vendredi 15 janvier, en mémoire inconsciente de janvier 2015

caricature de moi et caricature de toi
la difficulté de ce jour étant de tenir la danse connectée des caricatures et de ne pas se réfugier derrière le sujet, le sens, la vérité, je ne sais quel Dieu exempt, intact de toute caricature
c’est difficile lorsque nous voyons Trump plonger crocs les premiers dans l’acide de sa caricature
c’est difficile d’aller à, de reconnaître ma propre caricature, ou celle de l’Américain anti-trump
et pas la moindre envie, le moindre sens, le moindre contact avec le nihilisme
lorsque Martin Luther King est assassiné, il est impossible, sauf à Malcom X du fond de sa tombe, d’actionner le bouton caricature de Martin Luther King
et lorsque les artistes sont confinés et que du fond de leurs caves, ils brandissent leurs plus beaux chants et leurs plus belles Défenses et Illustrations de l’art
difficile de reconnaître la caricature de l’artiste, en Claude Lévêque par exemple
lorsque spectaculaire, aussi drôle que toxique et destructrice apparaît la caricature de homme, difficile de faire apparaître, connectée, la caricature de femme
ou, si vous voulez, celle de maître en même temps que celle d’esclave
très difficile sans passer pour le traître de servicel’hypocrite de service, l’acteur de service, l’agent secret de l’un ou de l’autre, en service, en vulgaire service
très difficile
et se profile la caricature de celui qui sent la caricature de l’un et de l’autre, se pensant ni l’un ni l’autre
puisque l’un et l’autre se trouvent devant lui et non en lui, et non lui, ainsi divisé
il est difficile de se reconnaître héritier, héritière de Grotesques en tous genres
c’est plus difficile, beaucoup plus délicat d’aller au Grotesque des vraies victimes, des vraies souffrances, beaucoup plus, vraiment
et les contre-révolutionnaires, les néo-conservateurs, les anarchistes de droite en tous genres sont vraiment des crasseux à surfer sur le grotesque de leurs victimes
c’est vraiment un calvaire de danser avec eux, d’aller sur les lieux de leurs connexions pourries avec l’art de la caricature
et je me mets fatalement du côté des Bons, mais vraiment des Bons, c’est-à-dire des Trans, des Pédés, des migrants, des femmes, mais vraiment sans hésiter
et c’est après, après ce mouvement, qu’aller à la sensation de caricature s’éprouve dans ses putains de difficultés
on peut le dire comme ça
un peu de finesse dans la Barbarie générale et c’est maintenant qu’a lieu un moment de danse sublime ; connecté à l’art de jouer avec ce qu’on peut pas, malgré tout ce qu’on peut
et peut-être avec ce qu’on veut pas malgré tout ce qu’on veut – de bien

épilogue de vœux

vendredi 8 janvier 2021

.

dans la foule de nos messages de vœux, que lisons-nous ?

qu’est-ce qu’il vient de se passer ? qu’est-ce qu’il se passe ? tout un peuple de lecteurs et d’interlecteurs lisent les titres du jour

et que font ceux et celles qui viennent de lire au micro leur déclaration du jour ?

en janvier tout ça prend toujours une allure de nouvel an

est-ce que tu suis l’événement ou est-ce que tu fais l’évènement ?

événement au sens où l’entendent humains et post-humains qui ont établi et pour ainsi dire prouvé que l’évènement comprend signes et actes noués

et lorsque nous apprendrions que notre vie impacte l’univers, nous ne tomberions pas des nues

et continuerions à nous départager entre fous de puissance et lamentateurs de puissance

quels seront nos bons vœux alors, et qui s’adressera à qui ?

les dominateurs voudront encore guider et les lamentateurs choisiront dans le lexique du follower l’esthétique de leur réactivité

.

quelque chose ici s’adresse à tous les cœurs, dans des phrases aussi claires qu’obscures, aussi limpides que coriaces

ici se rassemblent nos plus beaux moments, en vrai et dans la chambre-cerveau de chacun.e d’entre nous

profitons de ce moment, lequel n’oublie pas ce qui est en train de se passer, l’événement en cours

jamais le monde ne s’est révélé à ce point changer de monde

et n’importe quel sauve-qui-peut catastrophiste est une accélération de catastrophe

et n’importe quel flegme de connaisseur est une accélération de catastrophe

.

qu’est-ce que nous faisons avec ce qui nous arrive, qu’est-ce que nous créons ?

quelle chorégraphie spontanée, méditative, hautement réfléchie, ou sincèrement art brut, à laquelle nous avons juste à bosser ?

dans quelle création voulons-nous apparaître, en auteures interprètes chaloupés

dans quel nouveau cycle de créations ?

dans quel événement voulons-nous figurer notre être, notre relation ?

si nous rouvrons nos théâtres, nos galeries, nos musées, nos poèmes en corps, en attendant la réouverture des milongas, ces queues de comètes de l’impressionnante mutation vivante

c’est pour créer quoi ? quel événement de monde ?

et qu’est-ce qu’on peut se souhaiter de mieux, dans ce moment spécial où tous, toutes, nous avons l’air surprises

comme attrapées par un paparazzi

ou par un voleur de feu

et suspendues dans la surprise

où toutes, tous, nous avons l’air surpris

par la nuit, par l’événement, par quelqu’un

et suspendus dans la surprise

.

et on se retrouve saisi.e.s là

avec le vœu de plutôt se poser des questions que se taper des déserts et des guerres de réponses

on est peut-être là, tous, toutes, à se demander : qu’est-ce qu’on fait maintenant, cette année ? qu’est-ce qu’on fait, qu’est-ce qu’on crée, qu’est-ce qu’on fait ?

Envoi

au départ, le vœu, c’est d’abord de répondre aux vôtres

mais qu’est-ce que je peux bien vous répondre ! me dis-je en mon for

et même quand je dégaine le premier, que je vous adresse mes vœux, la petite voix reste la même

au départ de tout – et une nouvelle année a toujours été dans l’esprit enfantin qu’est le nôtre, un départ, un redépart de tout

la petite voix dit, Mais qu’est-ce que je peux bien répondre à ces vœux, qui nous veulent du bien, qui nous veulent, nous, en bonne forme de nous

et une musique vient, en fondu, en provenance d’un beau silence, la musique de  Angel d’Agostino, Café Dominguez, envoyée par Elise Roulin, avec la voix de Angel Vargas

et à partir de cet événement surgi du noir et du silence, dans la nuit, un abrazo, non pas deux personnes allant l’une vers l’autre, mais un abrazo attirant et repoussant deux personnes, par puissance chorégraphique

dans une mécanique céleste infinie – je reconnais que ce vocabulaire lyrique dénote plus d’incapacité que de vérité mais on fait avec ce qu’on a

on dira que cette page peut bien faire la couverture de notre carte de vœux – d’où vient notre fascination pour les boites à musique avec danseurs tournant dès qu’on ouvre la boite ? la mécanique céleste de l’abrazo incorpore la main ouvrant la boite, remontant le mécanisme

et

l’incorporant, l’affine, numérise et réincarne toute la relation

vient le moment où nous allons à nouveau nous embrasser

et ce qu’on avait appelé tango reviendra tout frais, tout nouveau, tout métamorphosé aussi, loin des vieilles habitudes de l’archaïque inégalité

qu’est-ce qu’on répond aux vœux qu’on se lance, les uns aux autres , qu’est-ce qu’on répond un abrazo répond, vœu de nos vœux

2021, encore

nous recevons le plus long texto du monde, un copié-collé, qui parle de littérature, de tango, de foi dans le désir, dans un désir conjugué au féminin comme au masculin

une foi dans le désir !

et croyance que roman est le nom shaman d’accès à l’autre

ce sont les meilleurs vœux qui se puissent recevoir

.

