Lampions et décos décrochés

entre 4h10 et 5h44

une heure trente-quatre de micro expérience d’un passage de subjectivité universelle à relation universelle

4h10. Un peu trop tôt pour se lever, Elia et Simon arrivent à midi, pas question d’être décalqué par une nuit trop courte, je ne me lève pas, donc se rendormir mais se rendormir ne se commande pas, à moins de réessayer l’autohypnose, quelques rudiments d’autohypnose

on se commande, on se suggère un chemin

mon petit chemin singulier, petit problème ambulant

c’est désormais les limites extérieures de mon corps

et soudain un centre apparait

poser les limites extérieures du corps pose un infini centre, une zone centrale

limites extérieures du lit, limites extérieures de la chambre, de la maison, du quartier, de la ville, de l’agglomération, de la région, du pays, de l’Europe, du monde, du système solaire, de la galaxie, de la région galactique, etc.

sauf que

le centre, « l’infini centre » dégagé dans le lit fait écart avec le centre de la terre

et la sphère imaginée depuis ce centre déplacé en regard de celui de la terre vient toujours prendre en intersection la chambre, la maison et, et…

la chambre avec la cuisine et un bout d’extérieur et de sous-terre

élargir à la maison c’est élargir à un bout de jardin, à la nouvelle maison des voisins construite à la place du vieux cerisier centenaire, à l’atelier de la voisine derrière, de même le quartier, même avec une connaissance approximative de ma situation géographique et topographique, mon élargissement ne correspond pas à la division de la pensée active commune, aux découpes administratives et scientifiques

mes limites sphériques se creusent dans la terre, dans le ciel et dans les horizons terriens, puis spatiaux

mon élargissement au système solaire s’intersectionne avec une zone hors du système solaire et ainsi de suite, même dans l’ignorance des savoirs sur lesquels chaque mot ici présent repose, l’hypothèse sphérique s’intersectionne avec l’autre sphère, satellite elle aussi, de la terre

la présence de Do à côté de moi dans le lit engage la multiplication infinie des sphères

mon infini centre englobe ou s’englobe dans l’infini centre de Do à côté et de toute la population terrienne humaine, puis vivante, et peut-être même l’infini centre de l’âme de l’inerte

et si je m’arrêtais à l’intersectionnalité universelle je manquerais l’expérience inconfortable mais o combien intrigante et vivifiante

est-ce que les deux Nords, magnétique et géographique, et le différentiel appelé déclinaison magnétique, sont une image de ce différentiel relationnel qui déporte ma subjectivité et toute subjectivité non pas vers l’autre subjectivité ni, conceptuellement, dans l’intersubjectivité, mais dans un infini centre appropriable par aucune subjectivité, mais en soi centré

en descendant au plus infini de mon centre subjectif je découvre un deuxième centre, non pas celui classiquement appelé centre de l’Autre, d’une autre subjectivité, fût-elle absolue et désignable par le nom de Dieu

.

bref au bout de quelques tentatives attentionnelles de cet ordre, je compte jusqu’à cinq , c’est mon grossier code hypnotique pour m’endormir au bout de 5, et de fait, si je ne m’endors pas stricto sensu à cinq, j’observe un réel engourdissement

et j’arrive à un état qu’on pourrait qualifier d’intermédiaire entre veille et sommeil, entre rêve, rêverie, méditation, j’ai dû dormir puisqu’il est 5h44 et qu’à aucun moment il n’y a eu « l’ennui insomniaque »

et cette manière de vivre dans l’interstice du sommeil et de la veille ressemble à cette expérience qui se tient entre le sujet et l’autre sujet

bref à l’infini centre relationnel

qui déporte mon centre

.

l’expérience tardive de la danse, du tango, et l’expérience éminemment maladroite

parce que le corps a déjà toute une histoire

la distance, l’écart entre cerveau, cœur, mains, plante des pieds, qui chacun peuvent faire infinis centres est peut-être une image, une analogie du centre relationnel

cerveau, cœur, mains, plante des pieds, etc., ensemble, ont toute une histoire et une foultitude de déterminations, de reproductions schématiques

tout un tas de schémas imprimés comme une fois pour toutes

et cependant

une plasticité créative se trouve, entre 4h10 et 5h44

et induit une certaine métamorphose du même monde qui, en France, va reprendre son jour du 22 janvier 2021

samedi 16 janvier 2021, ou tentative de traduction de la veille, ou, j’ai honte d’être un garçon

– qu’est-ce que tu voulais dire hier ?

– ce que je voulais dire ?

– oui, ce que tu voulais dire

– qu’est-ce qui voulait se dire hier ?

– si tu veux

– qu’est-ce qui voulait se dire hier, ce qui voulait se dire hier, à propos de caricature ?

.

– oui, à propos de caricature

– hier c’était la nuit où au lieu de raconter toute ma vie et sa façon bien à elle de s’échouer au pied de la fin, j’ai disserté, on pourrait croire que j’ai disserté, j’ai fait semblant de disserter, ma nuit pourtant était extrêmement centrée, calme, j’étais, et si tu relis aujourd’hui, je crois que ta voix si elle se coule un peu dans la mienne peut retrouver la poésie non exprimée mais infiniment là

– tu parles d’une poésie sans poète ?

– oui, c’est ça, c’est une bonne formule, une poésie sans poète, je crois qu’on peut retrouver ça si on relit, jusqu’au bout, mais aujourd’hui

– aujourd’hui ?

– aujourd’hui j’ai envie de te faire plaisir, j’ai envie de te traduire « ma » langue d’hier, oh, pas du tout une explication de texte, ça ne mérite pas d’explication de texte, c’est toi qui mérite qu’en te parlant je m’efforce de me faire comprendre de toi, sans cependant tirer le dire pour te complaire, et la difficulté c’est ça, de te parler, de te dire que je t’aime sans te complaire, sans chercher à te plaire, c’est ça la difficulté

– sans me séduire ?

– c’est peut-être le mot, la caricature c’est ça, c’est l’homme pris la main dans le sac en train de séduire, dans sa tentative de séduction, dans sa grossière tentative de séduction

se faire comprendre au sens de séduire

je voulais parler de ma caricature d’homme, de ma caricature d’écrivain, de ma caricature de citoyen, de ma caricature de mystique, de ma caricature d’existant

c’est de ça que je voulais parler

– de ça vraiment ?

