une invitation pas faite pour plaire, ni te plaire, ni me plaire

dans l’art de la caricature, il y a une grande palette, une grande variété de formes, de traitements, Molière a excellé dans cet art

il a compris que plaire au Roi c’est-à-dire à la Cour entière ça pouvait vouloir dire ne vouloir plaire à personne, ni même aux Malherbes de circonstance, aux écrivains porteurs d’art comme on dit porteurs d’eau

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– pourquoi tu parles de Molière ?

– quand je parle de Molière je parle de mon père, je ne parle pas de Molière pour parler de mon père, mais parlant de Molière, mon père vient dans la cariole du nom, Molière le transporte avec lui

j’imagine que Molière saura aussi écrire la caricature de mon père

– est-ce que je dois comprendre que ton intention était, hier, que ton lecteur, ta lectrice se fasse, doucement, son propre chemin pour découvrir sa caricature personnelle, mais que tu n’étais pas forcément à l’aise dans cette technique pourtant classique dans tout art, pas à l’aise, parce que tu ne veux pas être un pervers

en disant que la caricature est au milieu, tu as l’impression d’éviter de faire la leçon, à l’autre comme à toi-même, car la caricature suppose quand même toujours une leçon, un enseignement, un jugement, est-ce que je peux comprendre ça ?

– il n’y a pas de plus grand art que celui qui pourchasse les ridicules jusqu’au tréfond invisible du ridicule

aujourd’hui Molière écrirait Les Précieux Ridicules, il ferait ce travail, difficile de se faire écrivain femme pour traquer le ridicule qui consiste à chercher par tous les moyens à plaire, et, évidemment, à se tromper de moyen

– reparle-moi de toi, plutôt que de Molière, plutôt que d’une Molière aujourd’hui

– j’ai honte d’être un garçon

– un frère ?

– un garçon

– un homme ?

– un garçon

– un confrère ?

– un garçon

– un bonhomme ?

– un garçon

j’aimerais bien, par exemple te raconter mon histoire de garçon avec E., et la grande pitié rigolarde qui en émanerait, j’aimerais bien arriver à faire ça, et en même temps résolument plus envie de faire mal à qui que ce soit, et les bras m’en tombent d’avance

les garçons se sont constitués pour se séduire mutuellement, devenir des confrères et pour s’entretuer

il y a belle lurette qu’il n’y a plus de papa, ça n’existe plus, il n’existe et peut-être n’a-t-il jamais rien existé d’autres que des Frères

tous les Pères sont des frères déguisés

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– tu as honte d’être un garçon ? on le dirait pas, au lit, on le dirait pas

– parce que garçon est désiré par toi, tu sais bien, il suffit que tu me regardes pour que le garçon se lève

en fait, garçon au sens de frère violent voilà ce que je n’aime pas du tout  et garçon peut-il être autre chose que frère violent, au bout du compte, ou commis au service de Frère Violent. Crois-moi, je crois avoir fait le tour de la question, et garçon se réduit à ça : frère violent ou commis au service de Frère Violent. À peine aurai-je le dos tourné, vers une autre par exemple, que Frère Violent te reviendra en mémoire et tu te diras, bah oui, il est comme les autres, c’est un frère violent, il a été frère violent avec son ami. Et moi je répondrai que l’ami l’a été encore plus que moi et qu’il s’est donné la caricature de croire qu’il m’avait battu par KO

– qu’il t’avait battu par KO

– c’est ça

violence, méchanceté, agressivité, appelons ça comme on veut, prenons même des noms nobles, comme fauve, comme sauvage, comme animal, prenons ces noms vraiment nobles pour désigner l’agressivité en acte

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– dis-moi, tu as parlé de Molière, c’est-à-dire de ton père transporté dans la brouette de Molière, est-ce à dire qu’il en est de même pour le Beckett de En attendant Godot ?

– oui, il en est de même

mon père dans la brouette de Beckett

je ne sais si Beckett pousse la brouette ou s’il la tire

– c’est le mot Garçon qui m’a mis la puce à l’oreille

– le mot Garçon ?

– le mot garçon, et ton histoire de métaphysique de garçons à propos de En attendant Godot

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– je pense que Beckett a voulu se pendre et qu’il a écrit ça pour le faire sans le faire

c’est une position vraiment « classique » dans la Modernité, je crois : écrire pour ne pas se tuer

Le classicisme c’est écrire pour ne pas s’entretuer, pour ne pas trucider l’autre, le frère

La Modernité, c’est écrire pour ne pas se tuer. l’écrivain, l’artiste, le Martyr : même combat, écrire pour ne pas se tuer

au départ des deux, même violence, vraiment, même violence

ce ne sont que des histoires violentes

et là-dedans, l’amour n’a jamais été que caricature, expédient pour réaliser la violence active de l’être, mis au mode garçon

le christianisme a essayé très sincèrement de pacifier le garçon, mais ça n’a pas marché, parce qu’au lieu de se tourner honnêtement vers des femmes il a joué la femme, il a fait la femme et je trouve que c’est l’impardonnable du christianisme – je ne suis pas sûr que ça ait été dit déjà, ça, cette condamnation du christianisme parce que le Christ a contrefait la femme au lieu de chercher au moins une Rabiah, ou une Thérèse d’Avila ou je ne sais

– Condamnation ?

Réfutation ?

Critique ?