iI est des esprits et des corps qui sont fous de tradition d’esprit et de corps

et comment n’aimerait-on pas tout shaman, tout passant et passante, passeur et passeuse

aussi nous disons merci, nous qui voyageons aussi

.

nous qui aussi aimons suivre yeux fermés et cœurs ouverts la prêtrise de tout art

– et qu’aujourd’hui des hommes cherchent à exceller dans l’art de suivre, yeux fermés et cœurs ouverts, cela semble un don, un abandon remarquable, historique

si longtemps l’homme a joué tout seul la femme qu’il désirait, qu’il était, sans être

qu’aujourd’hui il suive, yeux fermés et cœurs ouverts, le désir d’une femme

c’est chose heureuse

et une prosodie inouïe déploie l’ancienne et solitaire et masculine prosodie

.

mais tu sais

la poésie non écrite

que les poètes interprètent comme poésie non encore écrite

et que les vivants boivent au quotidien

parce qu’il en est ainsi de l’écriture de vivant

la poésie revient, en 2021

non écrite, et toute chaude, entre deux qui dansent, corps à corps, c’est-à-dire esprit à esprit, c’est-à-dire galaxie à galaxie

au plus intime, au plus intérieur

car comme bafouillait un poète, l’intérieur est à l’extérieur et l’extérieur à l’intérieur

et le temps de tout mal comprendre afin de comprendre, c’est-à-dire le temps d’être tout mal compris afin d’être compris, à l’intérieur comme à l’extérieur

.

nous n’avons plus le temps de jouer aux propriétaires, n’est-ce pas, ni propriétaires du moi, ni propriétaires du nous

nous n’avons plus le temps de jouer à ça, n’est-ce pas ? n’est-ce pas qu’on n’a plus le temps ?

on n’a plus le temps, hein ? hein ? hein ?

.

reprenons

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depuis le début, suivre n’était qu’aller et aller encore

et aller, guider, aller n’était que suivre, suivre encore

.

le mot, l’idée, l’expérience, la chose dite « amour », mal dite « amour »

passe d’art en art, dans le mot mal dit d’art

l’effort que je fais pour t’imaginer, c’est encore rien à côté de l’effort que je fais pour aller là où s’imaginent nos deux corps

redis mieux la phrase, car elle se prête à confusion

là où s’imaginent nos deux corps, c’est là où ils se créent, n’est-ce pas ?

bien avant que nous baisions et qu’un gosse émerge de la scène

qu’un genre émerge de notre danse

.

le poète qui bafouille bafouille avec ce qui est, ce qui lui est le plus intérieur et le plus extérieur

avec qui ne parle ni ne poétise

et le ou la shaman est d’abord celui, celle qui ni ne parle ni ne poétise

puis selon le poème que nous aimons nous raconter, la ou le shaman fait croire au poète, à la poète en sa vertu shamanique de poète

mais nous n’avons plus le temps de jouer au propriétaire, n’est-ce pas ? n’est-ce pas ?

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Nous sommes en 2021, dis donc

Tu te rends compte !

Voilà un poème qui va faire le tour du monde, dis donc

Le poème de deux vers

Nous sommes en 2021, dis donc

Tu te rends compte !

quelle joie d’être auteur.e d’un tel poème !

faisons la fête que nous ferons demain, lorsque nous ne serons plus transis par le Corona et ses descendants pandémiques

faisons cette fête, cette danse, car « monde » recommence

en plus intérieur et plus extérieur que l’apparence de monde qu’on a voulu se concocter

quand absolument nous voulions mais voulions plus encore que vouloir veut dire, nous voulions nous tenir loin de la danse

dans la croyance superficielle et la douleur superficielle en notre séparation

en notre révélation solitaire, en notre solitude révélante et révélatrice, n’est-ce pas ? n’est-ce pas, au fond du fond propriétaire, d’une vérité, d’une terre, promises

est-ce que mes vœux pour 2021 tiennent la route ?

j’ai bien peur que non

mais c’est pas grave

on est l’auteur.e du poème qui a fait le tour du monde

Nous sommes en 2021, dis donc

Tu te rends compte !

des vœux ou des confessions ?

de l’espoir pour la suite ou du remord pour ce qu’on vient de traverser, 2020, et 2020 sonnant résonant de toute notre vieille histoire ayant mal tourné

et qui sommes-nous pour souhaiter ou pour confesser ?

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pour nous embrasser, nous pouvons nous rejoindre par la tête, par la racine des cheveux, par la pointe des cheveux, par l’intellect le plus immatériel, qu’il soit incarné par nos représentations savantes ou par nos « valeurs » morales, sociales. Nous avons presque supprimé la notion de poids, et le corps entier n’est plus qu’une idée de corps, et la terre n’est plus qu’une idée de terre, au service de l’intellect que nous avons au bout des cheveux, flottant dans l’air virtuel que nous leur avons inventé, pour notre campagne publicitaire existentielle

nous pouvons nous rejoindre par le sexe, par le bas, par notre identité, de genre, qui appelle, en bas du tronc

nous pouvons nous rejoindre sans nous embrasser en marchant côte à côte, en confiant au sol le soin de composer l’arc souterrain entre nos quatre pieds

nous pouvons nous rejoindre pour nous éliminer, que l’un ou l’autre ressorte vainqueur de notre distanciation radicale

ou bien nous pouvons nous rejoindre pour mourir ensemble, que l’un et l’autre s’effondre sous les coups du corps étranger qui a juste besoin qu’on l’héberge, de vie à mort, indifféremment, on peut se toucher afin d’être atteint par ce corps étranger. On peut se rejoindre par ce curieux goût à mourir ensemble

on peut aussi couper nos cheveux, se castrer mutuellement et couper les phrases qui nous touchent n’importe comment

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et reprendre autrement

.

reprenons autrement

j’aimerais juste te souhaiter une bonne année, comme tout le monde

et t’embrasser de tout mon cœur, de la racine des cheveux aux métatarses

et plaider pour ce qui nous est commun, tout au fond de nous

et ce « nous » n’est pas une propriété collective qui viendrait mal compenser notre si toxique propriété privée, individuelle, subjective

je ne sais pas si ce sont des vœux ou des confessions

je peux te vendre du besoin avec son mini kit de réalisation, notre petit rituel de vœu

je peux te vendre cet espoir en flacon premier prix

je peux te vendre ma sincérité repentante : plus jamais, plus jamais, je te le promets, pareil, en flacon premier prix

je peux te vendre un désespoir bien ficelé

je peux tout faire pour rejoindre ton supposé goût commun, ton goût pour ce qui est supposé nous concerner, nous, nous les, comment on s’appelle déjà ?

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à qui, ici, le président de la terre veut-elle s’adresser ?

pour adresser ses vœux pour 2021

à tous et toutes ?

un mot à chacun, chacune, ça va être long

Un mot de substantifique moëlle rassemblant son adresse à toutes et tous dans sa seule substance ? ça va être extrêmement difficile à traduire dans la langue de chacune et chacun

et si c’était un non-président, une non-présidente du non-ensemble faisant espace vivant

et un.e président.e de tout vivant

qui dansaient ensemble en guise de vœux pour 2021, qui dansaient un tango, pour 2021 ?

qui dansaient ce tango-là, pour 2021, avec, en une seule phrase, un seul élan musical, l’espoir et la douleur, le vœu et la confession, de passer de 2020 à 2021, du XXème au XXIème siècle ?

car l’entrée dans le XXIème siècle, ce n’était pas les Twin Towers du 11 septembre 2001, c’est l’année 2020 et son passage à 21

juste un tango, pour comprendre, au fond du fond, ce passage – si risqué

2021 ?