– pas de ça vraiment parce que, je le confesse, je voulais parler de ce que je sens à savoir que la caricature n’est pas plus la mienne que la tienne, à cet endroit, je voulais peindre ma caricature en même temps que la tienne

– en même temps que la mienne ?

– en même temps que la tienne

– tu voulais en fait m’inviter à visiter, à me visiter sous l’angle de la caricature, c’est ça ?

– je le confesse

– pourquoi tu dis, Je le confesse, ça m’énerve, pourquoi une histoire de confession là-dedans, je ne suis ni curé ni moraliste, tu fais chier avec ton histoire de confession

– je dis Je le confesse, parce que c’est une invitation pas faite pour plaire, ni te plaire, ni me plaire

dans l’art de la caricature, il y a une grande palette, une grande variété de formes, de traitements, Molière a excellé dans cet art

il a compris que plaire au Roi c’est-à-dire à la Cour entière ça pouvait vouloir dire ne vouloir plaire à personne, ni même aux Malherbes de circonstance, aux écrivains porteurs d’art comme on dit porteurs d’eau

.

– pourquoi tu parles de Molière ?

– quand je parle de Molière je parle de mon père, je ne parle pas de Molière pour parler de mon père, mais parlant de Molière, mon père vient dans la cariole du nom, Molière le transporte avec lui

j’imagine que Molière saura aussi écrire la caricature de mon père

– est-ce que je dois comprendre que ton intention était, hier, que ton lecteur, ta lectrice se fasse, doucement, son propre chemin pour découvrir sa caricature personnelle, mais que tu n’étais pas forcément à l’aise dans cette technique pourtant classique dans tout art, pas à l’aise, parce que tu ne veux pas être un pervers

en disant que la caricature est au milieu, tu as l’impression d’éviter de faire la leçon, à l’autre comme à toi-même, car la caricature suppose quand même toujours une leçon, un enseignement, un jugement, est-ce que je peux comprendre ça ?

– il n’y a pas de plus grand art que celui qui pourchasse les ridicules jusqu’au tréfond invisible du ridicule

aujourd’hui Molière écrirait Les Précieux Ridicules, il ferait ce travail, difficile de se faire écrivain femme pour traquer le ridicule qui consiste à chercher par tous les moyens à plaire, et, évidemment, à se tromper de moyen

– reparle-moi de toi, plutôt que de Molière, plutôt que d’une Molière aujourd’hui

– j’ai honte d’être un garçon

– un frère ?

– un garçon

– un homme ?

– un garçon

– un confrère ?

– un garçon

– un bonhomme ?

– un garçon

j’aimerais bien, par exemple te raconter mon histoire de garçon avec E., et la grande pitié rigolarde qui en émanerait, j’aimerais bien arriver à faire ça, et en même temps résolument plus envie de faire mal à qui que ce soit, et les bras m’en tombent d’avance

les garçons se sont constitués pour se séduire mutuellement, devenir des confrères et pour s’entretuer

il y a belle lurette qu’il n’y a plus de papa, ça n’existe plus, il n’existe et peut-être n’a-t-il jamais rien existé d’autres que des Frères

tous les Pères sont des frères déguisés

.

– tu as honte d’être un garçon ? on le dirait pas, au lit, on le dirait pas

– parce que garçon est désiré par toi, tu sais bien, il suffit que tu me regardes pour que le garçon se lève

en fait, garçon au sens de frère violent voilà ce que je n’aime pas du tout  et garçon peut-il être autre chose que frère violent, au bout du compte, ou commis au service de Frère Violent. Crois-moi, je crois avoir fait le tour de la question, et garçon se réduit à ça : frère violent ou commis au service de Frère Violent. À peine aurai-je le dos tourné, vers une autre par exemple, que Frère Violent te reviendra en mémoire et tu te diras, bah oui, il est comme les autres, c’est un frère violent, il a été frère violent avec son ami. Et moi je répondrai que l’ami l’a été encore plus que moi et qu’il s’est donné la caricature de croire qu’il m’avait battu par KO

– qu’il t’avait battu par KO

– c’est ça

violence, méchanceté, agressivité, appelons ça comme on veut, prenons même des noms nobles, comme fauve, comme sauvage, comme animal, prenons ces noms vraiment nobles pour désigner l’agressivité en acte

.

– dis-moi, tu as parlé de Molière, c’est-à-dire de ton père transporté dans la brouette de Molière, est-ce à dire qu’il en est de même pour le Beckett de En attendant Godot ?

– oui, il en est de même

mon père dans la brouette de Beckett

je ne sais si Beckett pousse la brouette ou s’il la tire

– c’est le mot Garçon qui m’a mis la puce à l’oreille

– le mot Garçon ?

– le mot garçon, et ton histoire de métaphysique de garçons à propos de En attendant Godot

.

– je pense que Beckett a voulu se pendre et qu’il a écrit ça pour le faire sans le faire

c’est une position vraiment « classique » dans la Modernité, je crois : écrire pour ne pas se tuer

Le classicisme c’est écrire pour ne pas s’entretuer, pour ne pas trucider l’autre, le frère

La Modernité, c’est écrire pour ne pas se tuer. l’écrivain, l’artiste, le Martyr : même combat, écrire pour ne pas se tuer

au départ des deux, même violence, vraiment, même violence

ce ne sont que des histoires violentes

et là-dedans, l’amour n’a jamais été que caricature, expédient pour réaliser la violence active de l’être, mis au mode garçon

le christianisme a essayé très sincèrement de pacifier le garçon, mais ça n’a pas marché, parce qu’au lieu de se tourner honnêtement vers des femmes il a joué la femme, il a fait la femme et je trouve que c’est l’impardonnable du christianisme – je ne suis pas sûr que ça ait été dit déjà, ça, cette condamnation du christianisme parce que le Christ a contrefait la femme au lieu de chercher au moins une Rabiah, ou une Thérèse d’Avila ou je ne sais

– Condamnation ?

Réfutation ?

Critique ?

Déconstruction ?

– tout ça si tu veux, si tout ça se formule comme alternative à la violence de garçon, que celle-ci soit altruiste : qu’elle cherche à trucider les autres garçons, ou qu’elle soit égotiste, à vouloir retourner la violence contre soi, cette violence ayant pour motif, source, instrument, le féminin

– ?

– la domination masculine, violente ou élégante, sur les femmes est un effet collatéral de la violence de garçon

tout ce développement pour expliciter quoi ? cette petite phrase : j’ai honte d’être un garçon

.

