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vendredi 6 novembre 2020, c’est « en moi » que ça a lieu, le cirque, les élections américaines, la série intitulée Trump, la série intitulée Covid 19, c’est « moi », j’abrite ça, j’abrite ça aussi, aussi, aussi, aussi, bien sûr aussi je danse, j’apprends aussi à me réviser complètement en dansant avec « toi », « avec », « j’apprends », oh, tous ces guillemets qui nous mettent sur le qui-vive de la mutation, chaque jour, et ça recommence, ça recommence aussi, « le cirque », la fiction, cette fiction, « ma fiction », je la signe aussi, j’en suis le coauteur, malheureusement j’en suis le coauteur, j’en suis scandaleusement le coauteur, du calme, un peu de méditation, un peu d’oubli, un peu de danse, un peu de pensée, un peu d’amour, celui qu’on s’apprend tous les deux, du calme, je n’existe pas et tu n’existes pas, le cirque n’existe pas, Trump n’existe pas, le peuple d’extrême-droite américaine n’existe pas, la Covid 19 n’existe pas, j’organise ma désinformation massive symétrique, je déroule mon grand n’importe quoi symétrique au grand n’importe quoi que j’ai sous les yeux, sous les paupières, dans la terre de ma tête

il faut juste que je me répète, que je rabâche l’hypothèse que j’ai pu danser avec l’extrême droite, sans le savoir, j’ai dansé avec des femmes qui puaient, j’ai dansé avec tout ce que je déteste, j’ai dansé aussi avec tout ce que je déteste, je danse aussi avec tout ce que je déteste, et si j’épuise ce que je déteste autant que ce que j’aime et qui me dresse l’échine

si je danse avec toutes mes passions, comme on dit, avec tous les accidents de la passion qui déferlent sous le crâne-corps qui marche, s’assoit, fait le jardin, baise, parle, écrit, lit le journal numérique, et si logiquement je devrais pouvoir reprendre mon souffle dans quelques secondes, et danser, et écrire, et agir, de façon moins bordélique, si ça doit se calmer tout à l’heure, le bordel rationnel et sa nuit

ce n’est pas du tout que tout à l’heure, hop, comme repos et viatique, hop, le monde disparaisse, l’extrême-droite disparaisse, la panique des gens qui perdent, le spectacle de la panique des gens qui perdent, qui ne veulent pas perdre, tu vois le personnage Trump, ce que d’abord perdre veut dire, perdre veut dire ne pas vouloir perdre, la panique des gens qui spéculent sur le gain qu’ils obtiendraient à perdre, tu vois le personnage moi et ses amis littéraires, ils sont vraiment dans moi, tous, je le sens, et si je les tue, je me tue, ici, le suicide est aussi exorbitant que le bouton nucléaire sur lequel tu vas appuyer pour te débarrasser de ton ennemi, non, non, je ne suis pas en train de philosopher, là, tu te trompes complètement si tu penses un truc pareil, calé dans un fauteuil en train de croire lire un bon bouquin au coin du feu, il n’y a pas de livre, ton activité de lecteur, de lectrice est au-dessus du gouffre, est déjà dans le gouffre, bienvenue dans le gouffre

rien ne disparait dans le gouffre

et c’est là que ça commencerait ? quoi, l’expérience dont il faut parler ici, qui mobilise nos vies entières, depuis ce petit événement, depuis qu’on a découvert qu’on dansait ensemble, depuis septembre 2014 où on a découvert qu’on dansait ensemble et qu’on s’y est mis, à apprendre, à apprendre le tango, tu sais, tout se ramène toujours à des histoires locales, à des petites anecdotes, des histoires de pas grand-chose, et c’est comme ça qu’a commencé notre histoire, notre livre, en pleine tourmente, en notre pleine et petite tourmente, je m’en souviens comme je sais que je me souviendrai des élections américaines et des peuples masqués qui errent sur la planète 2020, et sur la planète Europe, du calme, nous allons essayer d’alterner les jours qui nous collent à la vie, le journal de cette vie qui s’achève, avec l’intuition heureuse, appelons-la comme ça, alternons les jours avec l’intuition heureuse, la notation des jours avec la petite construction de cette « intuition heureuse », non pas la joie d’un ou d’une qui enfin trouverait son bonheur mais ce bonheur très particulier qui s’exprime entre nous, quand nous jouons de nous, nous ? je dis nous pour nous désigner tous les deux, toi et moi, ça, je peux, c’est tout près, c’est à portée de main, et très vite se trouvent à portée de main un paysage ample et un peuple ample, nous, et le mot peuple ne convient pas bien, bien sûr, le nombre ne se rassemble pas dans un nom unique, nous, c’est un lieu et une forme de méditation, et nos techniques, et nos politiques, je ne sais pas, nos phrases changent, sont en train de changer, là, sous nos yeux, allons-y, commençons

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qu’est-ce qui se dit avant-hier ?

avant-hier, mercredi 4 novembre 2020

il se dit nuit

nuit : ma vie entière est ce livre et ta vie entière sa lecture

c’est vraiment la nuit, penser comme ça c’est vraiment la nuit mais c’est comme ça pour l’instant, il est quatre heures, et c’est aussi le suspens américain

je me lève, je n’essaie pas de me rendormir, je me lève, j’espérais des résultats plus tranchés, que Trump soit explicitement viré, ça va se jouer à peu on dirait, à très peu, oui

le sort de l’Amérique est vraiment dans le cerveau, ici

et en même temps, le cerveau est complètement travaillé par autre chose

est-ce que quelque chose du sort du monde se joue, là, ce soir, entre ces élections américaines qui commencent à être dépouillées

et ce livre dont l’existence se dispute entre moi qui suis censé l’écrire et toi censé le lire

qu’est-ce qu’on fait avec une telle question onirique, absurde ?

je me suis levé d’un bond quasiment, d’abord pour cette histoire de livre, puis pour cette histoire américaine

franchement tout ça est foireux

– tu es sûr que tu veux continuer cette amble grotesque, notre livre une jambe, l’élection américaine l’autre jambe ?

le cirque médiatique le lance cette nuit, notre livre, comme une douleur aigüe

quelle est la petite idée de la nuit, derrière cet immense cirque, ou dedans, en plein plein cœur ?

la vie entière est ce livre et sa lecture est une vie entière

je serais plutôt du côté de l’écriture de ce livre et toi, tu serais plutôt du côté de sa lecture…

mais le livre n’existe pas :  c’est ça l’idée !

l’idée qui oblige à se reformer la pensée

il n’y a pas de parallèle entre les élections américaines et le livre d’ici

il y a juste quelqu’un qui se lève ici à quatre heures du matin, un mercredi 4 novembre 2020

il y a tout un peuple à venir dans le livre et tout un peuple passé sur le continent américain, rien moins

les Américains ne vont pas me demander d’aller voter chez eux !

