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dimanche 15 novembre 2020

le moment Rabia

est-ce qu’il faut ça, est-ce qu’il faut ton moment martyr, je pense à Jeanne Guyon, la mystique qui en plein XVIIe apporte son corps sur la table de Dieu

mais plus près, je pense à toi aussi, avec qui je vis, qui fais le constat critique du sacrifice féminin

non

appelons moment Rabia ce moment où un homme rencontre une femme auprès de qui jouissance recouvre tous ses sens – autrefois spirituel semblait recouvrir tout c’est-à-dire recouvrait le corporel, le mot se prétendait contre lui-même, bref tu rencontres une femme qui va se trouver plus guide que tous les guides que tu as pu trouver, jusqu’à ce dernier qui te reste, ce pauvre soi qui crapahute avec sa lanterne en zone pandémique

si tu veux j’insère un extrait de la notice de Wikipédia sur Rabi’a et un petit extrait des « chants de la Recluse », je n’en sais pas beaucoup plus sauf que l’ayant lue si on peut dire, c’est comme si je lui avais rendu visite et que son histoire d’amour était la mienne ou la mienne la sienne, tout honneur conservé bien sûr

elle ne sait rien de mes inclinations, quoique je me fasse le film comme quoi elle sait tout de moi

oui, ce que je peux citer, c’est sa réponse à la question du passant théologue, Pourquoi toi, une femme,  tu es l’amie la plus proche de Dieu quand Dieu ne connait que des Amis, c’est-à-dire que des hommes :

                – ce que vous avez dit est vrai, répondit-elle

« Mais l’orgueil, le mensonge et la fausse prétention à la divinité n’ont jamais eu leur origine chez une femme.

« Ce n’est pas une femme qui a été corrompue par une autre femme. »

c’est mon fils S’ qui m’a offert le livre

il l’a aperçue, Rabiah, au fil de lectures de je ne sais pas qui, il a regardé Wikipédia sans doute, a lu, a feuilleté quelques autres trucs peut-être, et m’a, nous a, à nous deux, Do et moi, offert ce petit bouquin, je reviendrai plus tard sur les quatre livres qu’il nous a envoyés pour le reconfinement

l’idée, la clé Rabia, le moment, l’idée du moment me vient de lui

si j’étais écrivain je raconterai, j’essaierai de raconter l’histoire qui nous lie, lui et moi, de sa naissance à maintenant, S’ peut s’entendre exprime, son nom, son masque de nom ici comme son vrai nom dans la vie, comme sa vie elle-même, est une expression juste

aujourd’hui, j’aimerais, lecteur, que tu sois comme lui, que tu sois lui, non pas pour profiter de ma situation, oui, de père, et d’orgueil incarné, d’orgueil fait chair n’est-ce pas comme à quoi grossièrement tu peux ramener tout enthousiasme de père, non, justement, j’aimerais que tu sois lui, afin que je m’adresse à toi un peu plus délivré de mon emmerdement narcissique

et je te parlerai comme je lui parlais dans la voiture quand je le menai au lycée, mais habité par l’intuition que c’est aujourd’hui qu’a lieu la conversation et que quand je te parle, ce n’est rien d’autre qu’un certain effort pour t’écouter, pour l’écouter, ce que je n’ai jamais su pu faire pour personne je crois

et ça pourrait bien encore ressembler au contraire à juste de l’orgueil pariant sur ton admiration

et ensuite la longue et pénible et bien connue descente dans le mépris et la honte

j’emploie ces mots sans aucun scrupule, ils sont toujours d’actualité, on est dans cette archéologie qui regarde pareillement le passé obscur et le contemporain vaseux

ce long silence, qu’on vient de traverser… je ne sais pas à quoi tu pensais, mais moi c’est un peu une avalanche avec « ce moment Rabia’h », la place qui cherche à s’aménager, pour toi comme pour moi, semble tourner comme toupie, nous amalgame, nous rejette par force centrifuge, et nous rassemble dans son axe jusqu’au bout, jusqu’à la chute, à l’arrêt, cette sensation physique, traduite par la forme d’un objet, la toupie

se creuse, s’habite, s’affine avec l’esprit du tango, de cette danse toujours à deux, qui reprend de fond en comble l’esprit du mouvement

si tu es en ce moment S’, toute une vie ardente

tu vas constater que rentrant au plus profond de ce qui se passe ici

ça danse, que c’est une milonga, une milonga spéciale intitulée « le moment Rabia’h »