avant qu’il ne soit trop tard, la sensation est puissante, la sensation de la phrase « avant qu’il ne soit trop tard »

la sensation est aussi personnelle que mondiale

je reconnais que la sensation est un peu théâtrale en ce qui me concerne

mais cette sensation, si on rentre dedans en la dédramatisant, en la déthéâtralisant, en contient une autre

à savoir qu’il est trop tard

pour moi, « personnellement », « il est trop tard ». Je ne vais pas énumérer mes échecs mais c’est clair qu’il est trop tard pour, disons, l’essentiel de ce à quoi ma vie prétendait

et si on se rapporte à la sensation de notre vie collective, mondiale, à l’écopensée de notre monde terrien – le réchauffement climatique étant l’indice majeur de notre ère anthropocénique entropique

il est, déjà, trop tard

et si nous dédramatisons, si nous déthéâtralisons la sensation catastrophiste

qu’est-ce que ça donne ?

qu’est-ce que ça donne ?

nous avons passé l’an 2000 les doigts dans le nez, démonté les prédictions de la pacotille Nostradamus

depuis, nous avons actionné pas mal de sonnettes d’alarme, de plus en plus de sonnettes d’alarmes

pour nous retrouver là où aujourd’hui on se trouve, 30 décembre 2020, à la veille de se souhaiter je ne sais quelle contorsion de langage pour commencer un XXIème siècle, bloc de suspense remonté à fond, mauvais polar en mode science-fiction

donc la formule du jour, c’est bien : qu’est-ce qu’on fait après qu’il est trop tard, sachant qu’on est obsédé, habité par l’espérance in extremis qui porte la question Qu’est-ce qu’on fait avant qu’il ne soit trop tard

car nous croyons encore qu’il n’est pas trop tard

et ce qui est sûr, c’est que nous voulons tenir à distance les fous de dieu qui vont jouir de façon dégueulasse de leur fonds de commerce apocalyptique

.

qu’est-ce qu’on fait après qu’il est trop tard, chargés à bloc de la sensation de qu’est-ce qu’on fait avant qu’il ne soit trop tard ?

ou comment ne pas être nihiliste en période résolument nihiliste 

avec son lot sinistre, qui est d’en profiter pour faire n’importe quoi

puisque c’est foutu

n’est-ce pas ?

qu’est-ce qu’on fait pour échapper à ça ?

pour échapper aux réactions-panique qui commencent toutes par la prétention à chapeauter la catastrophe sous le signe de ce qui nous a toujours constitué – à savoir notre goût du dernier mot, sur l’air de « il fallait m’écouter », « il aurait fallu m’écouter », « il faut m’écouter maintenant »

la culture masculine dominatrice est visée, explicitement visée ici : le « dernier mot », c’est masculin, c’est typiquement masculin, or

la question que nous posons n’est pas masculine parce que nous n’en avons pas la réponse

je dis masculine, non-masculine, non pas pour me dire féminine

en fait, je ne sais pas ce que c’est, féminin

mais si je pense à la vie féminine

la question qui est posée, concernant la condition féminine, c’est la même : qu’est-ce qu’on fait avant qu’il ne soit trop tard, qu’est-ce qu’on fait après qu’il est trop tard ?

par exemple les « avoir été violée » indique très clairement que les féminismes ne sont pas, n’ont peut-être jamais été messianiques :

qu’est-ce qu’on fait après qu’il est trop tard, après qu’on a été violée ?

bien sûr prévenir, empêcher les futurs viols, mais pas que

sans jouer le fou, de dieu ou d’autre chose, la sensation m’en vient à présent de notre rapport aux morts, à tous nos morts, à la réparation qui leur est due comme elle est due aux femmes violées, comme elle est due à l’humanité détruite, sciemment détruite

pour moi les victimes de l’Histoire ne seront jamais des victimes juste décomptées comme victimes dans le comptage danaïde de l’Histoire, de la poubelle historique

la sensation est très forte, de devoir rendre justice à tous les esclaves, sans en oublier un seul, une seule

qu’est-ce qu’on fait ? on répare, mais qu’est-ce que c’est réparer ?

qu’est-ce que c’est la réparation ?

.

la réparation, c’est le nom donné à l’opération qui entend surmonter les dégâts de l’excision, redonner, recoller un clitoris, des lèvres, redonner une intégrité d’organe, de sensation à l’être-femme

les hommes ont mis beaucoup de soin dans leur apprentissage de la destruction, pour détruire la planète ils ont dû patiemment apprendre à détruire les femmes

je crois que c’est lié, féminisme et écologie politique sont reliés à cet endroit-là

ça a l’air d’être une idée générale et donc foireuse, mais ce n’est pas une idée, c’est une sensation, une sensation très puissante, et je dois dire, complètement obsédante

que faut-il réparer ?

c’est ça qu’il faut réparer, nos apprentissages, la fleur au fusil, de la destruction

mais est-ce que je sais ce que sont les femmes ?

et est-ce que je sais ce que terre veut dire ?

lorsque je dis que la sensation est non masculine, cela veut juste dire qu’elle n’entre pas dans l’histoire masculine classique, dominatrice

il existe des images d’hommes qui échappent à la gloriole masculine, ça fait du bien

au cinéma, par exemple, deux noms nous viennent pour ces devenirs non masculins d’hommes, le nom de Alain Cavalier et le nom d’Emmanuel Mouret

très masculin mais si résolument exercé à démonter l’Homme, le Masculin, Samuel Beckett

relire En attendant Godot aujourd’hui, devant un public exclusivement féminin, par exemple, c’est une vraie opération à cœur ouvert sur les hommes, sur leurs cœurs de personnages masculins

sur les cœurs de Vladimir, Estragon, Pozzo, Lucky, l’Enfant, l’écrivain

reprenons

2021 ? nous disions 2021 ? qu’est-ce qu’on fait ?

vendredi 25 décembre 2020, qu’est-ce qu’on s’offre, à distance

au petit matin

Noël, si on faisait un tour de mes croyances, de mes amours

de mes façons d’aimer, de mes façons de croire

si on faisait ça, de l’intérieur

on est bien installé, là, à l’intérieur, au chaud

il faudrait alors, aussi, faire le tour de chaque objection

puis de chaque sortie de croyance, de chaque sortie de façon d’aimer

ces petites sorties dans le froid pour retrouver du chaud

.

l’hypothèse durable, celle du jour, c’est, sans trop l’expliquer, l’équivalence de ces deux verbes, croire et aimer

le moment de foi enfantine, quand tu suces le corps du christ, lorsqu’il vient en toi, chaste pornographie, lorsqu’il t’illumine de son sourire, de l’amour de dieu, de l’amour, et que tu te mets à prier, plutôt en cachette car les autres vont se foutre de ta gueule, c’est clair que c’est un moment important

que tu retrouveras de place en place dans ta vie, tantôt avec lui, tantôt avec une femme, qui va rentrer dans ta vie, qui va se répandre dans l’intérieur de ta vie, tantôt avec tes enfants, qui feront office de Grands Voyageurs de ton être

tu l’as déjà eu, ce moment important, avec ta maman mais tu ne t’en rendais pas compte, le début de tout chrétien, de foi, c’est quand il avale le corps du christ, c’est la renaissance qui le fait naître, et quelque chose n’a jamais tourné rond dans cette danse, dans cet espèce de ressentiment anthropologique envers le fait que la conscience ne coïncide pas avec la naissance

.

c’est un coup d’œil d’ensemble, un petit tour, rapide, qu’on fait

est-ce qu’il te faut une autre croyance, un autre objet d’amour pour sortir de ta croyance

te délivrer d’un objet aimé, d’une personne aimée

est-ce qu’il faut une autre personne, un autre horizon de langage pour ça ?

est-ce que croire et aimer c’est butiner d’une fleur à l’autre ?

peut-être pas, c’est de l’intérieur que ça se passe, c’est dans croire et aimer que ça change, tout le temps

.

la case émancipation est à hauteur de la case dieu

se délivrer est à hauteur de ce qui se produit en soi lorsque tu crois et que tu aimes croire et aimer

la pensée communiste et la pensée anarchiste sont à hauteur, vraiment

comme la pensée capitaliste – et quand on dit le singulier « la », on dit le flux, comme l’être au singulier, comme dieu au singulier, le singulier abrite l’infinie diversité, bref le pluriel, c’est plus difficile en sens inverse, que le pluriel abrite le singulier

.

plus vite

.

le féminisme est à hauteur, c’est ça le centre de la page du jour

.