et je ne vais pas leur demander de se prononcer sur le livre d’ici !

nuit blanche et nuit noire !

tout ça c’est du rêve, et le rêve nous ordonne de rêver sur nos deux oreilles

notre oreille européenne et notre oreille américaine

pendant ce temps-là, c’est sûr, Chine, Afrique, Moyen-Orient et autres continents perturbateurs investissent le corps du rêveur, de façon virale ou d’autre façon

on cherche, on se tourne et on se retourne dans le lit, on pense avoir trouvé la soluce pour dormir sur les deux oreilles en même temps et puis non, ça nous ravage le crâne, on n’y arrive décidément pas

un mauvais écrivain s’est avisé d’envoyer à nouveau sur une liste CCI de destinataires mails, un texte par jour, cette fois-ci c’est un poème par jour, au dernier confinement, c’était un récit par jour

je n’ai pas le cœur de lui dire explicitement, S’il te plait, ne m’envoie plus rien, je ne veux pas lui faire de mal, il est vieux, peut-être malade

mais si la vie entière est ce mauvais livre qu’on est obligé de se farcir chaque jour, ça ne peut pas aller

allons donc, l’idée du jour est foireuse et tu es peut-être ce mauvais écrivain, sûrement même

tu te prends pour Dieu pour avoir une idée par jour ou quoi ?

notre avenir se joue ! notre livre se joue ! cette nuit !

c’est juste une conclusion foireuse 

foireux, foireux, tu sais, c’est le mot pour l’éjaculation précoce, pas d’explication, pas de développement, juste une conclusion foireuse

tout à l’heure on va faire une séance de yoga par Zoom, j’aurais redormi un petit peu, ça ira mieux

ma grosse mélancolie c’est quand même ce foutu livre qui ne voit pas le jour ! qui ne verra jamais le jour, s’empresse de dire son lecteur préféré !

3

après ça, qu’est-ce qui va se dire hier ?

hier , mardi 3 novembre 2020

c’est tout à fait paniquant mais je ne panique pas

à côté de moi, elle panique un peu

elle se réveille en même temps que moi, se lève presque en même temps que moi, ne fait pas de sieste, ne récupère pas, elle panique

hier soir elle avait envie de plaisanter, elle me chatouillait, elle jouait

pour conjurer la tristesse, la dépression

S., lui, regarde E., son fils, avec une joie indiscutable

(vous avez des joies discutables, vous ? moi oui, je crois

mes joies parfois et même souvent sont médiocres, dans le semblant, elles m’emmerdent

un exemple ?

pas envie de donner des exemples, prenez les vôtres, prenez-vous en joie maquillée, je pense que vous avez de quoi faire

jouer à être positif c’est le premier truc qui fait tenir la tristesse, la machine, l’économie de la tristesse)

donc lui, S., une joie indiscutable avec, depuis son fils, avec, depuis celle qu’il aime

vous avez des joies indiscutables, vous aussi, comme lui, c’est sûr, mais ce matin c’est lui qui a l’indiscutable dans sa poche

si heureux qu’il existe, qu’E. existe, chaque jour plus heureux, en ce moment, c’est dix-huit mois, c’est cet âge-là, 19 mois dans six jours, c’est le plus bel âge, c’est l’âge qui lui convient particulièrement, à lui, père

bien sûr, vous n’avez peut-être pas d’exemple là tout de suite sous la main

mais une joie venue de quelqu’un en formation intensive d’existence, vous devez avoir ça, pas loin de vous, cette conscience-vie vous l’avez à portée de main, hein ?

non, non, mon intention n’est pas du tout de faire passer des exams pour constituer ici un aéropage de gens aux joies indiscutables

la joie indiscutable de mon fils aîné va son cours joyeux avec les yeux qui brillent à chaque invention de son fils, à chaque répétition créative de son fils à lui

et à chaque compréhension interne, vous le voyez, mon fils, sa façon de s’arrêter, d’écouter, assis ou debout ou j’imagine couché, une façon de s’arrêter pour s’en mettre plein les oreilles et plein le cerveau, voilà le père du petit E.

les oreilles ont des yeux, disait Keith Jarret, pour sa manière habitée de visualiser les 360° du son

c’est sa façon, à S., de s’en mettre plein le cerveau, plein la lampe, c’est ce qu’on dit quand il y a festin et qu’on aime s’en mettre plein la lampe et c’est toujours du festin de sobres, à ce moment-là

l’hallucinogène, le produit à gaver le cerveau, l’imaginaire, c’est juste quelqu’un, ça suffit, ce quelqu’un, pour vous mettre comme en transe

le livre que vous écrivez est vraiment beau, c’est exactement celui-là que je rêve d’écrire

c’est une joie indiscutable que de lire votre livre, chaque matin, dieu que c’est bon

le livre de S. ? son existence, sa joie indiscutable

à quoi il faut aussi combiner le froncement de sourcil

le froncement de sourcil ?

oui

l’amertume ?

un brin d’amertume, oui

le triste des anciennes passions, le rejet des anciennes passions, de l’ancienne ville, de l’ancienne vie, de l’ancien, sous forme, vide, de parents, par exemple

qu’est-ce qu’il faut sauver de la mort, de la disparition, de l’énorme déplaisir à devoir se séparer de tout

il faut sauver la mort d’elle-même, il faut sauver la joie d’elle-même, il faut nous sauver de notre « conscience-miroir », ce sera la sentence du jour, l’apophtegme du jour

pourquoi tu dis ça, quel chemin, fais-nous profiter

de ce genre d’éclair que tu juges toujours trop long à expliquer, déplier, justifier, restituer

d’abord c’est le négatif qui t’arrive en pleine figure, nos manières de nous faire la gueule, de pester contre le jour et le froid qui se lèvent

contre cette première semaine de reconfinement

contre les attentats de Nice, Avignon, Vienne et contre toutes les merdes merdiquement prédites par Soumission, tu sais, le livre du Français, du temps de 2015

est-ce que je peux parler de la joie indiscutable des assassins, des festoyeurs de mort

de ceux que le monde mondialisé nous a ramenés dans la maison d’à côté et qui réclament leur part de joie indiscutable et qui se rendent compte que leur joie indiscutable c’est de vous trancher la gorge

est-ce que je peux parler de ça ? non, je ne peux pas, ni capable ni autorisé

viens dans mes bras, s’il te plaît, si tu veux bien, là, dans mes bras, juste là, sous mon menton, sous ma bouche, là où la gorge vibre encore un peu

serre-toi fort contre moi si tu as froid, si tu as peur, si tu en as besoin, n’hésite pas, je n’en profiterai pas pour te mettre la main dessus, pour t’avaler dans mon cerveau

tu resteras intact.e

et tant que tu veux tu peux faire festin de moi, à cet instant, de ce corps paternel qu’à cet instant je partage avec mon fils

le négatif se trouve  clopiner  bras dessus bras dessous avec tout ce qu’il y a de bon dans nos têtes, hein ? c’est ça, on se raconte des histoires, enfin, pas moi, je ne sais pas raconter d’histoire mais aujourd’hui l’envie, l’intention, ça fera le petit bout d’histoire dont on a besoin là maintenant, toi et moi, toi dans mes bras et moi dans la joie indiscutable de t’avoir dans mes bras, de sentir  ta puissance autre, là, dans mes bras

papa, je suis très près de la sensation maternelle, du ventre abri de quelqu’un d’autre dans sa puissance d’autre

et très près de la limite très effaçable si on n’y prend pas garde, entre toi et moi

