Lampions et décos décrochés

entre 4h10 et 5h44

une heure trente-quatre de micro expérience d’un passage de subjectivité universelle à relation universelle

4h10. Un peu trop tôt pour se lever, Elia et Simon arrivent à midi, pas question d’être décalqué par une nuit trop courte, je ne me lève pas, donc se rendormir mais se rendormir ne se commande pas, à moins de réessayer l’autohypnose, quelques rudiments d’autohypnose

on se commande, on se suggère un chemin

mon petit chemin singulier, petit problème ambulant

c’est désormais les limites extérieures de mon corps

et soudain un centre apparait

poser les limites extérieures du corps pose un infini centre, une zone centrale

limites extérieures du lit, limites extérieures de la chambre, de la maison, du quartier, de la ville, de l’agglomération, de la région, du pays, de l’Europe, du monde, du système solaire, de la galaxie, de la région galactique, etc.

sauf que

le centre, « l’infini centre » dégagé dans le lit fait écart avec le centre de la terre

et la sphère imaginée depuis ce centre déplacé en regard de celui de la terre vient toujours prendre en intersection la chambre, la maison et, et…

la chambre avec la cuisine et un bout d’extérieur et de sous-terre

élargir à la maison c’est élargir à un bout de jardin, à la nouvelle maison des voisins construite à la place du vieux cerisier centenaire, à l’atelier de la voisine derrière, de même le quartier, même avec une connaissance approximative de ma situation géographique et topographique, mon élargissement ne correspond pas à la division de la pensée active commune, aux découpes administratives et scientifiques

mes limites sphériques se creusent dans la terre, dans le ciel et dans les horizons terriens, puis spatiaux

mon élargissement au système solaire s’intersectionne avec une zone hors du système solaire et ainsi de suite, même dans l’ignorance des savoirs sur lesquels chaque mot ici présent repose, l’hypothèse sphérique s’intersectionne avec l’autre sphère, satellite elle aussi, de la terre

la présence de Do à côté de moi dans le lit engage la multiplication infinie des sphères

mon infini centre englobe ou s’englobe dans l’infini centre de Do à côté et de toute la population terrienne humaine, puis vivante, et peut-être même l’infini centre de l’âme de l’inerte

et si je m’arrêtais à l’intersectionnalité universelle je manquerais l’expérience inconfortable mais o combien intrigante et vivifiante

est-ce que les deux Nords, magnétique et géographique, et le différentiel appelé déclinaison magnétique, sont une image de ce différentiel relationnel qui déporte ma subjectivité et toute subjectivité non pas vers l’autre subjectivité ni, conceptuellement, dans l’intersubjectivité, mais dans un infini centre appropriable par aucune subjectivité, mais en soi centré

en descendant au plus infini de mon centre subjectif je découvre un deuxième centre, non pas celui classiquement appelé centre de l’Autre, d’une autre subjectivité, fût-elle absolue et désignable par le nom de Dieu

.

bref au bout de quelques tentatives attentionnelles de cet ordre, je compte jusqu’à cinq , c’est mon grossier code hypnotique pour m’endormir au bout de 5, et de fait, si je ne m’endors pas stricto sensu à cinq, j’observe un réel engourdissement

et j’arrive à un état qu’on pourrait qualifier d’intermédiaire entre veille et sommeil, entre rêve, rêverie, méditation, j’ai dû dormir puisqu’il est 5h44 et qu’à aucun moment il n’y a eu « l’ennui insomniaque »

et cette manière de vivre dans l’interstice du sommeil et de la veille ressemble à cette expérience qui se tient entre le sujet et l’autre sujet

bref à l’infini centre relationnel

qui déporte mon centre

.

l’expérience tardive de la danse, du tango, et l’expérience éminemment maladroite

parce que le corps a déjà toute une histoire

la distance, l’écart entre cerveau, cœur, mains, plante des pieds, qui chacun peuvent faire infinis centres est peut-être une image, une analogie du centre relationnel

cerveau, cœur, mains, plante des pieds, etc., ensemble, ont toute une histoire et une foultitude de déterminations, de reproductions schématiques

tout un tas de schémas imprimés comme une fois pour toutes

et cependant

une plasticité créative se trouve, entre 4h10 et 5h44

et induit une certaine métamorphose du même monde qui, en France, va reprendre son jour du 22 janvier 2021

épilogue de vœux

vendredi 8 janvier 2021

.

dans la foule de nos messages de vœux, que lisons-nous ?

qu’est-ce qu’il vient de se passer ? qu’est-ce qu’il se passe ? tout un peuple de lecteurs et d’interlecteurs lisent les titres du jour

et que font ceux et celles qui viennent de lire au micro leur déclaration du jour ?

en janvier tout ça prend toujours une allure de nouvel an

est-ce que tu suis l’événement ou est-ce que tu fais l’évènement ?