ça communique à l’intérieur, à hauteur, c’est-à-dire a maxima

ce ne sont pas des débats d’idées, ce sont des façons d’aimer

comme « l’art » est à hauteur, toujours, comme science est à hauteur, toujours, comme économie, toujours

.

plus vite, escargot

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à l’intérieur de chaque lutte, une foi d’enfer, une furieuse façon d’aimer

enfer et furieux employés ici pour accroitre l’intensité positive

.

la conversion est toujours utile pour moi, j’ai besoin de puissances de transformation

et je comprends bien que, longtemps très longtemps, ça a été plus pratique pour moi de te demander impérieusement de te transformer, de te convertir

je pense que si on fait bref, le patriarcat c’est ça

convertis-toi à ce que j’aime, à ce que je crois

la violence de pensée, d’opposée pensée, d’oser penser, la libération violente est à hauteur de cette violence-là

.

je ne cherche pas à vous mettre d’accord, je ne cherche pas à me mettre d’accord avec ce que je suppose être moi, mes croyances, mes façons d’aimer, j’aimerais juste danser mieux, être un peu mieux dans nos abrazos, dans nos façons de nous déplacer et de déplacer la terre sur laquelle nous dansons

car nous ne cessons de la déplacer, je veux dire de la convertir, la terre

la conversion est vraiment partout

et pas que chez les chrétiens

et pas que chez les en science

.

Noël

qu’est-ce qu’on s’offre ?

.

à distance

.

j’ai tellement rien à te donner

j’ai tellement tout mon être à te donner

j’ai tant de connerie à te donner

.

là, ce qu’on est en train de s’échanger, avec précaution, c’est une furieuse autre manière de croire et d’aimer, il me semble bien qu’on est en train de faire ça

je ne compte pas sur toi pour valider mes conneries et tu ne comptes pas sur moi pour épouser les tiennes

.

il y a juste ce moment important où rien qu’à nous regarder, tous, là, comme ça

.

le gain toujours incroyable qu’on a à lâcher nos croyances, nos façons d’aimer

le gain !

jusqu’à lâcher le fait de croire et d’aimer

croire et aimer ne pas croire et ne pas aimer

après ne plus avoir cru et ne plus avoir aimé

.

la danse entre enthousiasme et critique est chouette

.

aujourd’hui, c’est vendredi 25 décembre, demain c’est 26 je crois, samedi

2020, 2020-2021, 2021

ce que je te disais hier et avant-hier et avant-avant-hier

et qu’aujourd’hui semble vouloir redire, réécrire

de fond en comble toujours

comme une déclaration, une déclaration simplifiée, abrégée

même idéal que ces appli qui vous permettaient de générer instantanément votre attestation de déplacement pendant les confinements

les trucs trop longs à remplir, on n’en veut plus, les trucs trop longs à comprendre, on n’en veut plus

j’ai besoin et je crois, toi aussi, d’aller vite au fait, vite à la compréhension claire de ce que tu veux me dire et de ce que je veux te dire et de ce que nous voulons nous dire

et tout autant de ce que nous voulons dire, en soi, sans que nous nous croyions forcés de nous adresser l’un à l’autre et qui pourtant ne cesse de s’adresser à l’un comme à l’autre

.

en même temps que ce qu’hier, etc., je te disais, il se passe, passait et passera plein de choses, ici, je veux dire dans la vie, dans l’environnement vivant de ce que chaque jour j’essaie de reprendre, un peu comme Sisyphe, un peu comme Kierkegaard, le philosophe, toute proportion gardée bien sûr, ici c’est pop, philosophie de comptoir et même plutôt taudis

en même temps il se passe plein de choses qui demanderaient à être racontées, qui l’exigent même

ce qui vient tout juste de se passer, ou parfois de vieux souvenirs, d’anciennes vies, avec toi

.

bon, à la fin de l’année, il y a Noël et le jour de l’an, en gros la naissance de l’humain et le cycle renaissant de l’univers, disons ça en gros

et on aime bien marquer le coup

récapituler, faire des résolutions

aimer s’en mettre plein la lampe

passer un bon moment ou plus fréquemment juste supporter de passer l’épreuve de ces rituels emmerdants que sont naissance d’humain et cycles des renaissances

emmerdant parce que tellement connectés à tout ce qui meurt et meurt encore pour nous

.

si on résume cette année, c’est l’histoire la plus commune, je crois, qu’on ait été amené à vivre et à raconter

bien sûr, on a toujours des trucs hyper singuliers à se dire

on a beaucoup d’infos à se transmettre sur nos écarts, nos différences, nos dadas aux uns et aux autres

mais là, cette année finissante 2020, cet entredeux 2020-2021 qui nous occupe ici aujourd’hui et cette année 2021 qui commence

jamais, mais vraiment jamais on n’a vécu et raconté autant la même histoire, le même livre en quelque sorte : la même maladie

c’est étrange

si je voulais aller très très vite en ce qui me concerne, je dirais que 2020 c’est l’année où en plein premier Covid, nous, je dis nous pour dire ma camarade et moi, nous reprenons, manière de parler, notre asso de tango parce que les précédents s’en vont, comme s’ils avaient déclaré forfait puisque c’était en pleine tourmente Covid

et comme notre histoire à nous deux semblait engagé dans un nouveau livre avec ça, cette histoire de tango, depuis qu’on s’y était mis, six ans bientôt sept, et que ce livre, comme tout livre a l’air

d’être le vrai premier et le vrai dernier

comme il est à peine commencé, ou vraiment pas fini, on s’est senti obligé

et je ne comprends pas bien pourquoi

parce qu’on n’est pas plus doués que ça en tango

et en plus on est féministes, avec nos divergences groupusculaires entre nous deux

et que tango rime quand même très peu avec féminismes

franchement je ne comprends pas mais voilà c’est l’année où Covid et Tango se la racontent ensemble pour nous

il y a bien un jeu de mots foireux qui m’entête là tout de suite

pour dire un peu la bérézina morale dans laquelle je me trouve, et on dirait, toi aussi

puisque je vis à côté de toi et que je vois bien que ça ne va vraiment pas

alors ? le jeu de mots foireux, c’est quoi ?

c’est le tango vide

il est où ton jeu de mot ?

temps Covid

ah

.

en fait je me sens vraiment vidé et si je vous regarde, si je regarde autour de moi, je ne vois que gens, qu’ami.e.s vidé.e.s

alors oui, par temps Covid, tango vide

mais tu crois que l’histoire commune c’est ça ? tu crois que tout le monde veut danser le tango et que tout le monde est triste parce qu’il ne peut plus danser le tango ?

.

y en a pas un peu marre de ton dada, de votre dada de tango ?

on a autrement plus important, autrement plus commun à résoudre ensemble en ce moment, non ?

.

non non

entre 2020 et 2021, il va falloir s’embrasser

tout le monde pensera tango à ce moment-là, même si le mot n’est pas là ! tout le monde !

bah on remettra ça à l’année prochaine, n’en fais pas un plat

non, on ne remet rien de ce qui se passe et dit ici, entre nous

rien

rien

 la distanciation creuse, intensifie notre contact, notre danse, voilà tout

.