(une petite pensée pour toi S., une petite pensée pour toi, S’, une petite pensée pour toi, T., je ne sais pas encore comment vous faire entrer dans le livre comme vous êtes entrés dans ma vie, comment vous faire entrer dans cette vie-ci sans entrer dans la vôtre, ce sera un autre chapitre, j’ai hâte)

toi qui as un ventre, tu n’oublies pas que tu les as portés, est-ce que moi je peux oublier que tu les as portés

oublier que je t’ai eue dans les bras et que je les ai eus dans les bras, et dans la main, et dans la joie que le cerveau aménage là-dedans où c’est infini ?

est-ce que je peux oublier ça, est-ce que j’ai des preuves de ça ? aussi tangibles que le jour qui est en train de pâlir là-bas, au-dessus du toit des voisins ?

l’idéal, disaient certains, ce serait qu’on se la chope tous et toutes, la Covid 19, et qu’ainsi nous soyons immunisé.e.s

que nous portions tous et toutes le même mal et qu’ainsi nous puissions tous et toutes développer les mêmes anticorps

quand on y pense, c’est drôle, ça, ce mot : anticorps, on n’a pas ici l’équivalent, antimot, ça n’existe pas, c’est bien dommage, on pourrait aller plus loin, je crois, avec ce nouveau mot « antimot »

et même antiécriture, allez, on prend, faisons de l’antiécriture pour conjurer la mort que ça fait de donner de l’écrit à d’autres, sous prétexte de vérité une et indivisible, je me souviens des nécessaires mauvaises lettres que j’ai envoyées et qui ont causé ruptures et amertumes

j’ai vraiment pas envie de te faire mal et quand je vois le méchant homme moi prendre le pas, bien malgré moi, si j’arrive à le prendre dans mes bras, comme je te prends dans mes bras, là maintenant, alors il se calme, cet homme, son cœur bat moins vite et je peux traduire, faire mon boulot de traducteur

je me rends compte, là maintenant, sur le champ, que ce que j’essaie en écrivant c’est de produire un corps et un langage – un homme – qui va pouvoir s’exprimer de façon plus fluide, plus simple, hors écriture, sur le seuil extérieur de la solitude

est-ce que je me rends compte que c’est ça ? que j’aimerais tout simplement, dans la foulée, dans le mouvement intime, dans l’élan de cette écriture puisée à même ton élan, dans ton élan à toi, autre, indiscutablement autre, et dans cet élan-là : te parler, t’envoyer des petits messages, te proposer ceci ou cela, pour tenir le coup en ces temps si étranges

si étranges et si intrinsèquement liés à nos temps révolus de croissance merdique, aux glorieuses merdiques qui nous ont vu naître, toi et moi, et si voisins, si voisines ces heures où toi, toi et toi, infiniment tu es né.e

c’est quoi cette apparente nécessité de chaque jour, où on me voit être dans des efforts de parturient et dans des bouleversements de nouveau-né

ça s’est mal passé pour moi, l’heure de l’expulsion ? non, je ne crois pas, pour Do, oui, ça s’est mal passé, entre mère et fille c’est l’éternité du mal de mort, mais moi je ne sais rien de l’envie de mourir de ma maman quand elle était au travail pour me faire naître, je ne le sais que d’après son désir puis sa fatale réalisation de désir de mourir, plus tard, ce sera peut-être un autre chapitre, et on peut dire que ça s’est très bien passé pour toi S., et pour toi, S’ et pour toi T., la naissance mémorable par-dessous la mémoire

ça s’est très bien passé, la mort était sous anesthésie, sous péridurale, elle n’a pas bronché, la mort

bon, c’est vrai, elle était forcément là et on a fait avec son invisible, du mieux qu’on a pu

s’il y avait un écrivain là maintenant, qu’est-ce qu’il serait heureux à pouvoir maintenant se mettre à table et raconter tout ça

et comme il l’a vécu, dévécu et revécu

et comme il s’intéresserait à la manière dont ses autrui ont vécu ça

et comme il serait indiscutablement heureux, joyeux, tout excité

pris dans le fil continu de l’indiscutable ici tout plein de joie

tu n’as pas noyé le poisson, là ?

non, c’est juste un peu de naufrage, tu sais : une dérive et personne en vue à l’horizon pour te ramener à un port

qu’est-ce donc ce matin qui voulait être dit et qui n’a pas été dit ?

c’est la vie quotidienne ensemble, c’est important, lecteur, lectrice, que tu voies un couple au quotidien, ici, et les moments forcément pénibles qui vont de pair

tu comprendras que par égard pour ma partenaire, autant que par une incapacité spirituelle, j’ai fini par l’admettre, à raconter dans le détail, je ne rentre pas dans le détail de notre vie quotidienne

mais c’est là, présent

et par exemple, quand on se fait la gueule hier ou avant-hier, voilà ce qui en sort, aujourd’hui 

(je me parle à mon bonnet autant qu’au tien) :

ton empathie te rend méchant.e

non

tu mimes qui tu aimes

tu mimes le déplaisir de qui tu aimes

tu n’arrêtes pas de mimer en guise d’aimer

le mime c’est avalage de l’autre dans le cerveau, c’est avalage de cerveau

vous craignez les lavages de cerveaux, vous faites bien parce que vous avez de quoi faire

mais craignez davantage les avalages de cerveaux

ceux et celles qui veulent vous avaler tout cru

craignez-moi

craignez aussi ma compagne

et nous, c’est du pipi de chat à côté des Puissants

à côté de ceux qui vous avalent et vous défèquent

fuyez-les, fuyez ceux qui vous chient dessus parce que ce serait leur unique façon d’aimer

fuyez-nous, fuyez-moi, si on se prête à ce jeu qui ne sent pas bon

ici, plutôt, on change les couches, on nettoie, on prend soin, on gazouille avec qui gazouille

le déplaisir haineux est une vue de l’esprit

une entourloupe plus coûteuse que l’entourloupe des joies discutables ayant pour sujet la joie indiscutable

toi, tu me parles seulement des joies indiscutables

décidément c’est ton livre que j’ai envie de lire, dépêche-toi s’il te plaît de le finir que je le lise complètement, jusqu’au bout…

c’est vrai, je te donne toutes les bonnes raisons pour traîner et ne jamais le finir

je pense que là on atteint les bonnes raisons de Dieu : hors de question pour lui de finir son boulot

arrêtons là pour aujourd’hui

changeons nos couches

nos couches d’amants, nos couches de pères, nos couches d’hommes

nous sommes si enveloppés de couche féminine

par tant de féminin

et le féminin, enveloppé par quoi ? langé par quoi ?