événement au sens où l’entendent humains et post-humains qui ont établi et pour ainsi dire prouvé que l’évènement comprend signes et actes noués

et lorsque nous apprendrions que notre vie impacte l’univers, nous ne tomberions pas des nues

et continuerions à nous départager entre fous de puissance et lamentateurs de puissance

quels seront nos bons vœux alors, et qui s’adressera à qui ?

les dominateurs voudront encore guider et les lamentateurs choisiront dans le lexique du follower l’esthétique de leur réactivité

.

quelque chose ici s’adresse à tous les cœurs, dans des phrases aussi claires qu’obscures, aussi limpides que coriaces

ici se rassemblent nos plus beaux moments, en vrai et dans la chambre-cerveau de chacun.e d’entre nous

profitons de ce moment, lequel n’oublie pas ce qui est en train de se passer, l’événement en cours

jamais le monde ne s’est révélé à ce point changer de monde

et n’importe quel sauve-qui-peut catastrophiste est une accélération de catastrophe

et n’importe quel flegme de connaisseur est une accélération de catastrophe

.

qu’est-ce que nous faisons avec ce qui nous arrive, qu’est-ce que nous créons ?

quelle chorégraphie spontanée, méditative, hautement réfléchie, ou sincèrement art brut, à laquelle nous avons juste à bosser ?

dans quelle création voulons-nous apparaître, en auteures interprètes chaloupés

dans quel nouveau cycle de créations ?

dans quel événement voulons-nous figurer notre être, notre relation ?

si nous rouvrons nos théâtres, nos galeries, nos musées, nos poèmes en corps, en attendant la réouverture des milongas, ces queues de comètes de l’impressionnante mutation vivante

c’est pour créer quoi ? quel événement de monde ?

et qu’est-ce qu’on peut se souhaiter de mieux, dans ce moment spécial où tous, toutes, nous avons l’air surprises

comme attrapées par un paparazzi

ou par un voleur de feu

et suspendues dans la surprise

où toutes, tous, nous avons l’air surpris

par la nuit, par l’événement, par quelqu’un

et suspendus dans la surprise

.

et on se retrouve saisi.e.s là

avec le vœu de plutôt se poser des questions que se taper des déserts et des guerres de réponses

on est peut-être là, tous, toutes, à se demander : qu’est-ce qu’on fait maintenant, cette année ? qu’est-ce qu’on fait, qu’est-ce qu’on crée, qu’est-ce qu’on fait ?

Envoi

au départ, le vœu, c’est d’abord de répondre aux vôtres

mais qu’est-ce que je peux bien vous répondre ! me dis-je en mon for

et même quand je dégaine le premier, que je vous adresse mes vœux, la petite voix reste la même

au départ de tout – et une nouvelle année a toujours été dans l’esprit enfantin qu’est le nôtre, un départ, un redépart de tout

la petite voix dit, Mais qu’est-ce que je peux bien répondre à ces vœux, qui nous veulent du bien, qui nous veulent, nous, en bonne forme de nous

et une musique vient, en fondu, en provenance d’un beau silence, la musique de  Angel d’Agostino, Café Dominguez, envoyée par Elise Roulin, avec la voix de Angel Vargas

et à partir de cet événement surgi du noir et du silence, dans la nuit, un abrazo, non pas deux personnes allant l’une vers l’autre, mais un abrazo attirant et repoussant deux personnes, par puissance chorégraphique

dans une mécanique céleste infinie – je reconnais que ce vocabulaire lyrique dénote plus d’incapacité que de vérité mais on fait avec ce qu’on a

on dira que cette page peut bien faire la couverture de notre carte de vœux – d’où vient notre fascination pour les boites à musique avec danseurs tournant dès qu’on ouvre la boite ? la mécanique céleste de l’abrazo incorpore la main ouvrant la boite, remontant le mécanisme

et

l’incorporant, l’affine, numérise et réincarne toute la relation

vient le moment où nous allons à nouveau nous embrasser

et ce qu’on avait appelé tango reviendra tout frais, tout nouveau, tout métamorphosé aussi, loin des vieilles habitudes de l’archaïque inégalité

qu’est-ce qu’on répond aux vœux qu’on se lance, les uns aux autres , qu’est-ce qu’on répond un abrazo répond, vœu de nos vœux

2021, encore

nous recevons le plus long texto du monde, un copié-collé, qui parle de littérature, de tango, de foi dans le désir, dans un désir conjugué au féminin comme au masculin

une foi dans le désir !

et croyance que roman est le nom shaman d’accès à l’autre

ce sont les meilleurs vœux qui se puissent recevoir

.

iI est des esprits et des corps qui sont fous de tradition d’esprit et de corps

et comment n’aimerait-on pas tout shaman, tout passant et passante, passeur et passeuse

aussi nous disons merci, nous qui voyageons aussi

.

nous qui aussi aimons suivre yeux fermés et cœurs ouverts la prêtrise de tout art

– et qu’aujourd’hui des hommes cherchent à exceller dans l’art de suivre, yeux fermés et cœurs ouverts, cela semble un don, un abandon remarquable, historique

si longtemps l’homme a joué tout seul la femme qu’il désirait, qu’il était, sans être

qu’aujourd’hui il suive, yeux fermés et cœurs ouverts, le désir d’une femme

c’est chose heureuse

et une prosodie inouïe déploie l’ancienne et solitaire et masculine prosodie

.

mais tu sais

la poésie non écrite

que les poètes interprètent comme poésie non encore écrite

et que les vivants boivent au quotidien

parce qu’il en est ainsi de l’écriture de vivant

la poésie revient, en 2021

non écrite, et toute chaude, entre deux qui dansent, corps à corps, c’est-à-dire esprit à esprit, c’est-à-dire galaxie à galaxie

au plus intime, au plus intérieur

car comme bafouillait un poète, l’intérieur est à l’extérieur et l’extérieur à l’intérieur

et le temps de tout mal comprendre afin de comprendre, c’est-à-dire le temps d’être tout mal compris afin d’être compris, à l’intérieur comme à l’extérieur

.

nous n’avons plus le temps de jouer aux propriétaires, n’est-ce pas, ni propriétaires du moi, ni propriétaires du nous

nous n’avons plus le temps de jouer à ça, n’est-ce pas ? n’est-ce pas qu’on n’a plus le temps ?

on n’a plus le temps, hein ? hein ? hein ?