– et tout ce petit développement pourrait être aussi une invitation à aller visiter le démon, la caricature de celui et celle qui lit ? de celle ? de femme ?

– je ne dis pas « j’ai honte d’être un garçon » pour faire plaisir au féminin, à fille, ou pour pleurer dans les jupes de ma mère, ou d’une autre femme-fille la remplaçant, toi par exemple

les plaintes et les larmes sont l’alter ego du meurtre

.

– j’ai besoin d’un peu de silence après une phrase pareille

– moi aussi

je suis en train d’écrire à qui et quelle adresse mettre sur l’enveloppe ?

vendredi 15 janvier 2021

ce jour, entre tous, encore une fois, où le placer ? humblement coincé entre les autres, aussi anonyme ?

ou bien en début début, ou début de chapitre, début de fin ?

.

nuit à son mitan, trois heures et demi

le mot acteur, le mot moteur, le mot abrasif, c’est

caricature

caricature au sens imprévu

d’abord au sens imprévu, avant l’art de la caricature, lui-même exposé à l’imprévu de sa caricature

en même temps, collés l’un à l’autre, dansant connectés, caricatures de nous

caricature de moi et caricature de toi

la difficulté de ce jour étant de tenir la danse connectée des caricatures et de ne pas se réfugier derrière le sujet, le sens, la vérité, je ne sais quel Dieu exempt, intact de toute caricature

c’est difficile lorsque nous voyons Trump plonger crocs les premiers dans l’acide de sa caricature

c’est difficile d’aller à, de reconnaître ma propre caricature, ou celle de l’Américain anti-trump

et pas la moindre envie, le moindre sens, le moindre contact avec le nihilisme

lorsque Martin Luther King est assassiné, il est impossible, sauf à Malcom X du fond de sa tombe, d’actionner le bouton caricature de Martin Luther King

et lorsque les artistes sont confinés et que du fond de leurs caves, ils brandissent leurs plus beaux chants et leurs plus belles Défenses et Illustrations de l’art

difficile de reconnaître la caricature de l’artiste, en Claude Lévêque par exemple

lorsque spectaculaire, aussi drôle que toxique et destructrice apparaît la caricature de homme, difficile de faire apparaître, connectée, la caricature de femme

ou, si vous voulez, celle de maître en même temps que celle d’esclave

très difficile sans passer pour le traître de service

l’hypocrite de service, l’acteur de service, l’agent secret de l’un ou de l’autre, en service, en vulgaire service

très difficile

et se profile la caricature de celui qui sent la caricature de l’un et de l’autre, se pensant ni l’un ni l’autre

puisque l’un et l’autre se trouvent devant lui et non en lui, et non lui, ainsi divisé

.

je peux plus facilement parler de mon sentiment caricatural à mon encontre

mais l’exercice de confession est très caricatural, lui aussi

est-ce que nous pouvons toucher les moments de connexion d’au moins deux caricatures ?

.

ce n’est pas un écrivain qui te parle, tout au plus une caricature, une caricature éhontée d’écrivain

et toi en ce moment je ne sais pas la caricature de quoi tu prends plaisir à être en « me » lisant

l’autiste même est caricature dans son champ d’autiste, aussi génial et visionnaire soit-il

c’est bon, énervons-nous un peu, allons plus vite

caricature de peuple et caricature d’élite

caricature de Démocratie et caricature de Non-Démocratie

il est difficile de se reconnaître héritier, héritière de Grotesques en tous genres

c’est plus difficile, beaucoup plus délicat d’aller au Grotesque des vraies victimes, des vraies souffrances, beaucoup plus, vraiment

et les contre-révolutionnaires, les néo-conservateurs, les anarchistes de droite en tous genres sont vraiment des crasseux à surfer sur le grotesque de leurs victimes

c’est vraiment un calvaire de danser avec eux, d’aller sur les lieux de leurs connexions pourries avec l’art de la caricature

et je me mets fatalement du côté des Bons, mais vraiment des Bons, c’est-à-dire des Trans, des Pédés, des migrants, des femmes, mais vraiment sans hésiter

et c’est après, après ce mouvement, qu’aller à la sensation de caricature s’éprouve dans ses putains de difficultés

on peut le dire comme ça

un peu de finesse dans la Barbarie générale et c’est maintenant qu’a lieu un moment de danse sublime ; connecté à l’art de jouer avec ce qu’on peut pas, malgré tout ce qu’on peut

et peut-être avec ce qu’on veut pas malgré tout ce qu’on veut – de bien

je t’aime tellement

.

et j’ai cru sentir hier que tu m’aimes tellement

nos imparfaits sont tellement connectés

.

que vaut cette nuit au milieu de toutes les nuits, de celles que j’ai vécues, de celles que terre a vécues ?

je suis en train d’écrire à qui et quelle adresse mettre sur l’enveloppe ?

5

dimanche 1er novembre 2020, le tapis de jeu est à ma droite, la musique est à ma gauche, l’ordinateur posé sur le tabouret de piano, mon ombre sur le pan droit de la double porte-fenêtre qui donne sur la nuit, les deux sapins des voisins du fond sont juste au-dessus du reflet du plafond du salon, qui se trouve derrière moi, au-dessus de ma tête, je me suis installé dans l’espace commun

E. a remué de la voix, frémissement du babyphone, puis s’est rendormi, il ne va pas tarder, S., son papa, dort au deuxième

chaque jour, et l’immensité oubliée, chaque jour

E., le petit fils, est là

et les trois fils, c’est quelque chose, les trois fils, qu’ils furent là

mais alors pourquoi, me confessé-je : pourquoi la mémoire précise semble-t-elle m’en faire faux bond et pourquoi je me trouve si balourd et si peu spontané avec eux quand ils reviennent ?

je crois qu’il faut passer sous les radars de la vie familiale

pour donner, pour rendre la couleur paternelle

Don Quichotte n’a jamais été papa

pourquoi tu parles de Don Quichotte ?

parce qu’on n’arrête pas de se faire Don Quichotte d’autrui

de son propre père, de son propre fils, de son propre soi

sauveur saugrenu, ce n’est pas un métier de papa

ni le nom du père n’est un métier de papa

« famille » est juste un mot écologique et le nom de père s’y est juste égaré en mauvais jardinier

6

le surlendemain, je veux dire le samedi 31 octobre 2020, au petit matin, qui fait suite au jeudi 29, lequel comporte

une séance

je dis séance pour séance d’écriture au petit matin

une vie à Do

l’expression semble vouloir tenir pour la vie à deux avec Do

et qui fait suite à l’arrivée de E. avec son papa, le vendredi midi

que se passe-t-il ?