par rien qui le mime

je t’aime

je ne te mime pas

tu ne me changes pas

je t’aime

4

et que disait la veille, le lundi 2 novembre 2020 ?

une nuit de mue ?

crocodile vécu de l’intérieur, en train de changer en quoi

en quoi la mue ?

un furieux rêve de crocodile, très présent, le crocodile, cette nuit

je ne me donne pas raison

je ne verse pas la raison que je n’ai pas vers toi, à ton encontre

je ne la verse pas de ton côté

je prends mon crocodile à pleines dents

mon expérience de père est devant moi, en pièces détachées

et je ne vais pas savoir la remonter

est-elle aussi mise en échec que mon échec littéraire ?

oui, dieu merci

l’échec ou la gloire, kif-kif, toute-puissance malgré soi

c’est quoi l’histoire ? demande l’écrivain Emmanuel Carrère, tempérament narrateur de fond, comme on dit coureur de fond

c’est quoi la relation ? se demande-t-on ici

l’histoire, le récit tient l’opacité à distance, l’avale crocodile dans la fluidité d’une histoire simple, toute histoire est histoire simple aussi compliqué que soit le pitch

dès qu’on commence à raconter, c’est simple comme bonjour

j’aimerais pouvoir en dire de même de la relation : comment je relationne cette relation

mais justement non : je ne relationne pas la relation

elle se relate

de l’intérieur

et à l’intérieur ce n’est pas je, ce n’est pas moi

ni toi

ni mon fils d’ailleurs, ni mes trois fils

ni la littérature d’ailleurs, poésie, philosophie ou récit

quoi alors ?

j’aurais bien aimé en fait faire patriarche, genre fonder une lignée qui me reconnaisse comme point de départ

au lieu de ça j’ai voulu faire christ, non-père, petit point d’arrivée tout pâteux de la pâte-mort puis mue céleste, prétendue

est-ce que mes fils ont fait les frais de ma toute-puissance non-relationnelle ?

la pensée-vie se scande à la va comme je te pousse

mais elle est scandée, voilà en guise de manifeste poétique

j’aimerais vraiment ne jamais avoir fait de mal à mes fils, vraiment

mais la réalité est que je leur fais mal et je ne sais pas comment, et eux non plus peut-être

le mot père n’existe pas

tu peux tourner ton expérience quotidienne dans mes quelques phrases, ce matin, ton existence quotidienne peut lever avec ça, je crois

je préfère dire n’importe quoi avec cette fougue qui ne dépend pas de moi

que te sortir un bon pensum en période de confinement totalitaire

toute l’histoire poétique arrive jusqu’ici, à ici

tu t’y attendais pas, hein ?

ici est un point trop dense, je le reconnais

ou bien une salle bien trop vaste, trop de vide sans écho

mais c’est comme ça

tout le monde passe à confesse ici

j’ai remis le nez dans ce que j’ai, à quelques reprises, écrit et adressé à des gens que j’aimais et qui m’avaient blessé, j’en ai humé le ton, les bonnes raisons, l’allure puis j’ai été repoussé par l’odeur nauséabonde que ça avait pour mon temps présent et je me suis dit que je pouvais aujourd’hui déviavoicer ces écrits (vous connaissez peut-être le logiciel Viavoice ?), les envoyer paître dans une langue homophone complètement autre

et désamorcer le mal idiot que j’ai fait

je me promets de ne plus faire usage de mon écriture d’ici pour obtenir quoi que ce soit de ceux et celles que j’aime, ou que je n’aime plus, résolution de nouvel an de polichinelle, on verra bien

ce que l’écriture veut t’apporter sur son plateau d’écriture est un instrument de torture, j’en ai fait l’expérience

on est tous tarés

nous ne voulons absolument pas de relation entre nous

c’est ça la folie

le fou est celui ou celle qui s’arrange pour ne pas avoir de relation

et ma séance de confesse comme d’invective, c’est ça, c’est cette peur panique

qui aurait besoin de bras protecteurs

mais les bras de la relation ne sont ni des bras de papa ni des bras-ventres de maman

5

dimanche 1er novembre 2020, le tapis de jeu est à ma droite, la musique est à ma gauche, l’ordinateur posé sur le tabouret de piano, mon ombre sur le pan droit de la double porte-fenêtre qui donne sur la nuit, les deux sapins des voisins du fond sont juste au-dessus du reflet du plafond du salon, qui se trouve derrière moi, au-dessus de ma tête, je me suis installé dans l’espace commun

E. a remué de la voix, frémissement du babyphone, puis s’est rendormi, il ne va pas tarder, S., son papa, dort au deuxième

chaque jour, et l’immensité oubliée, chaque jour

E., le petit fils, est là

et les trois fils, c’est quelque chose, les trois fils, qu’ils furent là

mais alors pourquoi, me confessé-je : pourquoi la mémoire précise semble-t-elle m’en faire faux bond et pourquoi je me trouve si balourd et si peu spontané avec eux quand ils reviennent ?

je crois qu’il faut passer sous les radars de la vie familiale

pour donner, pour rendre la couleur paternelle

Don Quichotte n’a jamais été papa

pourquoi tu parles de Don Quichotte ?

parce qu’on n’arrête pas de se faire Don Quichotte d’autrui

de son propre père, de son propre fils, de son propre soi

sauveur saugrenu, ce n’est pas un métier de papa

ni le nom du père n’est un métier de papa

« famille » est juste un mot écologique et le nom de père s’y est juste égaré en mauvais jardinier

6

le surlendemain, je veux dire le samedi 31 octobre 2020, au petit matin, qui fait suite au jeudi 29, lequel comporte

une séance

je dis séance pour séance d’écriture au petit matin

une vie à Do

l’expression semble vouloir tenir pour la vie à deux avec Do

et qui fait suite à l’arrivée de E. avec son papa, le vendredi midi

que se passe-t-il ?

grande différence de nos vies

la grande différence de ce qui nous importe tellement dans nos vies différentes s’invite ici même