.

reprenons

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depuis le début, suivre n’était qu’aller et aller encore

et aller, guider, aller n’était que suivre, suivre encore

.

le mot, l’idée, l’expérience, la chose dite « amour », mal dite « amour »

passe d’art en art, dans le mot mal dit d’art

l’effort que je fais pour t’imaginer, c’est encore rien à côté de l’effort que je fais pour aller là où s’imaginent nos deux corps

redis mieux la phrase, car elle se prête à confusion

là où s’imaginent nos deux corps, c’est là où ils se créent, n’est-ce pas ?

bien avant que nous baisions et qu’un gosse émerge de la scène

qu’un genre émerge de notre danse

.

le poète qui bafouille bafouille avec ce qui est, ce qui lui est le plus intérieur et le plus extérieur

avec qui ne parle ni ne poétise

et le ou la shaman est d’abord celui, celle qui ni ne parle ni ne poétise

puis selon le poème que nous aimons nous raconter, la ou le shaman fait croire au poète, à la poète en sa vertu shamanique de poète

mais nous n’avons plus le temps de jouer au propriétaire, n’est-ce pas ? n’est-ce pas ?

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Nous sommes en 2021, dis donc

Tu te rends compte !

Voilà un poème qui va faire le tour du monde, dis donc

Le poème de deux vers

Nous sommes en 2021, dis donc

Tu te rends compte !

quelle joie d’être auteur.e d’un tel poème !

faisons la fête que nous ferons demain, lorsque nous ne serons plus transis par le Corona et ses descendants pandémiques

faisons cette fête, cette danse, car « monde » recommence

en plus intérieur et plus extérieur que l’apparence de monde qu’on a voulu se concocter

quand absolument nous voulions mais voulions plus encore que vouloir veut dire, nous voulions nous tenir loin de la danse

dans la croyance superficielle et la douleur superficielle en notre séparation

en notre révélation solitaire, en notre solitude révélante et révélatrice, n’est-ce pas ? n’est-ce pas, au fond du fond propriétaire, d’une vérité, d’une terre, promises

est-ce que mes vœux pour 2021 tiennent la route ?

j’ai bien peur que non

mais c’est pas grave

on est l’auteur.e du poème qui a fait le tour du monde

Nous sommes en 2021, dis donc

Tu te rends compte !

des vœux ou des confessions ?

de l’espoir pour la suite ou du remord pour ce qu’on vient de traverser, 2020, et 2020 sonnant résonant de toute notre vieille histoire ayant mal tourné

et qui sommes-nous pour souhaiter ou pour confesser ?

.

pour nous embrasser, nous pouvons nous rejoindre par la tête, par la racine des cheveux, par la pointe des cheveux, par l’intellect le plus immatériel, qu’il soit incarné par nos représentations savantes ou par nos « valeurs » morales, sociales. Nous avons presque supprimé la notion de poids, et le corps entier n’est plus qu’une idée de corps, et la terre n’est plus qu’une idée de terre, au service de l’intellect que nous avons au bout des cheveux, flottant dans l’air virtuel que nous leur avons inventé, pour notre campagne publicitaire existentielle

nous pouvons nous rejoindre par le sexe, par le bas, par notre identité, de genre, qui appelle, en bas du tronc

nous pouvons nous rejoindre sans nous embrasser en marchant côte à côte, en confiant au sol le soin de composer l’arc souterrain entre nos quatre pieds

nous pouvons nous rejoindre pour nous éliminer, que l’un ou l’autre ressorte vainqueur de notre distanciation radicale

ou bien nous pouvons nous rejoindre pour mourir ensemble, que l’un et l’autre s’effondre sous les coups du corps étranger qui a juste besoin qu’on l’héberge, de vie à mort, indifféremment, on peut se toucher afin d’être atteint par ce corps étranger. On peut se rejoindre par ce curieux goût à mourir ensemble

on peut aussi couper nos cheveux, se castrer mutuellement et couper les phrases qui nous touchent n’importe comment

.

et reprendre autrement

.

reprenons autrement

j’aimerais juste te souhaiter une bonne année, comme tout le monde

et t’embrasser de tout mon cœur, de la racine des cheveux aux métatarses

et plaider pour ce qui nous est commun, tout au fond de nous

et ce « nous » n’est pas une propriété collective qui viendrait mal compenser notre si toxique propriété privée, individuelle, subjective

je ne sais pas si ce sont des vœux ou des confessions

je peux te vendre du besoin avec son mini kit de réalisation, notre petit rituel de vœu

je peux te vendre cet espoir en flacon premier prix

je peux te vendre ma sincérité repentante : plus jamais, plus jamais, je te le promets, pareil, en flacon premier prix

je peux te vendre un désespoir bien ficelé

je peux tout faire pour rejoindre ton supposé goût commun, ton goût pour ce qui est supposé nous concerner, nous, nous les, comment on s’appelle déjà ?

.