grande différence de nos vies

la grande différence de ce qui nous importe tellement dans nos vies différentes s’invite ici même

E. a passé le midi, l’après-midi, il a chanté, il a dansé, lorsque tout à l’heure, je disais la musique à ma gauche, c’était comme qui dirait son expression à lui quand il a débarqué et qu’il est allé, qu’il a couru à la vieille chaîne, encore plus résolument que la fois précédente, pour entendre, pour réclamer Beatles ! beatles ! afin de danser, afin de commencer son opus chez nous

aussi

notre conversation, le soir quand il est couché, sur le monde qui nous abasourdit

sur le monde indigne de lui, etc.

a

notre conversation

rend

un drôle de son

qu’est-ce qui nous est important ?

ou plutôt qu’est-ce qui est important entre ce qui nous est différemment important ?

pas le plus petit dénominateur commun, qui serait le plus important à sauvegarder, genre la famille, l’esprit de famille, l’habitation commune de la terre, etc.

qu’est-ce qui se déclare plus important que ce qu’on trouve important pour chacun de nous ?

plus important que notre effort diplomatique

lequel veut préserver autrui afin de nous préserver nous-mêmes

qu’est-ce qui est plus important que ça ?

qu’est-ce qui est plus important que le livre que j’écris, quand bien même je ne parviens pas à l’écrire, ce livre ?

qu’est-ce qui est plus important que le tango ?

que ma vie avec Do ?

que ma vie de père ?

et de grand-père ?

plus important que la révolution ?

que la mutation du jour

de mon existence

quand bien même l’effort mutant a l’air d’être un effort in extremis 

donc plus important que tous les autres ?

je vois tellement vos fragilités

et ce regard est tellement fragile

l’inquiétude, le souci pour vous monte en puissance

et cette inquiétude et ce souci sont tellement fragiles

7

ce jeudi 29 octobre 2020, j’aimerais aller plus loin dans la maladresse

aujourd’hui

la France a décidé de reconfiner

et ici il faut aller plus loin dans la maladresse

comme quand on est bourré

nous sommes tous bourrés, je crois

on fait n’importe quoi avec l’impression d’être géniaux, tous autant qu’on n’est pas

on sait qu’on se trompe mais on fait quand même selon cette impression d’être génial

c’est ça être bourré

si j’essayais de représenter le monde vu de mon corps hier soir à la pratique du mercredi, avant-dernière pratique de tango de notre asso – ce soir, jeudi, c’est la dernière avant le reconfinement

si je me concentrais sur cette tâche

si j’essayais de raconter ça à la suite de ce qui nous est arrivé ici depuis dimanche

qu’est-ce que ça donnerait ?

que donnerait l’effort d’un individu perclus de maladresses, les siennes propres ajoutées à celle des autres autour de lui

et ajoutée à celle-là, la maladresse spécifique des doué.e.s et compétent.e.s et spécialisé.e.s en telle et telle discipline, bref la maladresse des élites

qu’est-ce que ça donnerait, hein, qu’est-ce que ça donnerait ?

hier soir on était comme ivre et moi j’avais le vin triste : je nous voyais grotesques dans nos efforts idiots, nos contorsions saugrenues, à des lieues et des lieues de ce qu’on avait semble-t-il appris dimanche dans notre petit stage tango avec A. et K.

si tu veux, tu peux relire, pardon, lire, les trois derniers jours pour te faire une petite idée à travers mon verre déformant

– mais verre quand même, laissant apercevoir un monde fleuve couler derrière lui

et ayant relu ça, pardon, lu ça, tu peux revenir ici pétri d’hier soir et de notre drôle d’état et de mon drôle d’état : franchement

j’étais pas content d’être là, j’arrivais pas à danser et je voyais les autres croire arriver à quelque chose alors qu’ils arrivaient à rien de bon

et ma fiancée, elle était toute molle, elle se sentait incapable de faire

et on était là à se montrer des manières de faire complètement saugrenues

à se montrer des pas appris dimanche et puis d’autres pas appris d’autres jours et le seul truc qui valait le coup à savoir le langage de la réalité du sol, hop ! dans un

gouffre

inexistants nous étions

c’est dur, disait ma fiancée, je la sentais précisément dans l’effort qui ruine tout accès à quelque chose de vrai, dans cet effort-là, exactement

quand les autres je les voyais dans la croyance alcoolique

ma fiancée, elle, n’était pas ivre, elle était dans son handicap à elle

à la fin j’ai baissé les stores de la haute salle du Cloître des Pénitents

je ne me souviens plus de l’histoire de ce lieu mais son nom hier tombait à pic

je me sentais donc mauvais, hier, un bien méchant homme, vous savez, comme dit avec tant de délectation Sganarelle à Don Juan

et je voyais bien que ma fiancée était passée de l’autre côté de l’amertume face au méchant homme que j’interprétais hier

elle avait choisi d’aimer, elle

et tous et toutes, elles, eux aussi, avaient choisi d’aimer, je crois, avec désespoir, c’est vrai, mais quand même

et je crois que je le sentais bien, mon corps et la personne dedans sentait tout ça, au loin, comme dans l’ivresse

et c’est pour ça que je n’ai pas un seul instant laissé les pleins pouvoirs à cet homme méchant, mécontent de tout, de lui, des autres, du monde et de tout ce qui finalement réunit matérialistes et religieux, Univers et Dieu, majuscule aux deux s’il vous plaît

nous avons maintenu la pratique de ce soir

juste avant le reconfinement à minuit

je vais coller ici le petit échange whatsapp de notre groupe d’asso tango

F.

                Hier, 20 :31

Coucou tout le monde, malheureusement, au vu des annonces de reconfinement, faut qu’on previenne les adhérents:/

Demain soir sera la dernière pratique ?!

Ou on l’annule par sécurité ?

20h32

Je vais mettre un mail sur le site, vous faites un mail officiel ? (je prendrais votre message pour le site ?)

20h32

Bises à tous [émoticône dupliqué trois fois, clin d’œil avec cœur sur la joue]

Do Do

20h33

Tu peux attendre un peu. On sort de la pratique. Merci. On s’informe et on te dit

F.

20h34

Ça marche [émoticône les deux yeux ronds et comme une main devant la bouche] (oui pardon jsuis au taquet direct.. :s)

20h34

(Je comptais voir tous ensemble de tte façon ^^)

C.