E. a passé le midi, l’après-midi, il a chanté, il a dansé, lorsque tout à l’heure, je disais la musique à ma gauche, c’était comme qui dirait son expression à lui quand il a débarqué et qu’il est allé, qu’il a couru à la vieille chaîne, encore plus résolument que la fois précédente, pour entendre, pour réclamer Beatles ! beatles ! afin de danser, afin de commencer son opus chez nous

aussi

notre conversation, le soir quand il est couché, sur le monde qui nous abasourdit

sur le monde indigne de lui, etc.

a

notre conversation

rend

un drôle de son

qu’est-ce qui nous est important ?

ou plutôt qu’est-ce qui est important entre ce qui nous est différemment important ?

pas le plus petit dénominateur commun, qui serait le plus important à sauvegarder, genre la famille, l’esprit de famille, l’habitation commune de la terre, etc.

qu’est-ce qui se déclare plus important que ce qu’on trouve important pour chacun de nous ?

plus important que notre effort diplomatique

lequel veut préserver autrui afin de nous préserver nous-mêmes

qu’est-ce qui est plus important que ça ?

qu’est-ce qui est plus important que le livre que j’écris, quand bien même je ne parviens pas à l’écrire, ce livre ?

qu’est-ce qui est plus important que le tango ?

que ma vie avec Do ?

que ma vie de père ?

et de grand-père ?

plus important que la révolution ?

que la mutation du jour

de mon existence

quand bien même l’effort mutant a l’air d’être un effort in extremis 

donc plus important que tous les autres ?

je vois tellement vos fragilités

et ce regard est tellement fragile

l’inquiétude, le souci pour vous monte en puissance

et cette inquiétude et ce souci sont tellement fragiles

7

ce jeudi 29 octobre 2020, j’aimerais aller plus loin dans la maladresse

aujourd’hui

la France a décidé de reconfiner

et ici il faut aller plus loin dans la maladresse

comme quand on est bourré

nous sommes tous bourrés, je crois

on fait n’importe quoi avec l’impression d’être géniaux, tous autant qu’on n’est pas

on sait qu’on se trompe mais on fait quand même selon cette impression d’être génial

c’est ça être bourré

si j’essayais de représenter le monde vu de mon corps hier soir à la pratique du mercredi, avant-dernière pratique de tango de notre asso – ce soir, jeudi, c’est la dernière avant le reconfinement

si je me concentrais sur cette tâche

si j’essayais de raconter ça à la suite de ce qui nous est arrivé ici depuis dimanche

qu’est-ce que ça donnerait ?

que donnerait l’effort d’un individu perclus de maladresses, les siennes propres ajoutées à celle des autres autour de lui

et ajoutée à celle-là, la maladresse spécifique des doué.e.s et compétent.e.s et spécialisé.e.s en telle et telle discipline, bref la maladresse des élites

qu’est-ce que ça donnerait, hein, qu’est-ce que ça donnerait ?

hier soir on était comme ivre et moi j’avais le vin triste : je nous voyais grotesques dans nos efforts idiots, nos contorsions saugrenues, à des lieues et des lieues de ce qu’on avait semble-t-il appris dimanche dans notre petit stage tango avec A. et K.

si tu veux, tu peux relire, pardon, lire, les trois derniers jours pour te faire une petite idée à travers mon verre déformant

– mais verre quand même, laissant apercevoir un monde fleuve couler derrière lui

et ayant relu ça, pardon, lu ça, tu peux revenir ici pétri d’hier soir et de notre drôle d’état et de mon drôle d’état : franchement

j’étais pas content d’être là, j’arrivais pas à danser et je voyais les autres croire arriver à quelque chose alors qu’ils arrivaient à rien de bon

et ma fiancée, elle était toute molle, elle se sentait incapable de faire

et on était là à se montrer des manières de faire complètement saugrenues

à se montrer des pas appris dimanche et puis d’autres pas appris d’autres jours et le seul truc qui valait le coup à savoir le langage de la réalité du sol, hop ! dans un

gouffre

inexistants nous étions

c’est dur, disait ma fiancée, je la sentais précisément dans l’effort qui ruine tout accès à quelque chose de vrai, dans cet effort-là, exactement

quand les autres je les voyais dans la croyance alcoolique

ma fiancée, elle, n’était pas ivre, elle était dans son handicap à elle

à la fin j’ai baissé les stores de la haute salle du Cloître des Pénitents

je ne me souviens plus de l’histoire de ce lieu mais son nom hier tombait à pic

je me sentais donc mauvais, hier, un bien méchant homme, vous savez, comme dit avec tant de délectation Sganarelle à Don Juan

et je voyais bien que ma fiancée était passée de l’autre côté de l’amertume face au méchant homme que j’interprétais hier

elle avait choisi d’aimer, elle

et tous et toutes, elles, eux aussi, avaient choisi d’aimer, je crois, avec désespoir, c’est vrai, mais quand même

et je crois que je le sentais bien, mon corps et la personne dedans sentait tout ça, au loin, comme dans l’ivresse

et c’est pour ça que je n’ai pas un seul instant laissé les pleins pouvoirs à cet homme méchant, mécontent de tout, de lui, des autres, du monde et de tout ce qui finalement réunit matérialistes et religieux, Univers et Dieu, majuscule aux deux s’il vous plaît

nous avons maintenu la pratique de ce soir

juste avant le reconfinement à minuit

je vais coller ici le petit échange whatsapp de notre groupe d’asso tango

F.

                Hier, 20 :31

Coucou tout le monde, malheureusement, au vu des annonces de reconfinement, faut qu’on previenne les adhérents:/

Demain soir sera la dernière pratique ?!

Ou on l’annule par sécurité ?

20h32

Je vais mettre un mail sur le site, vous faites un mail officiel ? (je prendrais votre message pour le site ?)

20h32

Bises à tous [émoticône dupliqué trois fois, clin d’œil avec cœur sur la joue]

Do Do

20h33

Tu peux attendre un peu. On sort de la pratique. Merci. On s’informe et on te dit

F.

20h34

Ça marche [émoticône les deux yeux ronds et comme une main devant la bouche] (oui pardon jsuis au taquet direct.. :s)

20h34

(Je comptais voir tous ensemble de tte façon ^^)

C.

21h26

Vous connaissez mon avis… on fait la dernière !

F.

21h27

[Emoticône tout souriant]

Do Do

21h45

Philippe et moi partageons l’avis de C.

Moi

21h47

Et vous, qui ne vous êtes pas encore exprimés

F.

21h47

Jsuis d’accord avec vous ^^ (autant profiter d’une dernière opportunité avant un moment) même si nous on ne viendra pas:/

S.

21h54

Je pense que la pratique peut être maintenue… que dire de plus… vivement le printemps [émoticône genre œuf sur le plat, trois fois de suite]

Ch.