les hommes ont suspendu leur mauvais opéra  intitulé Maria de Buenos Aires, ils rencontrent Rabi’a et essaient tous de danser avec elle

non pas pour lui montrer tout ce qu’ils savent faire, ni pour l’envoyer en l’air, ni pour touiller leur mélancolie dans ses bras

juste parce qu’elle est plus près de tout ce dont ils veulent s’approcher

et ça donne une foutue belle milonga, plutôt inédite, en plein reconfinement

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lundi 16 novembre 2020

pour jongler avec le diable de la forme, jouer avec, je veux dire, l’endormir, le neutraliser, calmer ce qui ne donne pour moi jamais qu’une forme apprêtée, des mensonges qui ne valent pas tripette et je crois bien que lorsque je lis des romans réussis, des récits réussis, je suis toujours à deux doigts de voir quand même le diable réussir, le diable de la forme, le dualisme de la forme : supporter le mensonge nécessaire à la production d’un peu de vérité, regardez autour de vous, regardez les grands systèmes, regardez les intérêts supérieurs des Nations, regardez les intérêts supérieurs, les lois supérieures faites pour vivre sans foi ni loi, regardez les espionnages et les crimes d’Etat

tu peux effacer ça, Rabia, tu peux

ce qui compte, c’est que tu sois là

ton dieu va être jaloux, celui que tu aimes va être jaloux, tant pis

l’imaginaire de l’homme va être jaloux, tant pis

l’important c’est que tu sois là, dans ces bras que tu vois, que tu sens

exactement comme hier soir Do était

bras poussés comme branches

comme jambes et queue : branches itou

et même si le sol était râpeux, hier soir, lavé par erreur au bicarbonate de soude, et donc hostile à la danse, au dialogue magnétique de nos deux corps, il y avait cet abrazo, délicat, léger parce qu’un poil plus profond dans l’axe, dans la résultante de nos deux colonnes vertébrales, là, tout entre nous

l’important c’est que tu sois là, avec un petit Pugliese, Recuerdo, en guise de déclenchement vibratoire

rien qu’à marcher dans la ronda, l’existence tourne sur son axe

mais le moment Rabia c’est aussi l’inversion, j’entre dans tes bras

la fiction dieu est vraiment cette troisième colonne vertébrale entre nous

et à notre âge trouver une pareille élasticité, entre vertèbres et disques, du coccyx à l’occiput, et entre nous, élasticité de corps à corps

c’est étonnant

dans le rêve de réveil ce matin, ce moment de rêve qui ramène le dormeur sur la plage du jour, de l’agissant

c’était des retrouvailles extraordinairement heureuses avec les Moulinex, c’était des abrazos extraordinaires avec les Moulinex, avec Lucienne, avec Annick, avec Catherine, avec Michèle, avec Maguy…

en reprenant leurs noms, il n’est pas sûr qu’elles aient été toutes et tous là dans le rêve mais c’était les retrouvailles avec « Nous ne sommes pas une fiction », l’aventure-livre que nous avons eue ensemble, il y a près de quinze ans maintenant

les ouvrières de Moulinex et avec elles la femme de ménage et avec elles le migrant camerounais, et avec elles le réunionnais, et avec elles le médiateur à Pôle emploi et avec elles…

le rêve a bien sûr intégré des translations d’identités, une tanguera s’est glissée dans le groupe et c’était une Moulinex comme les autres

le moment Rabi’a se prolonge jusqu’à maintenant : des forces féminines donnent existence à la colonne qui est entre nous

que si longtemps on a appelé dieu et qu’aujourd’hui on regarde danser, qu’on épouse danser au milieu de nous

si je peux être plus maladroit encore et plus confus encore, si c’est possible, je veux bien

le moment Rabia’h m’inspire énormément

il donne vie à la mutation en cours, laquelle n’a pas besoin de chercher longtemps pour comprendre et expérimenter, exercer l’élasticité dans chaque mouvement, chaque temps

je ne sais pas décrire l’élasticité, nos étirements

l’élasticité de nos muscles individuels jusqu’à celle des muscles de notre relation, à deux, et deux à deux, avec l’ensemble de ce qui danse avec nous

je ne sais pas décrire le bien-être exceptionnel qui résulte de l’étirement exercé , en chaque mouvement dans mon corps, et dans le tien et dans le corps de notre relation