.

si je réfléchis à ce que le SARS-COV2 me fait

oui ?

si je réfléchis à ce qu’il me fait, par translation, transfert d’une signification à l’autre

sa façon de courir entre nous pour aller en nous, pour vivre sur nous comme si on était son os à ronger

oui ?

son objectif c’est nous

oui, c’est nous

mais n’est-ce pas là notre propre objectif qu’on reconnaît ?

nous, nous et encore nous, chacun, chacune de nous, un par un, une par une ?

oui, jusqu’à présent, ça avait l’air d’être notre objectif

.

en fait, tu veux dire que le SARS-COV2 semble remplir notre objectif à nous, selon toi et qu’en réalité c’est son objectif à lui, et peut-être pas à nous

nous, malgré les apparences, notre objectif ne serait pas de nous manger les uns les autres, de nous rentrer dedans et de nous habiter les uns les autres, ce ne serait pas ça notre objectif

pourquoi tu dis ça ?

t’as l’air de parler d’amour, de nos rêves d’amour toujours

oui oui

je parle d’amour toujours, c’est bien ça

je comprends rien, arrête de faire ton Socrate, on n’a pas besoin de ça

c’est sûr

il faut juste que j’accouche de l’idée, et tu verras si quand tu as accouché, c’était pareil, ou approchant

admettons que l’amour soit un virus

alors quel genre de virus, avec quel objectif, pour se propager, fructifier, s’épanouir, tout ce que tu veux

hypothèse :

l’objectif du virus de l’amour n’est pas de rentrer dans l’individu, de chercher hébergement dans le corps de l’individu

ni dans le corps de l’autre où si longtemps on a cru qu’il aimait être, vivre, prospérer, le virus de l’amour

c’est quoi ce que tu dis ?

où donc alors, son royaume à l’amour, au virus de l’amour ?

.

dans un intérieur plus intérieur que nos intérieurs d’un et d’une

.

et il est où cet intérieur plus intérieur que nos intérieurs ?

.

il est entre nous

quand on danse il est entre nous

et quand on ne danse pas ?

on danse toujours

on danse toujours ?

on danse toujours

.

c’est l’axe entre nous

l’axe ?

le mot axe correspond à ce qu’on cherche, de son propre corps, et du corps de l’autre, quand on veut se connaitre un peu, soi et l’autre, hein ?

oui, c’est vrai

le mot axe c’est quelque chose de très physique

attends, laisse moi me lever, faire quelques pas et expérimenter cette histoire d’axe

ok

.

l’amour est un virus ?

je crois, oui

t’y crois vraiment ?

faisons l’expérience

on se lève ensemble, on s’invite, on danse, qu’est-ce qu’il se passe ?

.

on a pris pas mal de défauts à danser rien qu’ensemble, tous les deux, depuis ce jeûne de tango, n’est-ce pas ?

et on a pris nos défauts pour des preuves d’amour, ou de désamour

mais il suffit de sentir l’intérieur un peu plus loin que l’intérieur de ton corps et un peu plus près que le corps de l’autre pour voir le virus à l’œuvre, chez lui

c’est une manière de parler, moi je ne parlerai pas comme ça

moi j’écouterais par exemple Annie Ernaux parler, à partir de son « Mémoire de fille » par exemple

et je verrais le virus de l’amour à l’œuvre

ah oui ?

oui

.

oui

.

elle se traverse, elle prend le temps de se traverser, elle traverse l’autre, prend le temps de traverser l’autre en se mettant à la place toujours de ce que l’autre a traversé, en elle, et elle se penche, légèrement, sur les métatarses et elle rencontre l’habitacle sacré

l’habitacle sacré ?

je me laisse emporter, avec des expressions pareilles, c’est vrai

là où séjourne et se repait le virus de l’amour, entre nous deux

.

.

c’est difficile mais dit comme ça, ça a l’air tout simple

.

.

il y a un homme qui lit Annie Ernaux

et tout le monde pleure beaucoup

parce que c’est juste beau

et pourquoi c’est beau ?

parce que ce n’est plus violent, parce que ce n’est plus du viol

c’est de la lecture, c’est de la danse

.

.

demain il faudra parler de 2021, de la troisième vague peut-être

et alors ton vœu, ce serait quoi ?

ce serait de ne pas me tromper de virus

.

ah oui ?

2020

2020

on dira juste : « 2020 »

ah ! 2020 !

crois-tu qu’on aura repris notre vie d’avant ?

nos romans d’avant ?

nos religions d’avant ? nos travaux d’avant ?

.

zéro peut-être formé par deux parenthèses : (), 2 X ()

est-ce que nos deux confinements en France ont été deux parenthèses

avec la peur du rien au-dedans

deux fois la peur du néant

deux fois la peur de l’anéantissement de nos bulles, de nos mondes ?

.

les essentiels, eux, ont continué comme avant, les essentiels ? consulte un peu la liste des Autorisés de 2020

où furent autorisés les essentiels

essentiel a été le mot de l’année, la dupe de l’année, essentielles la guerre-éclair des essentiels et la victoire, par exemple, de la 5G et des Grands Distributeurs

.

nous sommes entre 2020 et 2021 et j’ai tellement envie de te prendre dans mes bras, comme avant

.

crois-tu qu’on va reprendre notre vie d’avant, nos vies d’avant ?

crois-tu ça ?

.

crois-tu que tu puisses te tromper d’essentiel, crois-tu que tu es capable de ça, de te tromper sur l’essentiel ? crois-tu que, aussi sincère et intègre que tu sois, ce soit possible ?

autour de toi, tu entends, tu les entends, la rumeur de tes non-essentiels clament leur essentiel à eux, leur innocence, leur essentiel, par exemple moi, en ce moment, si inessentiel

quand tu les vois tu vois bien que c’est essentiel ce qu’ils, ce qu’elles disent, et cependant tu crois et tu persistes et tu signes que l’essentiel c’est de garder les hypermarchés ouverts, sans contrainte, les Mac Do et autres fastfoods, et les anciens lieux de culte, une tolérance pour eux parce que tout ton commerce vient de là et tu crois tout à fait essentiel de multiplier ton commerce par 5G

.

il y a beaucoup de colère, et franchement elle nous fait peur aussi, la colère, parce qu’elle penche à droite, à l’extrême-droite, à gauche, à l’ultra-gauche, les colères nous donnent vraiment le mal de mer

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tu vois, ce que tu as sous les yeux en ce moment, ici, c’est quelqu’un qui essaie d’aller à l’essentiel, comme on dit, c’est quelqu’un qui parle à l’essentielle première personne

tu te dis, tiens, y a quelqu’un qui veut aller à l’essentiel, mais je crois qu’il se trompe

tu te dis ça

tu es dans ton bon jour, tu supportes de regarder quelqu’un qui essaie d’aller à l’essentiel

tu sais bien que de toute façon c’est toi qui a la main sur l’essentiel

c’est toi qui a le pouvoir, enfin un pouvoir, tu t’imagines que tu as un pouvoir et que tu dois l’exercer

c’est important que tu l’exerces, tu crois ça, que c’est très important, essentiel même que tu l’exerces, ce pouvoir… d’agir sur la pandémie, et d’agir, par exemple,  sur ce que tu lis, en ce moment

essentiel de garder et renforcer le pouvoir de faire et penser n’importe quoi

afin que rien ne change dans ton système, dans ta façon de fonctionner

ce que je dis de toi je le dis aussi de moi, même si, en ce qui me concerne, pouvoir recouvre à peine plus que l’espace de mes pieds

.

j’ai tellement envie de te prendre dans mes bras, et d’aller à ce qui bouge à l’intérieur de toi

tellement envie de sentir comment tu bouges à l’intérieur

je ne suis pas en train de dire que nos conflits d’essentiels sont stupides, que nous ne devons pas nous battre, nous sommes si opposé.e.s, essentiels contre essentiels, il nous faut de la lutte, entre nous

bien sûr

mais la sensation, là, tout de suite, entre 2020 et 2021, la sensation la plus vive

la plus urgente des sensations, c’est celle d’un abrazo

que nous sentions, que nous touchions, de notre cœur, de notre thorax, de notre diaphragme

cet axe très sensible autour duquel nos axes, nos vibrations, nos essentiels tournent

.

nos essentiels sont épris de marche, de tours, d’émotion

et

un moment

nous sommes surpris à marcher ensemble

ensemble, avec toi, par exemple, contre qui je me bats

enfin… contre qui ces phrases se battent

.