22h06

Bonsoir tout le monde

Perso je suis pour le maintien de cette dernière pratique. Départ pour moi au plus tard à 20h15 (couvre-feu oblige). On prendra des forces pour tenir ensuite le temps qu’il faudra !

Bises à tous

Do Do

22h24

Exactement ! à demain.

Aujourd’hui

Moi

8h35

O. ? J. ? On va être un moment sans CA « présentiel », c’est super important de s’exprimer vrai sans se laisser impressionner par les effets majoritaires, par les temps qui courent, c’est important… d’être vrai, même ici, et… plus court que ce message !

voilà

te voilà dans le CA de notre asso, à présent, toi qui lis

qu’est-ce que c’est, cette histoire de tango ? ne t’inquiète pas, ça va venir

8

les trois ou quatre jours qui précèdent

dimanche 25 octobre 2020, au lever, je pensais très fort à notre asso de tango et j’aurais bien aimé pondre une sorte de déclaration à galvaniser

et, bien sûr, je n’ai réussi à rien de ça

(l’intuition heureuse, avec le tango, est repoussée loin derrière le couvre-feu, puis loin derrière le reconfinement)

Aujourd’hui dimanche, on a stage avec un duo, un couple, un tandem, A. et K., on les aime beaucoup, on a envie de les découvrir, on a envie d’apprendre auprès d’eux

Il me reste l’envie d’épater sans doute, d’où ce réveil, petite bascule entre le moelleux horizontal du lit et la descente verticale des escaliers où de jour en jour je teste les progrès de mon axe en essayant de ne pas faire craquer le bois sans me retenir aux murs et rampes, ce réveil et ce lever avec l’idée idiote d’une déclaration galvanisante et vite son abandon

même si nous étions des enfants, des enfants à protéger d’un grand désastre, d’une guerre, d’un cataclysme, notre protection viendrait de l’intelligence enfantine, de notre appétit de vivre, et pas de cette force adulte qui semble faite pour prendre pouvoir sur toi et s’installer dans la prise de pouvoir

l’enfance réelle puis les traces éternelles que font l’enfance et tout début de vie sur le vieux cerveau de la vie

nous munissent d’un savoir sourcilleux, nous aimons qui nous aime et même peu importe que ça aille dans un seul sens nous aimons nous appelons

la lumière et l’air qui nous rentre dedans nous aiment bien

et toute mère et tout papa c’est d’abord de l’air et de la lumière qui nous passent dedans

même si nous étions des enfants, des enfants à protéger, disions-nous

nous déclinerions les offres toxiques des protecteurs avides

nous les sentons et repérons de très loin ceux et celles qui veulent faire main basse sur nous

face à eux nous disons que nous ne sommes pas des enfants à protéger

c’est incroyable comme depuis six mois l’ambiance, la vie ensemble, la vie créatrice et recréatrice de vie qu’on se bricole en naissant, en étudiant, en travaillant, en mourant dans les bras de quelqu’un.e ou dans aucun bras

combien en six mois tout ça a changé de visage

il faut tout réimproviser, c’est Do qui me parle de ça quand on épluche des patates peut-être

ne plus prévoir, ni répéter des cérémonies qui ne verront jamais le jour

même les enterrements il faut les improviser

on lâche nos logiciels qui organisaient tout à l’avance

qui organisaient toute notre destruction bien à l’avance

on improvise, à quelques-un.e.s

on continue férocement à apprendre auprès de ceux et celles qui ont vraiment quelque chose à nous apprendre

et avec eux, et avec elles, nous ne voulons pas être pas des enfants à protéger ni des candidats penauds aux compétitions féroces

ni des enfants terribles et inconséquents, indifférents au vivant et aux dangers de mort

nous voulons juste réimproviser de fond en comble nos vies

c’est une sensation d’urgence amalgamée à beaucoup de patience

et à cet art le tango nous exerce

un tango quotidien

on change de logiciel, on improvise, on s’exerce, comme les musiciens de l’improvisation, pour improviser notre existence

lundi 26 octobre 2020, j’ai beaucoup à faire, à comprendre

faire comprendre c’est essayer de faire comprendre à l’autre, c’est porter ses efforts à soi sur la compréhension de l’autre

au lieu de les porter sur soi on les porte sur l’autre, c’est-à-dire précisément là où on ne peut rien

rien ? et la persuasion ? et la « pédagogie verticale » ? et la coercition ?

ah

justement c’est de ça qu’on veut « se laver »

on a beaucoup à faire pour lâcher l’obsession de « faire comprendre »

on a beaucoup à lâcher

la pépite du jour, car on sent qu’il y a pépite

elle vient au lendemain du stage avec A. et K.

la part essentielle de leur enseignement d’hier était dans le dialogue avec le sol, avec la pesanteur à partir du « centre », des muscles profonds, sous le diaphragme jusqu’au nombril, et, je crois bien, jusqu’au sexe 

la part essentielle de leur enseignement, c’était que, dans le dialogue avec l’autre, nulle « confrontation » directe, de réaction directe

à une pression par exemple des mains du partenaire sur le buste, non pas une contre-pression du buste, mais une absorption par le sol et une réponse depuis le sol

nos intentions les uns vis-à-vis des autres sont à peu près toutes nulles et non avenues, le mot « intention » est l’équivalent du mot « pression », intention fait pression, et on fait le constat, je fais le constat que nos intentions sont immédiatement interactives, en pression l’une sur l’autre, on pense, on croit, spécialement dans la relation d’amour, et nous ne parlons que de ça, que d’amour, qu’à l’intention de ta main je dois répondre avec l’intention de la mienne, mais non, nos intentions les uns vis-à-vis des autres sont à peu près toutes nulles

à côté des « intentions » de ce que nous fait comprendre le sol, la connexion du sol avec nos centres

faire et comprendre, l’un en l’autre, l’un avec l’autre, et non pas faire comprendre, c’est-à-dire essayer d’agir là où nous ne sommes pas

c’est ce qu’on aime, en apprenant le tango, tous les deux

comment ce que tu me dis, je l’absorbe dans le sol de la réalité

comment ce que tu me dis vient du sol de la réalité

le talent de pédagogue alors, on va dire que c’est trouver des formulations de ce que « fait comprendre » le sol de la réalité

l’exquise pesanteur du réel

ne passe pas par l’appesantissement sur nos intentions et interactions factices

notre amour tient par le sol, c’est le sol qui nous fait comprendre que nous sommes amoureux, que nous tenons l’un à l’autre

et danser ensemble alors, c’est un peu rendre grâce au sol, à la réalité, à la pesanteur qui engrange et exprime la moindre de nos « émotions », le moindre de nos mouvements centrés, de nos mouvement-corps-esprit-tout-un, si infinis

nos mots ne sont pas plus maladroits que nos corps ni nos corps plus adroits que nos mots, même quand ils s’en donnent l’air les uns contre les autres – parler c’est mieux, faire l’amour c’est mieux

adresse et maladresse sont absorbées dans le sol de chacun de nos pas, de chacune de nos phrases

le monde de la danse apprend tellement au non-danseur que je suis

non-danseur ?