à qui, ici, le président de la terre veut-elle s’adresser ?

pour adresser ses vœux pour 2021

à tous et toutes ?

un mot à chacun, chacune, ça va être long

Un mot de substantifique moëlle rassemblant son adresse à toutes et tous dans sa seule substance ? ça va être extrêmement difficile à traduire dans la langue de chacune et chacun

et si c’était un non-président, une non-présidente du non-ensemble faisant espace vivant

et un.e président.e de tout vivant

qui dansaient ensemble en guise de vœux pour 2021, qui dansaient un tango, pour 2021 ?

qui dansaient ce tango-là, pour 2021, avec, en une seule phrase, un seul élan musical, l’espoir et la douleur, le vœu et la confession, de passer de 2020 à 2021, du XXème au XXIème siècle ?

car l’entrée dans le XXIème siècle, ce n’était pas les Twin Towers du 11 septembre 2001, c’est l’année 2020 et son passage à 21

juste un tango, pour comprendre, au fond du fond, ce passage – si risqué

2021 ?

avant qu’il ne soit trop tard, la sensation est puissante, la sensation de la phrase « avant qu’il ne soit trop tard »

la sensation est aussi personnelle que mondiale

je reconnais que la sensation est un peu théâtrale en ce qui me concerne

mais cette sensation, si on rentre dedans en la dédramatisant, en la déthéâtralisant, en contient une autre

à savoir qu’il est trop tard

pour moi, « personnellement », « il est trop tard ». Je ne vais pas énumérer mes échecs mais c’est clair qu’il est trop tard pour, disons, l’essentiel de ce à quoi ma vie prétendait

et si on se rapporte à la sensation de notre vie collective, mondiale, à l’écopensée de notre monde terrien – le réchauffement climatique étant l’indice majeur de notre ère anthropocénique entropique

il est, déjà, trop tard

et si nous dédramatisons, si nous déthéâtralisons la sensation catastrophiste

qu’est-ce que ça donne ?

qu’est-ce que ça donne ?

nous avons passé l’an 2000 les doigts dans le nez, démonté les prédictions de la pacotille Nostradamus

depuis, nous avons actionné pas mal de sonnettes d’alarme, de plus en plus de sonnettes d’alarmes

pour nous retrouver là où aujourd’hui on se trouve, 30 décembre 2020, à la veille de se souhaiter je ne sais quelle contorsion de langage pour commencer un XXIème siècle, bloc de suspense remonté à fond, mauvais polar en mode science-fiction

donc la formule du jour, c’est bien : qu’est-ce qu’on fait après qu’il est trop tard, sachant qu’on est obsédé, habité par l’espérance in extremis qui porte la question Qu’est-ce qu’on fait avant qu’il ne soit trop tard

car nous croyons encore qu’il n’est pas trop tard

et ce qui est sûr, c’est que nous voulons tenir à distance les fous de dieu qui vont jouir de façon dégueulasse de leur fonds de commerce apocalyptique

.

qu’est-ce qu’on fait après qu’il est trop tard, chargés à bloc de la sensation de qu’est-ce qu’on fait avant qu’il ne soit trop tard ?

ou comment ne pas être nihiliste en période résolument nihiliste 

avec son lot sinistre, qui est d’en profiter pour faire n’importe quoi

puisque c’est foutu

n’est-ce pas ?

qu’est-ce qu’on fait pour échapper à ça ?

pour échapper aux réactions-panique qui commencent toutes par la prétention à chapeauter la catastrophe sous le signe de ce qui nous a toujours constitué – à savoir notre goût du dernier mot, sur l’air de « il fallait m’écouter », « il aurait fallu m’écouter », « il faut m’écouter maintenant »

la culture masculine dominatrice est visée, explicitement visée ici : le « dernier mot », c’est masculin, c’est typiquement masculin, or

la question que nous posons n’est pas masculine parce que nous n’en avons pas la réponse

je dis masculine, non-masculine, non pas pour me dire féminine

en fait, je ne sais pas ce que c’est, féminin

mais si je pense à la vie féminine

la question qui est posée, concernant la condition féminine, c’est la même : qu’est-ce qu’on fait avant qu’il ne soit trop tard, qu’est-ce qu’on fait après qu’il est trop tard ?

par exemple les « avoir été violée » indique très clairement que les féminismes ne sont pas, n’ont peut-être jamais été messianiques :

qu’est-ce qu’on fait après qu’il est trop tard, après qu’on a été violée ?

bien sûr prévenir, empêcher les futurs viols, mais pas que

sans jouer le fou, de dieu ou d’autre chose, la sensation m’en vient à présent de notre rapport aux morts, à tous nos morts, à la réparation qui leur est due comme elle est due aux femmes violées, comme elle est due à l’humanité détruite, sciemment détruite

pour moi les victimes de l’Histoire ne seront jamais des victimes juste décomptées comme victimes dans le comptage danaïde de l’Histoire, de la poubelle historique

la sensation est très forte, de devoir rendre justice à tous les esclaves, sans en oublier un seul, une seule

qu’est-ce qu’on fait ? on répare, mais qu’est-ce que c’est réparer ?

qu’est-ce que c’est la réparation ?