2020, 2021

.

autrefois nous aurions dit, La situation est révolutionnaire, faisons la Révolution

aujourd’hui, on se dit, la plupart se disent, c’est vraiment dangereux, ce qu’on vit, n’en rajoutons pas

et toutes les révolutions, toutes, vraiment toutes, nous ont tellement fait peur qu’on en a oublié les vraies peurs, et souffrances, d’où elles venaient

et l’arc tendu de la Contre-Révolution continue à se tendre contre nous tous et nous toutes, tu te rappelles, cette image des Abramovic

l’Histoire nous atteint au cœur

au cœur du cœur de notre abrazo voilà ce qu’on sent : un arc tendu par nous deux contre l’un.e de nous, et plutôt l’une puisque femme a été le nom du sacrifice depuis le début de l’histoire

tu vois comme c’est vif, la sensation de guerre entre nous

plus vive encore est la sensation d’abrazo, la fougue d’abrazo

l’horizon d’abrazo en pleine époque de distanciation, et son travail de longue haleine

.

.

j’ai tellement envie de te prendre dans les bras…

non, justement, pas ça, pas cette phrase

pas la figure du viol, de l’amour à une voix, fétide

qui git au fond de la phrase : j’ai envie de te prendre dans les bras

car c’est la figure embryonnaire de violence

qui git au fond de la phrase « j’ai envie de te prendre dans les bras »

pas cette phrase donc, ni celle qui en fait la symétrique

pas cette envie à peine moins fétide d’être pris dans tes bras

ni non plus cette drôle d’envie d’attendre l’occasion, le hasard réciproque

comment expliquer ça, ce radical de la violence, dans le désir solo

et comment chercher la sortie radicale du viol

.

tellement envie que nos bras, nos thorax, nos axes volent, selon leur trajectoire inventée-trouvée, vers l’intérieur, qui n’est pas en nous mais entre nous, à l’infini, où se trouvent mondes, espèces, univers – au pluriel

et, qu’en une respiration, l’abrazo calme tous nos infantiles, nos solos, qui braillent et braillent encore tout au fond

.

2020, 2021 !

La relation seule

Elise Roulin qui, avec Christophe Dumouchel, Ouahli Anquit et Gaëlle Bidault a composé le premier quatuor de Cuatro Tango, vite rejoint par Anne Pain, Christophe et Céline Van der Cruyssen et bien d’autres, propose, comme bien d’autres, dans cette période de tango sinistré, des cours en ligne.

Dont un cours en français, et en solo.

Du quatuor-Cuatro, Elise, pour moi, c’est l’âme qui…

Et si ce mot âme est « trop », disons que d’avoir choisi de vivre de cette passion et de former avec Toni Kastelan un duo de maîtres, elle nous donne le la de notre passion à nous qui s’invente dans leur foulée.

Bref elle donne un cours en français, un cours de « technique » solo.

Femme et homme.

Et…

Comment dire ?

C’est très beau de penser-danser-travailler tango seul avec chevillé au corps l’esprit de dialogue, de connexion des forces complémentaires qui nous composent.

Bref, on conseille très fortement ces cours en ligne pour personnes déjà un peu initiées, comme on dit de « niveau intermédiaire ».

C’est exigeant et « heuristique » : on comprend plein de choses.

Et on sent qu’on se prépare toujours et encore pour un art de la rencontre, de la relation.

Et se préparer ne veut pas dire du tout se reposer sur l’idée que la relation en présence va tout faire – non.

Travailler sincèrement la relation à l’intérieur de soi, et ici, très concrètement, très corporellement, très physiquement, c’est très très vivant – par les temps qui courent, très très morbides, très très distanciés, c’est… ouf !

Ecouter Simon Ripoll-Hurier

pièce radiophonique diffusée en guise de conférence dans le cadre de la série « Reflexio 2020 », le 1er décembre, sur la radio « PiNode » radio liée au master Arts sonores et Sounds Studies, à l’Université Paris 8 et réécoutable ici

effet secondaire bénéfique du reconfinement, de la longue année 2020 mettant à mal les artistes de la relation, de la rencontre – de ces artistes, comme Simon Ripoll-Hurier, dont le carburant est la situation, la rencontre réelle, organisée afin de documenter le sujet de la rencontre, et en ce qui concerne Simon, il s’agit en tout premier lieu de travailler sur le signal, et plus précisément le signal sonore, comme incipit de la rencontre

son travail est une méditation sur l’incipit, sur le signal

son intuition, car c’est un intuitif, a toujours été méthodique, resserrée, « dédramatisée » : confrontée au son mat de la vie réelle

ici on ne propose pas un commentaire de son travail ni de renvoyer à un commentaire avisé sur son travail, mais de se référer d’abord à son travail même, accessible en « version compressée » en quelque sorte dans cette « pièce radiophonique », ou plutôt cette performance qui transforme une invitation de rencontre et de présentation de son travail notamment à un public d’étudiants (on considère cet objet comme une œuvre s’ajoutant à son catalogue d’œuvres)

un artiste n’a jamais à montrer patte blanche, à se contorsionner pour prouver qu’il est artiste, un artiste fonctionne comme artiste, en devenant ce qu’il est, puisque n’importe quel artiste est un devenir artiste qui s’exprime par n’importe quelle occasion, ou, autrement dit, fait feu de tout bois

ce qui est le cas ici

donc, ici encore, écouter sa performance pour éventuellement examiner ce présent message de réception

c’est clairement une archéologie du futur qui est à l’œuvre dans la méthode artistique de Simon (« méthode artistique » à entendre en superposition, en palimpseste peut-être avec « méthode scientifique »)

archéologie du futur veut dire aller chercher d’abord dans le passé proche (le XXè siècle, les lieux et les situations berceaux de la connexion généralisée, de la connectique capitaliste)

mais ce n’est pas une méthode de la méthode, une fascination plus ou moins fermée pour l’aspect méthodologique

il y a bel et bien de l’intuition au travail

non pas une intuition qui déboucherait sur une « idée »

dans le monde de la science, son type d’intuition aurait pour objet une théorie

ici, dans « le monde de l’art », on dira  que l’objet de l’intuition est de déboucher sur une pensée, c’est-à-dire, au moins deux idées qui s’enchaînent et font des petits

on peut appréhender, toucher, sentir, examiner deux de ces idées.

un : celle du signal évoqué plus haut

peut-être y a-t-il un engouement pour une telle esthétique du signal tous azimuts, sans hiérarchie, trans-domaines (tous les sujets des pièces de Simon, jusqu’au film sur l’orchestre de Macédoine, où c’est l’ingé son qui est le pivot du film traitent de ce sujet), et cet engouement n’est pas sans rappeler l’engouement futuriste russe pour la remontée dans le langage en tant que signal sonore – une des grandes origines de la linguistique avec pour interface Jakobson)

deux :

la deuxième idée et l’articulation qui fait naître une vraie pensée en formation, selon nous, c’est… comment l’appeler ? à partir de ce qui se formule comme de la perception non sensorielle, propre à cette  étonnante et périmée pratique du Remote Viewing, à partir de et pas du tout en conversion néo-mystique pour une philosophie, au fond, de comptoir, mais bel et bien une intuition forte liée à ce qu’on pourrait appeler dans la foulée « la perception non subjective » : une perception qui s’émanciperait d’une conscience de sujet, d’une sensorialité pensée comme sensorialité de sujet – la question de l’imagination étant au centre de cette méditation, de cette intuition.