21h26

Vous connaissez mon avis… on fait la dernière !

F.

21h27

[Emoticône tout souriant]

Do Do

21h45

Philippe et moi partageons l’avis de C.

Moi

21h47

Et vous, qui ne vous êtes pas encore exprimés

F.

21h47

Jsuis d’accord avec vous ^^ (autant profiter d’une dernière opportunité avant un moment) même si nous on ne viendra pas:/

S.

21h54

Je pense que la pratique peut être maintenue… que dire de plus… vivement le printemps [émoticône genre œuf sur le plat, trois fois de suite]

Ch.

22h06

Bonsoir tout le monde

Perso je suis pour le maintien de cette dernière pratique. Départ pour moi au plus tard à 20h15 (couvre-feu oblige). On prendra des forces pour tenir ensuite le temps qu’il faudra !

Bises à tous

Do Do

22h24

Exactement ! à demain.

Aujourd’hui

Moi

8h35

O. ? J. ? On va être un moment sans CA « présentiel », c’est super important de s’exprimer vrai sans se laisser impressionner par les effets majoritaires, par les temps qui courent, c’est important… d’être vrai, même ici, et… plus court que ce message !

voilà

te voilà dans le CA de notre asso, à présent, toi qui lis

qu’est-ce que c’est, cette histoire de tango ? ne t’inquiète pas, ça va venir

8

les trois ou quatre jours qui précèdent

dimanche 25 octobre 2020, au lever, je pensais très fort à notre asso de tango et j’aurais bien aimé pondre une sorte de déclaration à galvaniser

et, bien sûr, je n’ai réussi à rien de ça

(l’intuition heureuse, avec le tango, est repoussée loin derrière le couvre-feu, puis loin derrière le reconfinement)

Aujourd’hui dimanche, on a stage avec un duo, un couple, un tandem, A. et K., on les aime beaucoup, on a envie de les découvrir, on a envie d’apprendre auprès d’eux

Il me reste l’envie d’épater sans doute, d’où ce réveil, petite bascule entre le moelleux horizontal du lit et la descente verticale des escaliers où de jour en jour je teste les progrès de mon axe en essayant de ne pas faire craquer le bois sans me retenir aux murs et rampes, ce réveil et ce lever avec l’idée idiote d’une déclaration galvanisante et vite son abandon

même si nous étions des enfants, des enfants à protéger d’un grand désastre, d’une guerre, d’un cataclysme, notre protection viendrait de l’intelligence enfantine, de notre appétit de vivre, et pas de cette force adulte qui semble faite pour prendre pouvoir sur toi et s’installer dans la prise de pouvoir

l’enfance réelle puis les traces éternelles que font l’enfance et tout début de vie sur le vieux cerveau de la vie

nous munissent d’un savoir sourcilleux, nous aimons qui nous aime et même peu importe que ça aille dans un seul sens nous aimons nous appelons

la lumière et l’air qui nous rentre dedans nous aiment bien

et toute mère et tout papa c’est d’abord de l’air et de la lumière qui nous passent dedans

même si nous étions des enfants, des enfants à protéger, disions-nous

nous déclinerions les offres toxiques des protecteurs avides

nous les sentons et repérons de très loin ceux et celles qui veulent faire main basse sur nous

face à eux nous disons que nous ne sommes pas des enfants à protéger

c’est incroyable comme depuis six mois l’ambiance, la vie ensemble, la vie créatrice et recréatrice de vie qu’on se bricole en naissant, en étudiant, en travaillant, en mourant dans les bras de quelqu’un.e ou dans aucun bras

combien en six mois tout ça a changé de visage

il faut tout réimproviser, c’est Do qui me parle de ça quand on épluche des patates peut-être

ne plus prévoir, ni répéter des cérémonies qui ne verront jamais le jour

même les enterrements il faut les improviser

on lâche nos logiciels qui organisaient tout à l’avance

qui organisaient toute notre destruction bien à l’avance

on improvise, à quelques-un.e.s

on continue férocement à apprendre auprès de ceux et celles qui ont vraiment quelque chose à nous apprendre

et avec eux, et avec elles, nous ne voulons pas être pas des enfants à protéger ni des candidats penauds aux compétitions féroces

ni des enfants terribles et inconséquents, indifférents au vivant et aux dangers de mort

nous voulons juste réimproviser de fond en comble nos vies

c’est une sensation d’urgence amalgamée à beaucoup de patience

et à cet art le tango nous exerce

un tango quotidien

on change de logiciel, on improvise, on s’exerce, comme les musiciens de l’improvisation, pour improviser notre existence

lundi 26 octobre 2020, j’ai beaucoup à faire, à comprendre

faire comprendre c’est essayer de faire comprendre à l’autre, c’est porter ses efforts à soi sur la compréhension de l’autre

au lieu de les porter sur soi on les porte sur l’autre, c’est-à-dire précisément là où on ne peut rien

rien ? et la persuasion ? et la « pédagogie verticale » ? et la coercition ?

ah

justement c’est de ça qu’on veut « se laver »

on a beaucoup à faire pour lâcher l’obsession de « faire comprendre »

on a beaucoup à lâcher

la pépite du jour, car on sent qu’il y a pépite

elle vient au lendemain du stage avec A. et K.

la part essentielle de leur enseignement d’hier était dans le dialogue avec le sol, avec la pesanteur à partir du « centre », des muscles profonds, sous le diaphragme jusqu’au nombril, et, je crois bien, jusqu’au sexe 

la part essentielle de leur enseignement, c’était que, dans le dialogue avec l’autre, nulle « confrontation » directe, de réaction directe

à une pression par exemple des mains du partenaire sur le buste, non pas une contre-pression du buste, mais une absorption par le sol et une réponse depuis le sol

nos intentions les uns vis-à-vis des autres sont à peu près toutes nulles et non avenues, le mot « intention » est l’équivalent du mot « pression », intention fait pression, et on fait le constat, je fais le constat que nos intentions sont immédiatement interactives, en pression l’une sur l’autre, on pense, on croit, spécialement dans la relation d’amour, et nous ne parlons que de ça, que d’amour, qu’à l’intention de ta main je dois répondre avec l’intention de la mienne, mais non, nos intentions les uns vis-à-vis des autres sont à peu près toutes nulles