est-ce qu’on ne pourrait pas dire aussi : le monde de l’écriture apprend tellement au non-parlant que je suis ?

non-parlant ?

y a-t-il des non parlants parmi nous ?

bien sûr, les chats nous lisent, les loups, les araignées, les oiseaux…

je ne suis d’aucune discipline, même si l’apparence va à la littéraire et, au loin, à sa compagne philosophe

mais nous sommes deux, parlants et non-parlants, et il y a de la symétrie et il y a de l’asymétrie

tu me parles tellement, moi qui ne sais pas parler

et je t’écris tellement, toi qui n’écris pas

et nous aimons tellement être parfois parfaitement ensemble

soudain le couple symétrie-asymétrie s’allège

le sol de la réalité libère le ciel de la réalité

et tous deux absorbent symétries et asymétries, nous absorbent

si nous nous aimons, ce n’est pas parce que nous sommes condamnés à nous aimer ou à faire semblant de nous aimer

c’est parce que notre amour est absorbé dans le sol de la réalité et est exprimé du sol au ciel de la réalité, par sol et ciel

le corps met du temps à comprendre, il est plus ou moins doué à comprendre et à faire selon sa compréhension

mais notre vie langagière est tout aussi lente, non ?

j’aime bien apprendre avec toi

nous ne nous donnons pas, plus, de leçons, tout ce que nous nous donnons, nous l’offrons d’abord au sol

et c’est lui qui nous redonne ce dont nous avons besoin, nous deux, nous tous

je remarque que l’enseignement des femmes me va mieux que celui des hommes

(nos initiations au tango ont été marquées par un enseignement de femmes, on aura le temps, j’espère, d’y revenir, parce que les féminismes sont au cœur de notre jeune engouement pour le tango)

avec A. et K., le duo est plutôt managé par la femme, ce qui est rare dans le monde du tango

et même s’il n’y a pas d’engagement « féministe » dans leur pratique, dans leur aventure, leur duo réintroduit un masculin d’une très grande délicatesse, et rien que ça, c’est, ça existe, la délicatesse masculine, ça existe ! K existe

dans notre effort à tous et toutes, qui est de quitter les peaux mortes et toxiques de la domination m, c’est pas mal

j’aime beaucoup apprendre depuis ce qu’ils enseignent, car ce qu’ils enseignent nous va au cœur

s’adresse au centre de nos relations

de nos relations absorbées et exprimées par sol et ciel

mais, est-ce qu’ici, ce mardi 27 octobre 2020, on est dans une vraie relation ?

est-ce que le sol de la littérature, même si peu parcouru, nous garantit, nous absorbe et nous exprime ?

et est-ce que c’est une relation plus relationnelle, plus vraie que nos relations sociales, quotidiennes, interactionnelles, et même amoureuses ?

et est-ce que le monde de la littérature est plus vrai que le monde du tango ?

et alors même question mais sous son angle le plus saugrenu :

le monde masculin est-il plus vrai que le monde féminin ?

n’est-ce pas cette question-mensonge qu’on a érigée depuis des siècles et des siècles

et veut-on poser la question inverse : le monde féminin est-il plus vrai que le monde féminin ?

à tout moment je vois bien que je me mets à opposer les mondes et à être dans l’idiotie des oppositions

ou bien je me mets dans l’idiotie du dressage d’un monde par l’autre

par exemple d’un monde féminin par un monde masculin

par exemple d’un monde racisé par un monde raciste

par exemple d’un monde « naturel » par un monde « religieux »

par exemple d’un monde « humain » par un « e-monde économique »

et soudain on rencontre une philosophe féministe qui va nous faire aimer en profondeur, tiens donc, le dressage

qui va se créer une pensée très aimante du dressage, fondée sur une très grande écoute, et de grandes capacités de connexions intelligentes avec l’animal, je pense à cette philosophe qu’on s’est lue il y a quelques mois à haute voix dans le salon sur l’ancien canapé, Do et moi, et à la philosophie rapportée au dialogue inter-espèces sous l’exemple autobiographique du dressage de sa chienne

et sans pousser jusqu’à une relecture de son livre, nous (envie de nous) faisons l’hypothèse ici qu’une pensée libre trouve moyen à progresser, à irradier, en réinventant un chemin aimant de dressage – le mot dressage nous fait un peu dresser les cheveux sur la tête, et c’est tant mieux, mais il a deux pôles, ce mot

dit et pratiqué par toi, philosophe au féminin, dit autre chose, le même mot dit autre chose

et on se dit que, nouvellement équipé par cette expérience féminine

le masculin va plus aisément sortir du dressage

de la relation comme dressage

de la civilisation comme dressage

de l’éducation comme dressage

et on fait l’hypothèse que, peut-être, le masculin, cet homme majoritaire, à refaire son chemin de domination sous les traits inter-espèces entre hommes, femmes, dieu-x, animaux, plantes…

on fait l’hypothèse qu’à refaire ce chemin dans un rapport entièrement guidé par le mystère sans langage des autres mondes dont son mystère propre, et par la vraie curiosité, passé l’effroi de la différence, du mystère de la différence, la curiosité envers l’autre, les autres, c’est-à-dire envers l’inter-espèces, il va sortir de sa nuit masculine de dressage, le petit homme

et sortir du dressage ce n’est pas sortir de la relation

c’est y entrer enfin, non pas comme si c’était strictement nouveau

« entrer enfin en relation, c’est la tâche du siècle ! », non

notre intuition a complètement lâché l’imaginaire révolutionnaire

car la relation est là, était là, sera là quand bien même nous ne la voyions pas, et que nous ne la sentions qu’à travers le verre déformant de la domination, du dressage

notre nom d’humain suggère d’être déporté et les féminismes font une histoire contemporaine de cette force humaine qui se déporte en profondeur

journal :

hier on est allé chez A. qui habite en bas de la rue de Grieu, juste au-dessus de la Route de Darnétal

il nous invitait à un concert privé chez lui, c’était de la chanson française, deux artistes dans des héritages Brigitte Fontaine, Dick Annegarn et quelques autres artistes atypiques de la chanson française, et il y avait deux jeunes musiciens, des amis à eux, qui avaient une très belle fibre musicologique avec les chants populaires italiens

ces deux groupes se réclamaient un air de famille, une relation de parenté

ce n’était pas très safe, l’appartement d’A. est petit

aucune aération

banquette, chaises dépareillées, tapis un peu crade, lampes de chevets éteintes côté public, les musiciens sont dans l’espace salon, ils se rapprochent de l’assistance, je suis tout près d’eux, tout près du violoniste qui utilise pas mal le son aigrelet, percussif-rythmique, des cordes pincées et qui, avec l’archet, sort un velouté qui se déguste à grande lampées