non, je n’idéalise pas Rabiah, c’est elle sans doute qui n’a pu faire autrement que s’idéaliser et se sacrifier sur l’autel masculin de dieu

n’empêche, c’est elle qui me parle le mieux de mon orgueil

et quand elle dit, grosso modo qu’elle n’est pas une femme, je la crois parce que c’est une parole de femme

elle est déjà dans la soute des débats féministes

et mon rôle n’est absolument pas de lui donner raison, de me ranger de son côté, un rôle de masculin contrit, pas du tout

mon rôle est juste de comprendre la mutation qui s’agit dans mon histoire, dans mon corps

c’est ça le moment Rabia

je ne connais rien aux derviches tourneur

et je désapprouve catégoriquement la haine du monde professée par tous les religieux

mais quand on me parle depuis l’inclination impérieuse qui porte à aller, à vivre dans la création même plutôt que dans la recension du créé, je crois comprendre, je crois aimer, j’aime, c’est sûr, dans les bras de qui me confie de telles inclinations

mais pour ça, bien sûr, je suis obligé de sortir et de la côte féminine et de l’invention de la côte d’Adam

je suis obligé d’être sacrilège

en attendant, quoi, que la forme respire correctement, sans s’emmêler les pinceaux dans des délires à la Poe, vous savez, le moment Poe, le moment de contrôle absolu de la Forme

en attendant, je ne sais pas vers quels jours anciens je vais me tourner

bien sûr, tu es tout à fait en droit de me demander l’histoire de mon initiation au tango, tu es tout à fait en droit de me demander l’histoire des Moulinex, au moins de ce petit livre dont j’ai parlé

tu es tout à fait en droit de me demander des informations sur Do et sur mes enfants, et sur tous les Personnages qui ont dansé dans ma vie qui est devenue notre vie, n’est-ce pas

tu peux même me demander d’aller y voir de plus près, dans ta vie à toi et dans la vie de tes proches

tu es tout à fait en droit d’exiger même que les phrases d’ici se simplifient et cessent de tourner autour du pot

que je cesse d’hésiter, tu le connais bien mon défaut majeur, qui s’étire avec l’obsession d’avoir toujours raison, c’est la même chose en fait, hésiter et vouloir avoir toujours raison

je sais bien que tu me connais, que tu connais tous mes recoins, mais n’en profite pas s’il te plaît

n’en profite pas pour me manager, me piloter, bref faire de moi ton encrier, s’il te plaît, retiens-toi

Rabia ne me pilote pas, le moment Rabia’h ne me pilote absolument pas

avant-hier je me suis bêtement coincé le dos à la fin de notre séance de yoga, je me suis mal relevé et hop, coinçage dans les lombaires

avec Do on s’est posé la question, pourquoi, et la réponse Do : un instant d’inattention – attention au sens basique d’être présent à ce qu’on fait –, et hop, on se retrouve en guerre contre soi-même

c’est vite fait

mais la guerre contre soi-même ou contre la terre ou contre autrui qui décidément fait chier

c’est ce qu’on connait le mieux, non ?

alors, revenir au moment Rabiah, non pas pour prêchailler je ne sais quelle connerie, juste pour retrouver des bras poussés depuis ton centre

alors oui, je réentends à présent « la petite vieille » dont parle Rodolfo Dinzel, « la petite vieille », sans doute percluse de rhumatismes, qui s’invite dans la colonne créée par bras gauche de l’un.e et bras droit de l’autre, tandis que les deux autres bras protègent chacun la colonne de l’autre, c’est ça, l’abrazo, non ?

eh bien « la petite vieille » de Dinzel, qui est le troisième personnage donnant vie au deux du couple qui danse

à présent j’y loge, j’y substitue Rabia, cette « petite outre desséchée, bien près de se vider », selon l’un de ses visiteurs contemporains

Je crois que je ne triche pas, je ne suis pas en train de te voler ton émancipation

Je continue la mienne envers la classe mal dite des hommes

Et toi, pendant ce temps-là, qu’est-ce que tu fais ?

Tu lis un article de Thibaudat dans Mediapart, tu regardes un extrait de l’Elvire-Jouvet 40, joué par Philippe Clévenot et Mariane Monteros, monté par Brigitte Jaque, filmé par Benoit Jacquot

au moment des sept leçons de Jouvet en 1940, scrupuleusement notées, retranscrites, tu me dis, tu me rappelles, tu me hèles la chose depuis la fenêtre que tu ouvres, et moi ma porte d’étable pour t’entendre : Hé ! Elvire est alors jouée par Claudia et voilà ce qui est écrit sur l’écran à la fin du film ! :

« CLAUDIA obtint les premiers prix de comédie et de tragédie au concours de sortie qui suivit.