à côté des « intentions » de ce que nous fait comprendre le sol, la connexion du sol avec nos centres

faire et comprendre, l’un en l’autre, l’un avec l’autre, et non pas faire comprendre, c’est-à-dire essayer d’agir là où nous ne sommes pas

c’est ce qu’on aime, en apprenant le tango, tous les deux

comment ce que tu me dis, je l’absorbe dans le sol de la réalité

comment ce que tu me dis vient du sol de la réalité

le talent de pédagogue alors, on va dire que c’est trouver des formulations de ce que « fait comprendre » le sol de la réalité

l’exquise pesanteur du réel

ne passe pas par l’appesantissement sur nos intentions et interactions factices

notre amour tient par le sol, c’est le sol qui nous fait comprendre que nous sommes amoureux, que nous tenons l’un à l’autre

et danser ensemble alors, c’est un peu rendre grâce au sol, à la réalité, à la pesanteur qui engrange et exprime la moindre de nos « émotions », le moindre de nos mouvements centrés, de nos mouvement-corps-esprit-tout-un, si infinis

nos mots ne sont pas plus maladroits que nos corps ni nos corps plus adroits que nos mots, même quand ils s’en donnent l’air les uns contre les autres – parler c’est mieux, faire l’amour c’est mieux

adresse et maladresse sont absorbées dans le sol de chacun de nos pas, de chacune de nos phrases

le monde de la danse apprend tellement au non-danseur que je suis

non-danseur ?

est-ce qu’on ne pourrait pas dire aussi : le monde de l’écriture apprend tellement au non-parlant que je suis ?

non-parlant ?

y a-t-il des non parlants parmi nous ?

bien sûr, les chats nous lisent, les loups, les araignées, les oiseaux…

je ne suis d’aucune discipline, même si l’apparence va à la littéraire et, au loin, à sa compagne philosophe

mais nous sommes deux, parlants et non-parlants, et il y a de la symétrie et il y a de l’asymétrie

tu me parles tellement, moi qui ne sais pas parler

et je t’écris tellement, toi qui n’écris pas

et nous aimons tellement être parfois parfaitement ensemble

soudain le couple symétrie-asymétrie s’allège

le sol de la réalité libère le ciel de la réalité

et tous deux absorbent symétries et asymétries, nous absorbent

si nous nous aimons, ce n’est pas parce que nous sommes condamnés à nous aimer ou à faire semblant de nous aimer

c’est parce que notre amour est absorbé dans le sol de la réalité et est exprimé du sol au ciel de la réalité, par sol et ciel

le corps met du temps à comprendre, il est plus ou moins doué à comprendre et à faire selon sa compréhension

mais notre vie langagière est tout aussi lente, non ?

j’aime bien apprendre avec toi

nous ne nous donnons pas, plus, de leçons, tout ce que nous nous donnons, nous l’offrons d’abord au sol

et c’est lui qui nous redonne ce dont nous avons besoin, nous deux, nous tous

je remarque que l’enseignement des femmes me va mieux que celui des hommes

(nos initiations au tango ont été marquées par un enseignement de femmes, on aura le temps, j’espère, d’y revenir, parce que les féminismes sont au cœur de notre jeune engouement pour le tango)

avec A. et K., le duo est plutôt managé par la femme, ce qui est rare dans le monde du tango

et même s’il n’y a pas d’engagement « féministe » dans leur pratique, dans leur aventure, leur duo réintroduit un masculin d’une très grande délicatesse, et rien que ça, c’est, ça existe, la délicatesse masculine, ça existe ! K existe

dans notre effort à tous et toutes, qui est de quitter les peaux mortes et toxiques de la domination m, c’est pas mal

j’aime beaucoup apprendre depuis ce qu’ils enseignent, car ce qu’ils enseignent nous va au cœur

s’adresse au centre de nos relations

de nos relations absorbées et exprimées par sol et ciel

mais, est-ce qu’ici, ce mardi 27 octobre 2020, on est dans une vraie relation ?

est-ce que le sol de la littérature, même si peu parcouru, nous garantit, nous absorbe et nous exprime ?

et est-ce que c’est une relation plus relationnelle, plus vraie que nos relations sociales, quotidiennes, interactionnelles, et même amoureuses ?

et est-ce que le monde de la littérature est plus vrai que le monde du tango ?

et alors même question mais sous son angle le plus saugrenu :

le monde masculin est-il plus vrai que le monde féminin ?

n’est-ce pas cette question-mensonge qu’on a érigée depuis des siècles et des siècles

et veut-on poser la question inverse : le monde féminin est-il plus vrai que le monde féminin ?

à tout moment je vois bien que je me mets à opposer les mondes et à être dans l’idiotie des oppositions

ou bien je me mets dans l’idiotie du dressage d’un monde par l’autre

par exemple d’un monde féminin par un monde masculin

par exemple d’un monde racisé par un monde raciste

par exemple d’un monde « naturel » par un monde « religieux »

par exemple d’un monde « humain » par un « e-monde économique »

et soudain on rencontre une philosophe féministe qui va nous faire aimer en profondeur, tiens donc, le dressage

qui va se créer une pensée très aimante du dressage, fondée sur une très grande écoute, et de grandes capacités de connexions intelligentes avec l’animal, je pense à cette philosophe qu’on s’est lue il y a quelques mois à haute voix dans le salon sur l’ancien canapé, Do et moi, et à la philosophie rapportée au dialogue inter-espèces sous l’exemple autobiographique du dressage de sa chienne

et sans pousser jusqu’à une relecture de son livre, nous (envie de nous) faisons l’hypothèse ici qu’une pensée libre trouve moyen à progresser, à irradier, en réinventant un chemin aimant de dressage – le mot dressage nous fait un peu dresser les cheveux sur la tête, et c’est tant mieux, mais il a deux pôles, ce mot

dit et pratiqué par toi, philosophe au féminin, dit autre chose, le même mot dit autre chose

et on se dit que, nouvellement équipé par cette expérience féminine

le masculin va plus aisément sortir du dressage

de la relation comme dressage

de la civilisation comme dressage

de l’éducation comme dressage

et on fait l’hypothèse que, peut-être, le masculin, cet homme majoritaire, à refaire son chemin de domination sous les traits inter-espèces entre hommes, femmes, dieu-x, animaux, plantes…

on fait l’hypothèse qu’à refaire ce chemin dans un rapport entièrement guidé par le mystère sans langage des autres mondes dont son mystère propre, et par la vraie curiosité, passé l’effroi de la différence, du mystère de la différence, la curiosité envers l’autre, les autres, c’est-à-dire envers l’inter-espèces, il va sortir de sa nuit masculine de dressage, le petit homme