Déconstruction ?

– tout ça si tu veux, si tout ça se formule comme alternative à la violence de garçon, que celle-ci soit altruiste : qu’elle cherche à trucider les autres garçons, ou qu’elle soit égotiste, à vouloir retourner la violence contre soi, cette violence ayant pour motif, source, instrument, le féminin

– ?

– la domination masculine, violente ou élégante, sur les femmes est un effet collatéral de la violence de garçon

tout ce développement pour expliciter quoi ? cette petite phrase : j’ai honte d’être un garçon

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– et tout ce petit développement pourrait être aussi une invitation à aller visiter le démon, la caricature de celui et celle qui lit ? de celle ? de femme ?

– je ne dis pas « j’ai honte d’être un garçon » pour faire plaisir au féminin, à fille, ou pour pleurer dans les jupes de ma mère, ou d’une autre femme-fille la remplaçant, toi par exemple

les plaintes et les larmes sont l’alter ego du meurtre

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– j’ai besoin d’un peu de silence après une phrase pareille

– moi aussi

je suis en train d’écrire à qui et quelle adresse mettre sur l’enveloppe ?

vendredi 15 janvier 2021

ce jour, entre tous, encore une fois, où le placer ? humblement coincé entre les autres, aussi anonyme ?

ou bien en début début, ou début de chapitre, début de fin ?

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nuit à son mitan, trois heures et demi

le mot acteur, le mot moteur, le mot abrasif, c’est

caricature

caricature au sens imprévu

d’abord au sens imprévu, avant l’art de la caricature, lui-même exposé à l’imprévu de sa caricature

en même temps, collés l’un à l’autre, dansant connectés, caricatures de nous

caricature de moi et caricature de toi

la difficulté de ce jour étant de tenir la danse connectée des caricatures et de ne pas se réfugier derrière le sujet, le sens, la vérité, je ne sais quel Dieu exempt, intact de toute caricature

c’est difficile lorsque nous voyons Trump plonger crocs les premiers dans l’acide de sa caricature

c’est difficile d’aller à, de reconnaître ma propre caricature, ou celle de l’Américain anti-trump

et pas la moindre envie, le moindre sens, le moindre contact avec le nihilisme

lorsque Martin Luther King est assassiné, il est impossible, sauf à Malcom X du fond de sa tombe, d’actionner le bouton caricature de Martin Luther King

et lorsque les artistes sont confinés et que du fond de leurs caves, ils brandissent leurs plus beaux chants et leurs plus belles Défenses et Illustrations de l’art

difficile de reconnaître la caricature de l’artiste, en Claude Lévêque par exemple

lorsque spectaculaire, aussi drôle que toxique et destructrice apparaît la caricature de homme, difficile de faire apparaître, connectée, la caricature de femme

ou, si vous voulez, celle de maître en même temps que celle d’esclave

très difficile sans passer pour le traître de service

l’hypocrite de service, l’acteur de service, l’agent secret de l’un ou de l’autre, en service, en vulgaire service

très difficile

et se profile la caricature de celui qui sent la caricature de l’un et de l’autre, se pensant ni l’un ni l’autre

puisque l’un et l’autre se trouvent devant lui et non en lui, et non lui, ainsi divisé

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je peux plus facilement parler de mon sentiment caricatural à mon encontre

mais l’exercice de confession est très caricatural, lui aussi

est-ce que nous pouvons toucher les moments de connexion d’au moins deux caricatures ?

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ce n’est pas un écrivain qui te parle, tout au plus une caricature, une caricature éhontée d’écrivain

et toi en ce moment je ne sais pas la caricature de quoi tu prends plaisir à être en « me » lisant

l’autiste même est caricature dans son champ d’autiste, aussi génial et visionnaire soit-il

c’est bon, énervons-nous un peu, allons plus vite

caricature de peuple et caricature d’élite

caricature de Démocratie et caricature de Non-Démocratie

il est difficile de se reconnaître héritier, héritière de Grotesques en tous genres

c’est plus difficile, beaucoup plus délicat d’aller au Grotesque des vraies victimes, des vraies souffrances, beaucoup plus, vraiment

et les contre-révolutionnaires, les néo-conservateurs, les anarchistes de droite en tous genres sont vraiment des crasseux à surfer sur le grotesque de leurs victimes

c’est vraiment un calvaire de danser avec eux, d’aller sur les lieux de leurs connexions pourries avec l’art de la caricature

et je me mets fatalement du côté des Bons, mais vraiment des Bons, c’est-à-dire des Trans, des Pédés, des migrants, des femmes, mais vraiment sans hésiter

et c’est après, après ce mouvement, qu’aller à la sensation de caricature s’éprouve dans ses putains de difficultés

on peut le dire comme ça

un peu de finesse dans la Barbarie générale et c’est maintenant qu’a lieu un moment de danse sublime ; connecté à l’art de jouer avec ce qu’on peut pas, malgré tout ce qu’on peut

et peut-être avec ce qu’on veut pas malgré tout ce qu’on veut – de bien

je t’aime tellement

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et j’ai cru sentir hier que tu m’aimes tellement

nos imparfaits sont tellement connectés

.

que vaut cette nuit au milieu de toutes les nuits, de celles que j’ai vécues, de celles que terre a vécues ?

je suis en train d’écrire à qui et quelle adresse mettre sur l’enveloppe ?