Elle fut dénoncée comme juive. L’accès à la scène lui fut interdit.

LOUIS JOUVET partit pour un exil volontaire qui dura toute la guerre »

tu écoutes le Génie Jouvet dans son écoute monomaniaque d’une Rabiah retranscrite par Molière sous les traits d’Elvire, un Jouvet à deux doigts de se plier au génie féminin, pliure préparée mais repassée au fer de l’orgueil de la direction d’acteur, de la direction masculine d’actrice, et la Juive ici radicalise notre Rabia de départ, notre moment Rabia’h qui aujourd’hui nous est tout

tu écoutes ça et tu me fais écouter, on boit notre café, la journée commence, musique

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mardi 17 novembre 2020

il y a  1 un, 1 deux, 1 trois, 1 ou 2 quatre, 4 cinq, 1 ou 2 six, 5 sept, 12 huit, 27 neuf, 1 dix, 1 onze, 2 douze, 3 treize, 2 quatorze

ce sont les Sources numérotées d’où proviennent les fragments de Rabi’a choisis et traduits de l’arabe par Mohamed Oudaimah dans l’édition Arfuyen

l’auteur a privilégié Attar, la source Attar, le numéro 9 et, loin derrière, Manawi, le numéro huit

1 ou 2 quatre ? 1 ou 2 six ? un fragment est mentionné sous le numéro, inexistant dans la table, de quarante-six et en page 46 un fragment sans aucun numéro

l’édition est un peu approximative, disons, rapidement exécutée, petites fautes d’inattention, interlignes parfois vagabonds

à l’heure de la rigueur numérique, l’approximation mystique, ou plutôt l’utilisation approximative de la mystique ne plaide pas forcément en sa faveur

mais qu’a-t-on besoin de plaider en faveur d’une mystique ?

je suis, moi, bien plus approximatif, dans tout ce que je fais, souvent expéditif, donc, aucune leçon à donner à personne

et peut-être moins de leçon à recevoir de quiconque

Rabia

j’ai quelques questions à te poser, je ne sais par où commencer

par la fin ? par le dernier fragment où ta voix est complètement recouverte par ces connards de mecs ?

Mohamed a organisé son petit livre en sept chapitres, ça fait disons sept jours

et le septième jour se compose d’un seul fragment, tiré de la source Attar

homme ou femme peu importe, au jour de la Résurrection, avec l’infini vivant, il y aura au moins deux femmes, Marie et toi, c’est pas beaucoup mais ça suffit pour dire homme ou femme, peu importe le genre, seule l’Intention

non, je ne commente pas ta religion

ce n’est pas du tout mon problème

ni les Chrétiens, ni les Musulmans ni aucun des autres je ne les interpelle au sujet de leurs croyances, de leur foi

je n’interpelle que toi

au septième jour donc, ils essaient de te récupérer, ou plutôt ils essaient de se récupérer eux in extremis, parce que tu leur as fait un sacré effet

je crois vraiment que tu y as mis aussi du tien, tu les as beaucoup séduit, l’amour unique , l’amour pour l’unique rend tout le monde jaloux, bien joué

dis-moi, tu l’appelles Seigneur ? c’est ça ? Seigneur ?

tu enseignes aux petits hommes la vraie soumission, je veux dire le vrai sens de soumission à savoir juste lâcher prise, rien d’autre

ou bien tu te cherches une porte de sortie là où ils t’ont cloitrée, les petits hommes

admettons, je suis là, en face de toi et je te dis que je ne suis pas un homme, qu’est-ce que tu me dis ?

je ne suis pas un de ces petits hommes justes bons pour la malfaisance, le mal faire avec toi, avec les petites mamans, avec les petites femmes

dis-moi, est-ce qu’ils t’ont excisée ? est-ce qu’ils t’ont cousu le vagin ? qu’est-ce qu’ils t’ont fait donc ?

tu vois bien, je ne suis pas un homme, je m’exclue de la communauté des petits hommes

Moïse ? un petit homme

Mohamed ? un petit homme

je ne fais pas partie de ces hommes-là

Toi et Moi, tu sais, le cageot de légumes, la marque, Toi et Moi

toi et moi c’est ton sujet, c’est ton cageot

la fusion, l’indistinction, au profit, au seul profit de Toi

mais

une caverne, tu dis une caverne ?