et sortir du dressage ce n’est pas sortir de la relation

c’est y entrer enfin, non pas comme si c’était strictement nouveau

« entrer enfin en relation, c’est la tâche du siècle ! », non

notre intuition a complètement lâché l’imaginaire révolutionnaire

car la relation est là, était là, sera là quand bien même nous ne la voyions pas, et que nous ne la sentions qu’à travers le verre déformant de la domination, du dressage

notre nom d’humain suggère d’être déporté et les féminismes font une histoire contemporaine de cette force humaine qui se déporte en profondeur

journal :

hier on est allé chez A. qui habite en bas de la rue de Grieu, juste au-dessus de la Route de Darnétal

il nous invitait à un concert privé chez lui, c’était de la chanson française, deux artistes dans des héritages Brigitte Fontaine, Dick Annegarn et quelques autres artistes atypiques de la chanson française, et il y avait deux jeunes musiciens, des amis à eux, qui avaient une très belle fibre musicologique avec les chants populaires italiens

ces deux groupes se réclamaient un air de famille, une relation de parenté

ce n’était pas très safe, l’appartement d’A. est petit

aucune aération

banquette, chaises dépareillées, tapis un peu crade, lampes de chevets éteintes côté public, les musiciens sont dans l’espace salon, ils se rapprochent de l’assistance, je suis tout près d’eux, tout près du violoniste qui utilise pas mal le son aigrelet, percussif-rythmique, des cordes pincées et qui, avec l’archet, sort un velouté qui se déguste à grande lampées

un contre-bassoniste derrière lui, un énorme basson qui sans doute est la trouvaille du trio : un chanteur guitariste, un violoniste

et un contre-bassoniste

l’espace musical avec lui s’élargit, s’approfondit dans des proportions impressionnantes

la guitare du chanteur est très légèrement amplifiée via un vieil ampli-enceinte, très vintage, tout le reste est en acoustique

voix d’une justesse à faire pâlir les diapasons, très douce, la composition musicale et textuelle est une danse entre traditions de chansons – parfois un air folklorique – et fantaisies dadaïstes et néo

ils pourraient mettre en musique le bottin sauf que ce qui compte c’est la provenance affective des contenus arbitraires de leur vie quotidienne

les deux trois premiers morceaux, allez, quatre, puisqu’ils alternent, le duo de chanson italienne et le trio de post-chanson française, ils entrelacent leurs répertoires, me saisissent, me donnent la chair de poule

puis ça m’intéresse beaucoup, puis ça me semble plafonner un peu

la voix nasale du petit français à la sauce italienne devient un peu un truc

et les changements de registres rythmiques et de tonalités deviennent un peu ampoulés, systématiques

mais qu’importe, une énergie sacrée a eu lieu

(qu’importe ?

non, ici l’adhésion inconditionnelle, l’amour de la perfection est une dimension à côté des autres

elle qualifie l’ensemble de ma relation à toutes les relations

comme les autres dimensions, quand je cherche bien, qualifient, aussi, et autrement, chacune, l’ensemble de ma relation à toutes les relations qui se présentent

c’est abstrait ?

ma vie avec toi n’est pas abstraite, et je parle de ma vie avec toi, qui est comme le berceau de ma vie, de ma relation avec… si je dresse la liste de cet avec, même si ma petite vie est une vie anonyme de pas grand-chose, ça fait une bible n fois plus grosse que le chapitre genèse quand le sujet c’est de récapituler le nerf généalogique)

après ça tu me fais écouter la conférence de Deleuze filmée par bouts en 87, la fameuse conférence à la Fémis, intitulée l’acte de création et considérée comme début de l’aventure du dernier grand livre avec son duettiste, Guattari, « Qu’est-ce que la philosophie »

pendant ce temps-là, tu avances ton tricot pour E., le petit-fils, Deleuze causait peuple qui manque, cette phrase si étrange de Paul Klee pour désigner l’écart entre une œuvre à la pointe de la création artistique et un public qui n’existe pas encore, et à la place de public il dit peuple parce qu’on est dans l’écosystème du bauhaus

que signifie aujourd’hui ce « journal » ?

quelles sont les affinités entre les mots et les événements du jour ?

et avons-nous une affinité avec l’idée même d’affinité?

il est temps de dégager quelques petites formes de cette grande forme informe qui nous conduit de jour en jour

c’est vrai que le monde des affinités repose sur l’enchantement qu’est l’impression de se comprendre, mais c’est quoi, ce monde des affinités, en ce mercredi 28 octobre 2020 ?

et c’est quoi, ce qui échappe à l’ordre de l’affinité

c’est quoi, notre indifférence, c’est quoi parfois notre mépris

si j’essaie d’échapper au mépris de soi, qui me revient cycliquement, ce n’est quand même pas pour embrayer, à la première occasion venue, sur un mépris d’autrui dès lors qu’autrui sort du champ de mes affinités

mais pour échapper au mépris, le plus sûr moyen est d’échapper à l’admiration, mais échapper à l’admiration, c’est bien plus difficile

je préfère de loin rester dans des mondes d’affinités, et à l’intérieur d’eux jouer avec les petites variations d’admiration et de mépris

j’aime admirer mes ami.e.s, j’aime admirer la personne que j’aime et je supporte, selon les jours, avec plus ou moins d’efforts, les anicroches d’incompréhension, d’où sourd tout mépris

et dieu sait que j’aime mépriser aussi, et que je concède, aussi, selon les jours, des petites gorgées de compréhension  envers ceux et celles que je méprise

mais ici, le jour se lève, tranquillement, sur tous les mondes, sans me demander mon avis, affinités ou pas

l’égocentrisme et son carburant, mixte d’admiration et de mépris, ça va au monde admirable et méprisable

et voilà bien un monde sans monde

en fait le soleil ne se lève pas sur ce genre de monde sans monde

et j’essaie d’aller plutôt où le soleil se lève

puisque toutes mes nuits sont fiancées à tous les soleils

je me permets ce petit lyrisme populaire

parce que nos façons d’aimer sont toujours maladroites

et parfois j’aime bien la maladroite emphase

hier on est allé revoir Drunk (quasi deux fois de suite) et on a écouté l’entretien du cinéaste Vintenberg avec Laure Adler sur France Inter. Laure Adler se permet des emphases de mauvais goût mais bon, elle aime, et elle a envie que l’autre le sache, c’est une forme de maladresse. Le film, lui, réussit l’exploit d’une ivresse jamais emphatique, juste lyrique

mes exercices matinaux ne sont pas des exercices d’admiration faits pour flatter les egos des admiré.e.s

ou de mépris pour humilier

un beau jour, et j’aimerais qu’un tel beau jour ait lieu chaque jour

on se rend compte que la personne qu’on aime se trouve en mauvaise passe et on a vraiment envie de l’aider

et on se rend compte qu’elle se dit à peu près la même chose, elle nous regarde et voit la mauvaise passe dans laquelle nous nous sommes fourré, et elle a juste envie de nous aider