.

la réparation, c’est le nom donné à l’opération qui entend surmonter les dégâts de l’excision, redonner, recoller un clitoris, des lèvres, redonner une intégrité d’organe, de sensation à l’être-femme

les hommes ont mis beaucoup de soin dans leur apprentissage de la destruction, pour détruire la planète ils ont dû patiemment apprendre à détruire les femmes

je crois que c’est lié, féminisme et écologie politique sont reliés à cet endroit-là

ça a l’air d’être une idée générale et donc foireuse, mais ce n’est pas une idée, c’est une sensation, une sensation très puissante, et je dois dire, complètement obsédante

que faut-il réparer ?

c’est ça qu’il faut réparer, nos apprentissages, la fleur au fusil, de la destruction

mais est-ce que je sais ce que sont les femmes ?

et est-ce que je sais ce que terre veut dire ?

lorsque je dis que la sensation est non masculine, cela veut juste dire qu’elle n’entre pas dans l’histoire masculine classique, dominatrice

il existe des images d’hommes qui échappent à la gloriole masculine, ça fait du bien

au cinéma, par exemple, deux noms nous viennent pour ces devenirs non masculins d’hommes, le nom de Alain Cavalier et le nom d’Emmanuel Mouret

très masculin mais si résolument exercé à démonter l’Homme, le Masculin, Samuel Beckett

relire En attendant Godot aujourd’hui, devant un public exclusivement féminin, par exemple, c’est une vraie opération à cœur ouvert sur les hommes, sur leurs cœurs de personnages masculins

sur les cœurs de Vladimir, Estragon, Pozzo, Lucky, l’Enfant, l’écrivain

reprenons

2021 ? nous disions 2021 ? qu’est-ce qu’on fait ?

vendredi 25 décembre 2020, qu’est-ce qu’on s’offre, à distance

au petit matin

Noël, si on faisait un tour de mes croyances, de mes amours

de mes façons d’aimer, de mes façons de croire

si on faisait ça, de l’intérieur

on est bien installé, là, à l’intérieur, au chaud

il faudrait alors, aussi, faire le tour de chaque objection

puis de chaque sortie de croyance, de chaque sortie de façon d’aimer

ces petites sorties dans le froid pour retrouver du chaud

.

l’hypothèse durable, celle du jour, c’est, sans trop l’expliquer, l’équivalence de ces deux verbes, croire et aimer

le moment de foi enfantine, quand tu suces le corps du christ, lorsqu’il vient en toi, chaste pornographie, lorsqu’il t’illumine de son sourire, de l’amour de dieu, de l’amour, et que tu te mets à prier, plutôt en cachette car les autres vont se foutre de ta gueule, c’est clair que c’est un moment important

que tu retrouveras de place en place dans ta vie, tantôt avec lui, tantôt avec une femme, qui va rentrer dans ta vie, qui va se répandre dans l’intérieur de ta vie, tantôt avec tes enfants, qui feront office de Grands Voyageurs de ton être

tu l’as déjà eu, ce moment important, avec ta maman mais tu ne t’en rendais pas compte, le début de tout chrétien, de foi, c’est quand il avale le corps du christ, c’est la renaissance qui le fait naître, et quelque chose n’a jamais tourné rond dans cette danse, dans cet espèce de ressentiment anthropologique envers le fait que la conscience ne coïncide pas avec la naissance

.

c’est un coup d’œil d’ensemble, un petit tour, rapide, qu’on fait

est-ce qu’il te faut une autre croyance, un autre objet d’amour pour sortir de ta croyance

te délivrer d’un objet aimé, d’une personne aimée

est-ce qu’il faut une autre personne, un autre horizon de langage pour ça ?

est-ce que croire et aimer c’est butiner d’une fleur à l’autre ?

peut-être pas, c’est de l’intérieur que ça se passe, c’est dans croire et aimer que ça change, tout le temps

.

la case émancipation est à hauteur de la case dieu

se délivrer est à hauteur de ce qui se produit en soi lorsque tu crois et que tu aimes croire et aimer

la pensée communiste et la pensée anarchiste sont à hauteur, vraiment

comme la pensée capitaliste – et quand on dit le singulier « la », on dit le flux, comme l’être au singulier, comme dieu au singulier, le singulier abrite l’infinie diversité, bref le pluriel, c’est plus difficile en sens inverse, que le pluriel abrite le singulier

.

plus vite

.

le féminisme est à hauteur, c’est ça le centre de la page du jour

.

ça communique à l’intérieur, à hauteur, c’est-à-dire a maxima

ce ne sont pas des débats d’idées, ce sont des façons d’aimer

comme « l’art » est à hauteur, toujours, comme science est à hauteur, toujours, comme économie, toujours

.

plus vite, escargot

.

à l’intérieur de chaque lutte, une foi d’enfer, une furieuse façon d’aimer

enfer et furieux employés ici pour accroitre l’intensité positive

.

la conversion est toujours utile pour moi, j’ai besoin de puissances de transformation

et je comprends bien que, longtemps très longtemps, ça a été plus pratique pour moi de te demander impérieusement de te transformer, de te convertir

je pense que si on fait bref, le patriarcat c’est ça

convertis-toi à ce que j’aime, à ce que je crois

la violence de pensée, d’opposée pensée, d’oser penser, la libération violente est à hauteur de cette violence-là

.

je ne cherche pas à vous mettre d’accord, je ne cherche pas à me mettre d’accord avec ce que je suppose être moi, mes croyances, mes façons d’aimer, j’aimerais juste danser mieux, être un peu mieux dans nos abrazos, dans nos façons de nous déplacer et de déplacer la terre sur laquelle nous dansons

car nous ne cessons de la déplacer, je veux dire de la convertir, la terre

la conversion est vraiment partout

et pas que chez les chrétiens

et pas que chez les en science

.

Noël

qu’est-ce qu’on s’offre ?

.