tu parles du prophète et de son ami, tu dis qu’il dit : T’en fais pas, il est avec nous, nous sommes trois, Dieu est le troisième

et toi, tu arrives, tu t’appelles Rabi’a et Rabia veut dire la quatrième

tu arrives, tu es la quatrième, tu arrives dans la caverne de la solitude, tu dis solitude

les doctes disent Mais comment donc, c’est quoi, ce multiple, cette plèbe au sein du repos unique, de l’unique !

et toi, quatrième, aussi jalouse que première

tu rentres dans cette histoire de mecs, on te dit à mots à peine couverts que t’es pas forcément la bienvenue, c’est pas pour les gonzesses

et soudain je pense aux chrétiens, à leur trinité et je te vois débarquer en pleine sainte trinité

et je te vois remporter la mise

parce que ta façon de parler d’amour, y a pas photo, c’est la seule à faire mouche

bon, on peut abandonner ce style foireux de la camaraderie

si je peux te parler comme ça, te rendre visite, comme on dit faire l’amour – c’est vraiment pareil, la visite et l’amour

c’est parce que je parle exactement pareil avec Do, tu vois, il n’y a pas cette foirade du niveau spirituel et du niveau corporel, temporel

j’ai envie de lui poser les mêmes questions qu’à toi

et je vois bien qu’elle me fait le même genre de réponse, qui demande des plombes à comprendre

il y a bien ce dualisme d’enfer qui nous sépare : ton histoire si majoritaire de mépris du monde, de ce monde-ci, mépris des créatures, au profit du créateur, de l’adoration de l’autre, de l’autre monde créateur du monde, c’est une histoire pénible même si ce n’est pas forcément la plus mauvaise façon de se dépouiller de toute possession, de ce monde comme « ma » possession

il n’y a peut-être que maintenant qu’on peut danser, vraiment

vagabonder ensemble-séparés dans la fusion non terminée, dans le tout non terminé de dieu

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mercredi 18 novembre 2020

l’exception femme confirme la règle masculine

Rabia confirme l’islam

l’exception confirme la règle du désir

c’est ça aussi Rabia : le confort que je trouve

je ne sors pas de ma bulle dieu, car dieu, ma foi, ou mon champ de représentation font la bulle, l’oxygène dont j’ai besoin

je suis seul et j’ai besoin d’air

mon intérêt pour les autres, pour cette femme d’exception est un intérêt égotique, manger, vivre au sens de me maintenir en vie suppose que j’organise l’autre dont j’ai besoin, l’autre vivant que je dévore ou que j’exploite, que j’engage pour subvenir à mes besoins

champ relationnel pris dans le goulot de la survie

mais est-ce que je serais capable de percevoir une vie dont je n’aurais pas besoin et qui n’aurait pas besoin de moi ?

amour, tout d’un coup, semble une expression étriquée, aussi resserrée que le goulot du besoin de l’autre

au mieux une expression déboucheuse : quand nos goulots se sont bouchés, nos besoins ont tout bouché, alors amour, dans le même canal vient nous déboucher ça, plus ou moins

ainsi j’aurais besoin de l’exception Rabia pour me conforter

est-ce que finalement  c’est ça, le moment rabia’h ?

il est dit qu’elle ne recule pas devant… nous n’irons pas jusqu’à dire le sacrilège mais enfin, avec elle, la tradition est bousculée (une tradition d’à peine cent ans)

j’aime beaucoup sa façon de vouloir mettre le feu au paradis et de noyer d’eau l’enfer : ni récompense ni punition, au nom de quoi elle aimerait qui elle aime

j’aime bien sa façon de railler les hommes dans leur paradis avec leurs femmes

je crois que ce qu’on appelle le moment Rabia c’est ce moment de transgression

le besoin que nous avons l’un de l’autre nous pouvons le mettre en veilleuse

dieu est un moment pour sentir ça, peut-être, je ne sais pas

mais comme tu bascules dans le besoin de dieu, tu ne sors pas du goulot, tu ne danses plus

soudain j’ai une perception hyper-égalitaire de l’abstinence masculine et féminine au cœur de toutes les mystiques

la femme n’est pas plus victime que l’homme qui sacrifie l’exercice relationnel de son corps pour aller à une relation libérée

je n’ai pas beaucoup d’estime pour les administrateurs de foi et d’idéologie

seul.e.s comptent les existences mystiques transgressives, non

trangression reste un mot qui organise le champ de la loi, de la règle

il n’y a pas grand sens à transgresser un besoin, le besoin qu’on a l’un de l’autre

ni à le nier

bien sûr que j’ai besoin de toi

là où je me suis complètement trompé, c’est d’avoir cru que j’avais ce besoin à satisfaire afin de vivre ma vie une et indivisible

est-ce que je ne décris pas ici la kabaa du capitalisme ?