L’hypothèse en marche est de suspendre ce mot clé, imagination, ce mot chiffre de l’histoire humaine et d’en travailler les qualités et les énergies selon l’hypothèse du contact, du signal

Ce serait une autre théorie de l’imagination qui suspendrait le mot même et toute la subjectivité humaine impliquée par elle et s’intéresserait non pas à l’effet de réel (qui est encore un concept de l’ère de l’imagination), mais au réel de tout effet, ici, schématisé provisoirement comme signal

Sortir de la subjectivité n’est plus du tout un de ces dandysmes fin de siècle mais un vrai programme pour penser autrement

une pensée-signal d’une vie réelle tous azimuts, y compris cybernétique, qui ferait pièce à l’imaginaire toxique – capitaliste-religieux, non pas sur un mode critique mais sur un mode inventif – au-delà de l’imagination et du sujet auquel elle se rapporte indéfiniment selon une structure d’appropriation

pourquoi penser, continuer à penser et à travailler tango par temps de Covid 19 et de distanciation sociale


quand la raison voudrait tout suspendre de cette pratique contaminante, pourquoi ?

si le tango était une pratique aussi majoritaire que le foot ou les teufs de famille ou d’ami.e.s

il serait formellement interdit depuis belle lurette

si nous ne nous rendons pas à l’équivoque évidence d’une addiction au tango qui, vaille que vaille, nous ferait tantôt baisser la garde pour exprimer-satisfaire notre addiction, tantôt renforcer la précaution et donc l’abstinence

qu’est-ce qui va entretenir la présence du tango dans notre vie-corps-et-esprit

la question se resserre sur notre situation privilégiée depuis laquelle on parle ici : la situation de couple

même confinés, nous restons deux, dans une passion partagée

et, au nom de cette passion

on vit comme on peut dans la vraie vie, à coups d’échecs, de renoncements et de recommencements

on vit, on s’exerce, on travaille, comme on peut

c’est technique et c’est spirituel au sens mental, psy, affectif

le travail technique et le travail spirituel dans notre vie bricolée négocient leur entrelacement

notre travail du corps se chaloupe avec notre travail amoureux, au quotidien et dans notre relation au monde

bref

ça fait une sorte de philosophie en acte

c’est une expérimentation « philosophique » qui a lieu, plus de l’ordre d’un art brut que d’une pratique savante

cette question se pose pour moi au lendemain d’une conversation avec ma partenaire de vie et de danse qui s’est prolongée sur le parking d’une grande surface de bricolage, dans le cadre confiné d’une voiture

nous parlons librement de danse, de sexe, de jalousie, d’histoire intime, de notre histoire intime, et nous essayons peut-être de départager notre passion commune, qui est de nous aimer et d’aimer le tango, de départager cette passion avec notre appétit plus ou moins déguisé pour les passions tristes 

passions tristes : toute ces inclinations auxquelles à contre-cœur on cède

l’image tango qui viendrait montrer la passion triste, ce serait une personne qui a, malgré elle, accepté une invitation, une invitation à danser dans le rôle de guidé.e, et qui continuerait sur le même mode, à savoir suivre à contre-cœur, malgré elle, toutes les propositions de la personne guidant

avant de juger une telle personne « contre-cœurée », récalcitrante, il convient bien sûr de se référer à sa propre vie intime, à toute sa vie à contre-cœur en quelque sorte, et parfois cela fait un bloc énorme, parfois tout un continent, parfois toute la Terre même de la personne vivante

et donc lorsqu’on parle « à cœur ouvert » avec l’autre interprétée par une personne bien réelle qui te parle à cœur ouvert elle aussi, quelle que soit l’ignorance dans laquelle l’un et l’autre, l’une et l’autre sont maintenues

ça ne veut pas rien dire, en regard de ce qu’on sait de tout le contre-cœur de nos vies

c’est cette question-là qu’on a envie de poser

ce qui est clair, c’est qu’on est sorti du jeu du chat et de la souris, sortis du jeu de la vérité et du mensonge, sortis de l’interaction-écume qui est le niveau majoritaire sur lequel on se tient tous et toutes, dans nos vies quotidiennes comme dans bien des sociologies (les objectivismes ne peuvent pas sortir du dilemme sujet/objet, la plupart du temps, ils accroissent la dette subjective envers la dépense objectiviste)

évidemment ce qui nous intéresse vraiment c’est d’observer ce qui se passe vraiment, c’est-à-dire les formes de ce qui se passe, quand on parle et qu’on vit à cœur ouvert

« à cœur ouvert » : c’est autant une biomécanique qu’une philosophie

c’est un phénomène relationnel, c’est une révolution relationnelle (le tango et l’amour mène vers ça, mais bien sûr, c’est juste une potentialité, on ne peut pas dire que le tango et l’amour mènent automatiquement, par essence, à la révolution relationnelle, non, ça veut dire qu’on choisit de développer cette potentialité d’une révolution relationnelle à partir de ce « à cœur ouvert » qui peut avoir lieu dans l’amour et dans le tango

cette page, au fond, c’est juste un pense-bête, pour se dire : n’oublions pas que notre, que cette conversation sur le parking, rapportée au patient exercice chorégraphique de toute notre vie à deux, si démultipliée qu’elle soit, ou si simplifiée et réduite à une extraordinaire et penaude vie solaire-solitaire

n’oublions pas que cette vie à deux, à deux cœurs ouverts, se révèle être la brique constitutive du vivant, qu’on jouerait nous, humains en tant que vivants, ou nous, vivants en tant qu’humains

d’une façon singulière, particulière, historique

je ne sais pas si cette page développe vraiment la question de départ, à savoir pourquoi continuer à penser-vivre tango par temps inadéquat

mais je sais que nous avons parlé à cœur ouvert

je sais que nous essayons de danser à corps ouvert

et je sens bien aussi que notre monde, que notre société, loin d’être une coque extérieure navrante, source de notre mélancolie et de notre désespoir,  contient et entretient, ne serait-ce que secrètement, ce goût pour l’expérimentation relationnelle d’un genre aussi inédit qu’immémorial

et il y a une sensation d’urgence à développer ce goût

par les temps qui courent

qui courent et amorcent un tournant inédit de la vie terrienne

samedi 17 octobre 2020

« et il y a une sensation d’urgence à développer ce goût

par les temps qui courent

qui courent et amorcent un tournant inédit de la vie terrienne »

Je pense que tu as raison et que ce ton prophétique n’est pas emprunté : il est juste ! Mais j’ai forcément envie de te demander : comment vois-tu ce tournant que nous sommes en train de prendre et quelle part le tango pourrait y avoir ?