à distance

.

j’ai tellement rien à te donner

j’ai tellement tout mon être à te donner

j’ai tant de connerie à te donner

.

là, ce qu’on est en train de s’échanger, avec précaution, c’est une furieuse autre manière de croire et d’aimer, il me semble bien qu’on est en train de faire ça

je ne compte pas sur toi pour valider mes conneries et tu ne comptes pas sur moi pour épouser les tiennes

.

il y a juste ce moment important où rien qu’à nous regarder, tous, là, comme ça

.

le gain toujours incroyable qu’on a à lâcher nos croyances, nos façons d’aimer

le gain !

jusqu’à lâcher le fait de croire et d’aimer

croire et aimer ne pas croire et ne pas aimer

après ne plus avoir cru et ne plus avoir aimé

.

la danse entre enthousiasme et critique est chouette

.

aujourd’hui, c’est vendredi 25 décembre, demain c’est 26 je crois, samedi

2020, 2020-2021, 2021

ce que je te disais hier et avant-hier et avant-avant-hier

et qu’aujourd’hui semble vouloir redire, réécrire

de fond en comble toujours

comme une déclaration, une déclaration simplifiée, abrégée

même idéal que ces appli qui vous permettaient de générer instantanément votre attestation de déplacement pendant les confinements

les trucs trop longs à remplir, on n’en veut plus, les trucs trop longs à comprendre, on n’en veut plus

j’ai besoin et je crois, toi aussi, d’aller vite au fait, vite à la compréhension claire de ce que tu veux me dire et de ce que je veux te dire et de ce que nous voulons nous dire

et tout autant de ce que nous voulons dire, en soi, sans que nous nous croyions forcés de nous adresser l’un à l’autre et qui pourtant ne cesse de s’adresser à l’un comme à l’autre

.

en même temps que ce qu’hier, etc., je te disais, il se passe, passait et passera plein de choses, ici, je veux dire dans la vie, dans l’environnement vivant de ce que chaque jour j’essaie de reprendre, un peu comme Sisyphe, un peu comme Kierkegaard, le philosophe, toute proportion gardée bien sûr, ici c’est pop, philosophie de comptoir et même plutôt taudis

en même temps il se passe plein de choses qui demanderaient à être racontées, qui l’exigent même

ce qui vient tout juste de se passer, ou parfois de vieux souvenirs, d’anciennes vies, avec toi

.

bon, à la fin de l’année, il y a Noël et le jour de l’an, en gros la naissance de l’humain et le cycle renaissant de l’univers, disons ça en gros

et on aime bien marquer le coup

récapituler, faire des résolutions

aimer s’en mettre plein la lampe

passer un bon moment ou plus fréquemment juste supporter de passer l’épreuve de ces rituels emmerdants que sont naissance d’humain et cycles des renaissances

emmerdant parce que tellement connectés à tout ce qui meurt et meurt encore pour nous

.

si on résume cette année, c’est l’histoire la plus commune, je crois, qu’on ait été amené à vivre et à raconter

bien sûr, on a toujours des trucs hyper singuliers à se dire

on a beaucoup d’infos à se transmettre sur nos écarts, nos différences, nos dadas aux uns et aux autres

mais là, cette année finissante 2020, cet entredeux 2020-2021 qui nous occupe ici aujourd’hui et cette année 2021 qui commence

jamais, mais vraiment jamais on n’a vécu et raconté autant la même histoire, le même livre en quelque sorte : la même maladie

c’est étrange

si je voulais aller très très vite en ce qui me concerne, je dirais que 2020 c’est l’année où en plein premier Covid, nous, je dis nous pour dire ma camarade et moi, nous reprenons, manière de parler, notre asso de tango parce que les précédents s’en vont, comme s’ils avaient déclaré forfait puisque c’était en pleine tourmente Covid

et comme notre histoire à nous deux semblait engagé dans un nouveau livre avec ça, cette histoire de tango, depuis qu’on s’y était mis, six ans bientôt sept, et que ce livre, comme tout livre a l’air

d’être le vrai premier et le vrai dernier

comme il est à peine commencé, ou vraiment pas fini, on s’est senti obligé

et je ne comprends pas bien pourquoi

parce qu’on n’est pas plus doués que ça en tango

et en plus on est féministes, avec nos divergences groupusculaires entre nous deux

et que tango rime quand même très peu avec féminismes

franchement je ne comprends pas mais voilà c’est l’année où Covid et Tango se la racontent ensemble pour nous

il y a bien un jeu de mots foireux qui m’entête là tout de suite

pour dire un peu la bérézina morale dans laquelle je me trouve, et on dirait, toi aussi

puisque je vis à côté de toi et que je vois bien que ça ne va vraiment pas

alors ? le jeu de mots foireux, c’est quoi ?

c’est le tango vide

il est où ton jeu de mot ?

temps Covid

ah

.

en fait je me sens vraiment vidé et si je vous regarde, si je regarde autour de moi, je ne vois que gens, qu’ami.e.s vidé.e.s

alors oui, par temps Covid, tango vide

mais tu crois que l’histoire commune c’est ça ? tu crois que tout le monde veut danser le tango et que tout le monde est triste parce qu’il ne peut plus danser le tango ?

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y en a pas un peu marre de ton dada, de votre dada de tango ?

on a autrement plus important, autrement plus commun à résoudre ensemble en ce moment, non ?