un contre-bassoniste derrière lui, un énorme basson qui sans doute est la trouvaille du trio : un chanteur guitariste, un violoniste

et un contre-bassoniste

l’espace musical avec lui s’élargit, s’approfondit dans des proportions impressionnantes

la guitare du chanteur est très légèrement amplifiée via un vieil ampli-enceinte, très vintage, tout le reste est en acoustique

voix d’une justesse à faire pâlir les diapasons, très douce, la composition musicale et textuelle est une danse entre traditions de chansons – parfois un air folklorique – et fantaisies dadaïstes et néo

ils pourraient mettre en musique le bottin sauf que ce qui compte c’est la provenance affective des contenus arbitraires de leur vie quotidienne

les deux trois premiers morceaux, allez, quatre, puisqu’ils alternent, le duo de chanson italienne et le trio de post-chanson française, ils entrelacent leurs répertoires, me saisissent, me donnent la chair de poule

puis ça m’intéresse beaucoup, puis ça me semble plafonner un peu

la voix nasale du petit français à la sauce italienne devient un peu un truc

et les changements de registres rythmiques et de tonalités deviennent un peu ampoulés, systématiques

mais qu’importe, une énergie sacrée a eu lieu

(qu’importe ?

non, ici l’adhésion inconditionnelle, l’amour de la perfection est une dimension à côté des autres

elle qualifie l’ensemble de ma relation à toutes les relations

comme les autres dimensions, quand je cherche bien, qualifient, aussi, et autrement, chacune, l’ensemble de ma relation à toutes les relations qui se présentent

c’est abstrait ?

ma vie avec toi n’est pas abstraite, et je parle de ma vie avec toi, qui est comme le berceau de ma vie, de ma relation avec… si je dresse la liste de cet avec, même si ma petite vie est une vie anonyme de pas grand-chose, ça fait une bible n fois plus grosse que le chapitre genèse quand le sujet c’est de récapituler le nerf généalogique)

après ça tu me fais écouter la conférence de Deleuze filmée par bouts en 87, la fameuse conférence à la Fémis, intitulée l’acte de création et considérée comme début de l’aventure du dernier grand livre avec son duettiste, Guattari, « Qu’est-ce que la philosophie »

pendant ce temps-là, tu avances ton tricot pour E., le petit-fils, Deleuze causait peuple qui manque, cette phrase si étrange de Paul Klee pour désigner l’écart entre une œuvre à la pointe de la création artistique et un public qui n’existe pas encore, et à la place de public il dit peuple parce qu’on est dans l’écosystème du bauhaus

que signifie aujourd’hui ce « journal » ?

quelles sont les affinités entre les mots et les événements du jour ?

et avons-nous une affinité avec l’idée même d’affinité?

il est temps de dégager quelques petites formes de cette grande forme informe qui nous conduit de jour en jour

c’est vrai que le monde des affinités repose sur l’enchantement qu’est l’impression de se comprendre, mais c’est quoi, ce monde des affinités, en ce mercredi 28 octobre 2020 ?

et c’est quoi, ce qui échappe à l’ordre de l’affinité

c’est quoi, notre indifférence, c’est quoi parfois notre mépris

si j’essaie d’échapper au mépris de soi, qui me revient cycliquement, ce n’est quand même pas pour embrayer, à la première occasion venue, sur un mépris d’autrui dès lors qu’autrui sort du champ de mes affinités

mais pour échapper au mépris, le plus sûr moyen est d’échapper à l’admiration, mais échapper à l’admiration, c’est bien plus difficile

je préfère de loin rester dans des mondes d’affinités, et à l’intérieur d’eux jouer avec les petites variations d’admiration et de mépris

j’aime admirer mes ami.e.s, j’aime admirer la personne que j’aime et je supporte, selon les jours, avec plus ou moins d’efforts, les anicroches d’incompréhension, d’où sourd tout mépris

et dieu sait que j’aime mépriser aussi, et que je concède, aussi, selon les jours, des petites gorgées de compréhension  envers ceux et celles que je méprise

mais ici, le jour se lève, tranquillement, sur tous les mondes, sans me demander mon avis, affinités ou pas

l’égocentrisme et son carburant, mixte d’admiration et de mépris, ça va au monde admirable et méprisable

et voilà bien un monde sans monde

en fait le soleil ne se lève pas sur ce genre de monde sans monde

et j’essaie d’aller plutôt où le soleil se lève

puisque toutes mes nuits sont fiancées à tous les soleils

je me permets ce petit lyrisme populaire

parce que nos façons d’aimer sont toujours maladroites

et parfois j’aime bien la maladroite emphase

hier on est allé revoir Drunk (quasi deux fois de suite) et on a écouté l’entretien du cinéaste Vintenberg avec Laure Adler sur France Inter. Laure Adler se permet des emphases de mauvais goût mais bon, elle aime, et elle a envie que l’autre le sache, c’est une forme de maladresse. Le film, lui, réussit l’exploit d’une ivresse jamais emphatique, juste lyrique

mes exercices matinaux ne sont pas des exercices d’admiration faits pour flatter les egos des admiré.e.s

ou de mépris pour humilier

un beau jour, et j’aimerais qu’un tel beau jour ait lieu chaque jour

on se rend compte que la personne qu’on aime se trouve en mauvaise passe et on a vraiment envie de l’aider

et on se rend compte qu’elle se dit à peu près la même chose, elle nous regarde et voit la mauvaise passe dans laquelle nous nous sommes fourré, et elle a juste envie de nous aider

Là, je me laisse influencer par ce film : « Drunk », que do m’a fait comprendre mieux, on en reparlera, j’en suis sûr

9

un instant ici nous voilà rassemblés

littérature, disciplines de haute-lutte et gros n’importe quoi de nos vies de merde

et à peine rassemblés, on va devoir se quitter

sur quelle note ?

et sur quelle note va-t-on revenir ?

puisque je fais le pari que demain je suis encore là

mais surtout, surtout, demain

vous êtes encore là

et je vais passer mes journées à vous appeler, vous envoyer des petits mots, m’inquiéter vraiment de vous

Le tour des gens qu’on aime quand on va mourir, c’est beau, c’est touchant, c’est vrai

le tour des gens qu’on aime quand on va surmonter la mort programmée, c’est plus beau encore

– la mort programmée ? la résistance à la mort ? t’es sûr que c’est ça ? « Résistons à la mort ! » se dit-on partout, dans la rue et dans les hémicycles, dans la vie masquée généralisée, t’es sûr que c’est ça ?

Non

On va passer nos journées à danser, à apprendre ça, danser