nous n’avons pas à nous nourrir les uns les autres, les uns des autres

nous n’avons pas ça, cette perspective, passée future, en alpha omega de notre vie, si beau que ce soit quand nourrir se déguise en spiritualité et si impérieuse que soit la nécessité de venir à bout de la faim dans le monde

alors qu’est-ce que nous avons à faire ensemble ?

nous avons à danser, nous avons à organiser nos vies pour danser, pour apprendre à danser, et danser ici ne veut pas dire un corps seul ou en groupe, duo étant début de groupe, nous ne voulons pas dire que nous avons à nous transformer en chorégraphe, en une pensée divine organisant mouvement et sens, non

danser veut dire expérimenter le deux originaire du mouvement et du sens

c’est ça que j’appellerais le moment rabiah

en fait l’amour dont tu parles, toi, ébranle celui que je croyais mien et divin

il ne vient ni le conforter ni le critiquer, le réfuter

les efforts diplomatiques que nous avons à faire pour habiter ensemble sont une chose

reconnaitre l’autre comme sujet c’est long, c’est bon, mais ce n’est pas l’alpha et l’oméga de ce que nous avons à faire tous les deux

respecter nos besoins de sujets, c’est long, c’est bon

mais danser ensemble c’est autre chose

je croyais que tu avais la même croyance que moi et je te louais pour ça

en fait non, ce n’est pas du tout la même chose

mais sol et ciel sont nôtres, horizons et diagonales sont nôtres

le moment rabia c’est le moment où on se rend compte de ça

on est là ensemble et on se rend compte de ça

et notre question ce n’est pas du tout si on va se maquer ou pas, l’un avec l’autre, si on va baiser de telle ou de telle façon corps-esprit-tout-un

mais comment on va danser

comment on va réaliser, épanouir cette chose-là, cette puissance-là

tu te rends bien compte, lecteur, lectrice, qu’on est en train de profiter carrément du confinement, là

tu te dis, ils sont tous les deux, ils en profitent, au moins, ces deux-là ils ne sombrent pas dans la statistique de violence conjugale, ils esquissent une entrée dans la kabaa de la relation

ça me fait de belles jambes à moi qui suis seul.e

qu’est-ce que vous répondez à ça ? rien

je me dis que le moment rabia est parfaitement valable pour toi aussi, nonobstant le danger un peu plus prononcé de basculer – dans la folie, dans la religion, dans la politique unijambiste, sous prétexte de plus grande vérité ontologique

tu pourrais croire que c’est ton imaginaire qui doit prendre toute la place, ou, en ce moment, le mien parce qu’il te nourrirait correctement

comment parle-t-on, en période de confinement de la rencontre amoureuse, sexuelle ?

notre petite question de la danse, c’est-à-dire, tu l’as compris, du tango, même si même si même si

se loge pile poil dans la foulée

on peut bien se projeter dans vingt ans et voir que tous et toutes nous aurons notre petit robot sexuel pour vie confinée

et nos besoins plus ou moins satisfaits

le ou la partenaire que tu vas chercher, d’abord pour baiser peut-être puis pour danser vraiment…

(après tout, abstinence et luxure peuvent tous deux coûter cher ou rapporter gros ou pas être pour grand-chose finalement dans le dessin en cours de la vie

les emmerdements sexuels de l’église sont quand même relous et la pornographie machinique capitaliste un boulet)

dans vingt ans donc, nos besoins seront tout autant la veilleuse de nos existences quand notre sujet principal sera comment exercer notre danse, notre relation 

le moment Rabia existe en toutes circonstances

le moment Rabia est une fiction bien sûr

mais qu’ici l’histoire se réécrive, ça n’est pas rien

si l’histoire du tango est incontestablement lié à l’histoire masculine d’un masculin perclus d’exil

le tango est aussi l’histoire – dans ce moment, grâce à ce moment Rabia – de l’extraordinaire exil féminin, véritable éclair d’intelligence avec quoi danser