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non non

entre 2020 et 2021, il va falloir s’embrasser

tout le monde pensera tango à ce moment-là, même si le mot n’est pas là ! tout le monde !

bah on remettra ça à l’année prochaine, n’en fais pas un plat

non, on ne remet rien de ce qui se passe et dit ici, entre nous

rien

rien

 la distanciation creuse, intensifie notre contact, notre danse, voilà tout

.

.

si je réfléchis à ce que le SARS-COV2 me fait

oui ?

si je réfléchis à ce qu’il me fait, par translation, transfert d’une signification à l’autre

sa façon de courir entre nous pour aller en nous, pour vivre sur nous comme si on était son os à ronger

oui ?

son objectif c’est nous

oui, c’est nous

mais n’est-ce pas là notre propre objectif qu’on reconnaît ?

nous, nous et encore nous, chacun, chacune de nous, un par un, une par une ?

oui, jusqu’à présent, ça avait l’air d’être notre objectif

.

en fait, tu veux dire que le SARS-COV2 semble remplir notre objectif à nous, selon toi et qu’en réalité c’est son objectif à lui, et peut-être pas à nous

nous, malgré les apparences, notre objectif ne serait pas de nous manger les uns les autres, de nous rentrer dedans et de nous habiter les uns les autres, ce ne serait pas ça notre objectif

pourquoi tu dis ça ?

t’as l’air de parler d’amour, de nos rêves d’amour toujours

oui oui

je parle d’amour toujours, c’est bien ça

je comprends rien, arrête de faire ton Socrate, on n’a pas besoin de ça

c’est sûr

il faut juste que j’accouche de l’idée, et tu verras si quand tu as accouché, c’était pareil, ou approchant

admettons que l’amour soit un virus

alors quel genre de virus, avec quel objectif, pour se propager, fructifier, s’épanouir, tout ce que tu veux

hypothèse :

l’objectif du virus de l’amour n’est pas de rentrer dans l’individu, de chercher hébergement dans le corps de l’individu

ni dans le corps de l’autre où si longtemps on a cru qu’il aimait être, vivre, prospérer, le virus de l’amour

c’est quoi ce que tu dis ?

où donc alors, son royaume à l’amour, au virus de l’amour ?

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dans un intérieur plus intérieur que nos intérieurs d’un et d’une

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et il est où cet intérieur plus intérieur que nos intérieurs ?

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il est entre nous

quand on danse il est entre nous

et quand on ne danse pas ?

on danse toujours

on danse toujours ?

on danse toujours

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c’est l’axe entre nous

l’axe ?

le mot axe correspond à ce qu’on cherche, de son propre corps, et du corps de l’autre, quand on veut se connaitre un peu, soi et l’autre, hein ?

oui, c’est vrai

le mot axe c’est quelque chose de très physique

attends, laisse moi me lever, faire quelques pas et expérimenter cette histoire d’axe

ok

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l’amour est un virus ?

je crois, oui

t’y crois vraiment ?

faisons l’expérience

on se lève ensemble, on s’invite, on danse, qu’est-ce qu’il se passe ?

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on a pris pas mal de défauts à danser rien qu’ensemble, tous les deux, depuis ce jeûne de tango, n’est-ce pas ?

et on a pris nos défauts pour des preuves d’amour, ou de désamour

mais il suffit de sentir l’intérieur un peu plus loin que l’intérieur de ton corps et un peu plus près que le corps de l’autre pour voir le virus à l’œuvre, chez lui

c’est une manière de parler, moi je ne parlerai pas comme ça

moi j’écouterais par exemple Annie Ernaux parler, à partir de son « Mémoire de fille » par exemple

et je verrais le virus de l’amour à l’œuvre

ah oui ?

oui

.

oui

.

elle se traverse, elle prend le temps de se traverser, elle traverse l’autre, prend le temps de traverser l’autre en se mettant à la place toujours de ce que l’autre a traversé, en elle, et elle se penche, légèrement, sur les métatarses et elle rencontre l’habitacle sacré

l’habitacle sacré ?

je me laisse emporter, avec des expressions pareilles, c’est vrai

là où séjourne et se repait le virus de l’amour, entre nous deux

.

.

c’est difficile mais dit comme ça, ça a l’air tout simple

.

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il y a un homme qui lit Annie Ernaux

et tout le monde pleure beaucoup

parce que c’est juste beau

et pourquoi c’est beau ?

parce que ce n’est plus violent, parce que ce n’est plus du viol

c’est de la lecture, c’est de la danse

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demain il faudra parler de 2021, de la troisième vague peut-être

et alors ton vœu, ce serait quoi ?

ce serait de ne pas me tromper de virus

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ah oui ?

2020

2020

on dira juste : « 2020 »

ah ! 2020 !

crois-tu qu’on aura repris notre vie d’avant ?

nos romans d’avant ?

nos religions d’avant ? nos travaux d’avant ?

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zéro peut-être formé par deux parenthèses : (), 2 X ()

est-ce que nos deux confinements en France ont été deux parenthèses

avec la peur du rien au-dedans

deux fois la peur du néant

deux fois la peur de l’anéantissement de nos bulles, de nos mondes ?

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les essentiels, eux, ont continué comme avant, les essentiels ? consulte un peu la liste des Autorisés de 2020

où furent autorisés les essentiels

essentiel a été le mot de l’année, la dupe de l’année, essentielles la guerre-éclair des essentiels et la victoire, par exemple, de la 5G et des Grands Distributeurs

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nous sommes entre 2020 et 2021 et j’ai tellement envie de te prendre dans mes bras, comme avant

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crois-tu qu’on va reprendre notre vie d’avant, nos vies d’avant ?

crois-tu ça ?