Abrazo Philippe, Emile

la question que tu me poses, j’ai l’impression que chaque jour elle m’est posée

mais comme pour moi le tango est une découverte tardive

et qu’elle me fait travailler un corps que je n’ai jamais exercé, en danse, en art martial, en yoga (le yoga m’est aussi une découverte récente)

je ne peux prétendre répondre en connaisseur, au point de me demander ce que peut le tango dans notre monde en mutation

mais si je me pose conséquemment ce problème « du connaisseur », l’idée de notre monde en mutation, cette idée je l’ai parce que je m’appuie sur des connaissances portées par de multiples connaisseurs, non sur les miennes, qui sont très limitées

personnellement je trouve que j’ai plutôt raté ma carrière d’honnête homme, au sens que le XVIIe siècle lui prêtait, d’une connaissance générale et d’un art général pour vivre dans un monde d’hommes

– et ma modestie est, encore et péniblement, une modestie d’homme, une modestie masculine

depuis, et l’époque des féminismes y est pour quelque chose, une modestie plus puissante, plus active dans ma vie à tous les étages de la relation à l’autre vivant

et à l’autre non vivant

est à l’œuvre

notre monde est en mutation ? ce n’est pas une prophétie, c’est un constat, c’est une perception aidée – de quelques lunettes de philosophes, d’anthropologues, de quelques sciences vives

et ce n’est pas du haut d’une existence maîtrisée en savoirs vérifiés

mais du bas d’une existence simplement expérimentée, vécue, sentie

c’est très affectif

que fait sur moi, sur nous proches, le monde en mutation ?

la période de couvre-feu qui entre en vigueur aujourd’hui à Rouen comme dans d’autres grandes villes françaises donne une forme spectaculaire, fournit un symptôme spectaculaire d’une mutation de fond bien autrement réelle

la mutation m’affecte puissamment

même s’il est vrai que j’ai quelque difficulté à distinguer symptôme et maladie systémique, ce qui m’affecte dépasse le symptôme du coronavirus

et que fait sur moi, sur nous proches, le tango ?

et lorsque par moi et par nous proches, j’entends, je perçois d’évidence que c’est de forces actives que je parle, et non victimaire, où nous serions victimes consentantes ou révoltées d’un phénomène dont nous serions les patients

je découvre une autre dynamique actif-passif par le tango et je la découvre à l’œuvre, cette dynamique, dans mon monde, dans notre monde en mutation

mes, nos briques d’existence sont en train de changer

dans ce monde en mutation, s’il nous vient la pensée, la passion du tango, c’est sans doute aussi la pensée et la passion d’un tango en mutation

cette sensation ne vient pas du haut de ma pratique, un poil plus expérimentée qu’au tout début, ni du bas – quand je danse très mal, je n’apprends rien de neuf sur l’existence –, mais du cœur, du milieu vivant, disons cœur, et le mot va aussi bien pour le tango que pour le monde en mutation

c’est par le cœur que ça change

il y a une si forte vague de soumission, et bientôt peut-être de révolte

les peuples se trouvent si ballotés dans des gouvernances à vue

des gouvernances fascinées et apeurées par la crédulité et/ou l’incrédulité qui les constituent

je ne sais pas, je me dis que la flamme olympique du tango, maintenue par quelques-uns

c’est ce qui va reconstituer l’humain et la chaîne du vivant faisant monde (le mot environnement n’étant plus du tout adéquat)

se reprendre dans les bras voudra dire, voudra chanter, très fort, quoi ?

je pense que le tango est un art de l’amour, si par cette formule, ce sésame, on fait effort sur le mot art, quand l’inclination ou le besoin d’effort semble se porter sur le mot amour

qu’on se réjouisse d’un mot encore et toujours actif

ou qu’on constate, selon tous les degrés de la déception et de la lucidité, que décidément, il n’y a jamais d’amour qui tienne

hier reprise de la « Pratique d’Elise », chez Cuatro Tango

à dix

pour environ la moitié d’entre nous, c’était une première fois depuis des mois

six mois depuis le confinement

six mois sans pratique d’Elise, sans danser du tout

les autres, qui ont eu la chance de continuer quand même, dans le privé de leur couple ou de leur réseau d’ami.e.s dansant

ont été contaminé.e.s par la concentration inhabituelle de cette « reprise »

car c’était extraordinairement concentré

bien sûr il faisait chaud sous les masques, bien sûr nous pensions à nous laver les mains avant chaque partenaire nouveau, nouvelle

l’une d’entre nous faisait DJ, découvertes avec elle, égrenées  dans un ensemble énergique, presque romantique

c’est de l’intérieur que je témoigne : je n’ai pas beaucoup observé au sens d’être dehors et de considérer ce qui se passe autour, ça, ce sera pour plus tard

de l’intérieur, c’était beau

ça nous faisait un bien fou de partager l’expérience de l’abrazo, le mouvement si exigeant de l’abrazo

plus tard, au café, quelqu’un parle des vertus immunitaires de l’abrazo

en fait il s’agissait sans doute des vertus immunitaires du baiser, du baiser dit « impliqué », avec la langue, et de l’échange intensif de bactéries qu’il produit, il devait s’agir d’un colloque en 2016 sur le baiser, mais l’idée d’accorder à l’abrazo une semblable vertu immunitaire est stimulante

scandaleux de donner ce genre d’infos en pleine pandémie ?

aujourd’hui le tango a une longueur d’avance, la proxémie du tango a une longueur d’avance et donne des billes pour la post-pandémie

cette pratique à dix personnes a eu lieu après la déclaration du préfet, la veille, déconseillant fortement tout rassemblement privé de plus de dix personnes

le tango n’est pas une fête familiale, ni une danse de défoulement convivial

le tango est une étude à ciel ouvert de ce que veut dire le mot et l’expérience de « relation »

au sein même des gestes barrières et du soin scrupuleux porté à l’autre, aux autres

l’idée de « levier », développée ce matin par Baptiste Morizot sur France Culture (une amie envoie un texto pour faire part de sa présence à l’antenne), parle de l’initiative militante d’acheter des parcelles de forêt du Vercors afin de laisser évoluer la forêt sur son temps plus long qu’humain

l’idée de levier : pour soulever le monde, pour retrouver une plasticité de transformation dans un contexte d’impuissance éco-politique, cette idée est parlante pour qui danse le deux

beaucoup de relations à la forêt consistent à ne pas l’exploiter, rappelle le philosophe quand le journaliste évoque une réfutation de l’initiative qui serait une « mise sous cloche » patrimoniale d’une parcelle de nature

la relation à l’autre, entendons toutes les relations expérimentées sous l’angle relationnel, n’est pas qu’une relation d’exploitation

dans la relation entre un homme et une femme ou d’homme à homme ou de femme à femme sous l’angle d’une relation à l’autre non même (un homme qui danse avec un homme ne danse pas avec la communauté masculine, il danse avec un autre vraiment autre, une femme avec une femme, idem)

l’image de l’exploitation, d’une domination à des fins d’exploitation

ou d’exploitation à des fins de domination devient une vieille illustration monomaniaque de notre histoire, complètement périmée, enfin… sur la voie de la péremption

la culture du viol, du mariage, de l’asservissement domestique devient une bizarrerie ethnologique que l’ethno-philosophie peut comprendre à nouveau frais, a postériori

on voit tout de suite le lien entre relation des hommes aux femmes ou aux autres vraiment autres et la relation par exemple à la forêt

l’intuition d’une force de continuité entre relation au vivant qui fait air et subsistance, au vivant non humain, lui-même en relation intrinsèque au non-vivant, et notamment à la physique du mouvement

cette intuition stimule nos papilles, notre appétit à aimer et à connaître

appétit qui n’a rien de la dévoration de l’autre – bien sûr, on dévore de l’autre et la sexualité nous apprend à nous entre-dévorer avec sagacité

mais cette dévoration est juste un cas de figure, un moment devenu jeu dans la relation générale et continue des vivants entre eux et entre l’univers au pluriel

le tango a une longueur d’avance sur l’époque de la distanciation mondiale, disions-nous ?

pratiquée avec soin, avec l’idée constante de soin, sans se laisser réduire au défoulement que serait le fait de laisser enfin place à la joie addictive qu’est le tango, sans jamais se laisser réduire à seulement ça

– parce que s’il y a de la pulsion dans le tango, cette pulsion est constamment pulsée, au sens musical et chorégraphique, et ça change tout

pratiquée avec soin, la mathématique de la musique et du mouvement et du cœur vient chauffer le lien quotidien entre « embrasement fusionnel » et « vide éternel »

et ça, cette pratique, hier notre « pratique d’Elise », nous le chuchotait tranquillement