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crois-tu que tu puisses te tromper d’essentiel, crois-tu que tu es capable de ça, de te tromper sur l’essentiel ? crois-tu que, aussi sincère et intègre que tu sois, ce soit possible ?

autour de toi, tu entends, tu les entends, la rumeur de tes non-essentiels clament leur essentiel à eux, leur innocence, leur essentiel, par exemple moi, en ce moment, si inessentiel

quand tu les vois tu vois bien que c’est essentiel ce qu’ils, ce qu’elles disent, et cependant tu crois et tu persistes et tu signes que l’essentiel c’est de garder les hypermarchés ouverts, sans contrainte, les Mac Do et autres fastfoods, et les anciens lieux de culte, une tolérance pour eux parce que tout ton commerce vient de là et tu crois tout à fait essentiel de multiplier ton commerce par 5G

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il y a beaucoup de colère, et franchement elle nous fait peur aussi, la colère, parce qu’elle penche à droite, à l’extrême-droite, à gauche, à l’ultra-gauche, les colères nous donnent vraiment le mal de mer

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tu vois, ce que tu as sous les yeux en ce moment, ici, c’est quelqu’un qui essaie d’aller à l’essentiel, comme on dit, c’est quelqu’un qui parle à l’essentielle première personne

tu te dis, tiens, y a quelqu’un qui veut aller à l’essentiel, mais je crois qu’il se trompe

tu te dis ça

tu es dans ton bon jour, tu supportes de regarder quelqu’un qui essaie d’aller à l’essentiel

tu sais bien que de toute façon c’est toi qui a la main sur l’essentiel

c’est toi qui a le pouvoir, enfin un pouvoir, tu t’imagines que tu as un pouvoir et que tu dois l’exercer

c’est important que tu l’exerces, tu crois ça, que c’est très important, essentiel même que tu l’exerces, ce pouvoir… d’agir sur la pandémie, et d’agir, par exemple,  sur ce que tu lis, en ce moment

essentiel de garder et renforcer le pouvoir de faire et penser n’importe quoi

afin que rien ne change dans ton système, dans ta façon de fonctionner

ce que je dis de toi je le dis aussi de moi, même si, en ce qui me concerne, pouvoir recouvre à peine plus que l’espace de mes pieds

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j’ai tellement envie de te prendre dans mes bras, et d’aller à ce qui bouge à l’intérieur de toi

tellement envie de sentir comment tu bouges à l’intérieur

je ne suis pas en train de dire que nos conflits d’essentiels sont stupides, que nous ne devons pas nous battre, nous sommes si opposé.e.s, essentiels contre essentiels, il nous faut de la lutte, entre nous

bien sûr

mais la sensation, là, tout de suite, entre 2020 et 2021, la sensation la plus vive

la plus urgente des sensations, c’est celle d’un abrazo

que nous sentions, que nous touchions, de notre cœur, de notre thorax, de notre diaphragme

cet axe très sensible autour duquel nos axes, nos vibrations, nos essentiels tournent

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nos essentiels sont épris de marche, de tours, d’émotion

et

un moment

nous sommes surpris à marcher ensemble

ensemble, avec toi, par exemple, contre qui je me bats

enfin… contre qui ces phrases se battent

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2020, 2021

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autrefois nous aurions dit, La situation est révolutionnaire, faisons la Révolution

aujourd’hui, on se dit, la plupart se disent, c’est vraiment dangereux, ce qu’on vit, n’en rajoutons pas

et toutes les révolutions, toutes, vraiment toutes, nous ont tellement fait peur qu’on en a oublié les vraies peurs, et souffrances, d’où elles venaient

et l’arc tendu de la Contre-Révolution continue à se tendre contre nous tous et nous toutes, tu te rappelles, cette image des Abramovic

l’Histoire nous atteint au cœur

au cœur du cœur de notre abrazo voilà ce qu’on sent : un arc tendu par nous deux contre l’un.e de nous, et plutôt l’une puisque femme a été le nom du sacrifice depuis le début de l’histoire

tu vois comme c’est vif, la sensation de guerre entre nous

plus vive encore est la sensation d’abrazo, la fougue d’abrazo

l’horizon d’abrazo en pleine époque de distanciation, et son travail de longue haleine

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j’ai tellement envie de te prendre dans les bras…

non, justement, pas ça, pas cette phrase

pas la figure du viol, de l’amour à une voix, fétide

qui git au fond de la phrase : j’ai envie de te prendre dans les bras

car c’est la figure embryonnaire de violence

qui git au fond de la phrase « j’ai envie de te prendre dans les bras »

pas cette phrase donc, ni celle qui en fait la symétrique

pas cette envie à peine moins fétide d’être pris dans tes bras

ni non plus cette drôle d’envie d’attendre l’occasion, le hasard réciproque

comment expliquer ça, ce radical de la violence, dans le désir solo

et comment chercher la sortie radicale du viol

.

tellement envie que nos bras, nos thorax, nos axes volent, selon leur trajectoire inventée-trouvée, vers l’intérieur, qui n’est pas en nous mais entre nous, à l’infini, où se trouvent mondes, espèces, univers – au pluriel

et, qu’en une respiration, l’abrazo calme tous nos infantiles, nos solos, qui braillent et braillent encore tout au fond

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2020, 2021 !