Là, je me laisse influencer par ce film : « Drunk », que do m’a fait comprendre mieux, on en reparlera, j’en suis sûr

9

un instant ici nous voilà rassemblés

littérature, disciplines de haute-lutte et gros n’importe quoi de nos vies de merde

et à peine rassemblés, on va devoir se quitter

sur quelle note ?

et sur quelle note va-t-on revenir ?

puisque je fais le pari que demain je suis encore là

mais surtout, surtout, demain

vous êtes encore là

et je vais passer mes journées à vous appeler, vous envoyer des petits mots, m’inquiéter vraiment de vous

Le tour des gens qu’on aime quand on va mourir, c’est beau, c’est touchant, c’est vrai

le tour des gens qu’on aime quand on va surmonter la mort programmée, c’est plus beau encore

– la mort programmée ? la résistance à la mort ? t’es sûr que c’est ça ? « Résistons à la mort ! » se dit-on partout, dans la rue et dans les hémicycles, dans la vie masquée généralisée, t’es sûr que c’est ça ?

Non

On va passer nos journées à danser, à apprendre ça, danser

pourquoi penser, continuer à penser et à travailler tango par temps de Covid 19 et de distanciation sociale


quand la raison voudrait tout suspendre de cette pratique contaminante, pourquoi ?

si le tango était une pratique aussi majoritaire que le foot ou les teufs de famille ou d’ami.e.s

il serait formellement interdit depuis belle lurette

si nous ne nous rendons pas à l’équivoque évidence d’une addiction au tango qui, vaille que vaille, nous ferait tantôt baisser la garde pour exprimer-satisfaire notre addiction, tantôt renforcer la précaution et donc l’abstinence

qu’est-ce qui va entretenir la présence du tango dans notre vie-corps-et-esprit

la question se resserre sur notre situation privilégiée depuis laquelle on parle ici : la situation de couple

même confinés, nous restons deux, dans une passion partagée

et, au nom de cette passion

on vit comme on peut dans la vraie vie, à coups d’échecs, de renoncements et de recommencements

on vit, on s’exerce, on travaille, comme on peut

c’est technique et c’est spirituel au sens mental, psy, affectif

le travail technique et le travail spirituel dans notre vie bricolée négocient leur entrelacement

notre travail du corps se chaloupe avec notre travail amoureux, au quotidien et dans notre relation au monde

bref

ça fait une sorte de philosophie en acte

c’est une expérimentation « philosophique » qui a lieu, plus de l’ordre d’un art brut que d’une pratique savante

cette question se pose pour moi au lendemain d’une conversation avec ma partenaire de vie et de danse qui s’est prolongée sur le parking d’une grande surface de bricolage, dans le cadre confiné d’une voiture

nous parlons librement de danse, de sexe, de jalousie, d’histoire intime, de notre histoire intime, et nous essayons peut-être de départager notre passion commune, qui est de nous aimer et d’aimer le tango, de départager cette passion avec notre appétit plus ou moins déguisé pour les passions tristes 

passions tristes : toute ces inclinations auxquelles à contre-cœur on cède

l’image tango qui viendrait montrer la passion triste, ce serait une personne qui a, malgré elle, accepté une invitation, une invitation à danser dans le rôle de guidé.e, et qui continuerait sur le même mode, à savoir suivre à contre-cœur, malgré elle, toutes les propositions de la personne guidant

avant de juger une telle personne « contre-cœurée », récalcitrante, il convient bien sûr de se référer à sa propre vie intime, à toute sa vie à contre-cœur en quelque sorte, et parfois cela fait un bloc énorme, parfois tout un continent, parfois toute la Terre même de la personne vivante

et donc lorsqu’on parle « à cœur ouvert » avec l’autre interprétée par une personne bien réelle qui te parle à cœur ouvert elle aussi, quelle que soit l’ignorance dans laquelle l’un et l’autre, l’une et l’autre sont maintenues

ça ne veut pas rien dire, en regard de ce qu’on sait de tout le contre-cœur de nos vies

c’est cette question-là qu’on a envie de poser

ce qui est clair, c’est qu’on est sorti du jeu du chat et de la souris, sortis du jeu de la vérité et du mensonge, sortis de l’interaction-écume qui est le niveau majoritaire sur lequel on se tient tous et toutes, dans nos vies quotidiennes comme dans bien des sociologies (les objectivismes ne peuvent pas sortir du dilemme sujet/objet, la plupart du temps, ils accroissent la dette subjective envers la dépense objectiviste)

évidemment ce qui nous intéresse vraiment c’est d’observer ce qui se passe vraiment, c’est-à-dire les formes de ce qui se passe, quand on parle et qu’on vit à cœur ouvert

« à cœur ouvert » : c’est autant une biomécanique qu’une philosophie

c’est un phénomène relationnel, c’est une révolution relationnelle (le tango et l’amour mène vers ça, mais bien sûr, c’est juste une potentialité, on ne peut pas dire que le tango et l’amour mènent automatiquement, par essence, à la révolution relationnelle, non, ça veut dire qu’on choisit de développer cette potentialité d’une révolution relationnelle à partir de ce « à cœur ouvert » qui peut avoir lieu dans l’amour et dans le tango

cette page, au fond, c’est juste un pense-bête, pour se dire : n’oublions pas que notre, que cette conversation sur le parking, rapportée au patient exercice chorégraphique de toute notre vie à deux, si démultipliée qu’elle soit, ou si simplifiée et réduite à une extraordinaire et penaude vie solaire-solitaire

n’oublions pas que cette vie à deux, à deux cœurs ouverts, se révèle être la brique constitutive du vivant, qu’on jouerait nous, humains en tant que vivants, ou nous, vivants en tant qu’humains

d’une façon singulière, particulière, historique

je ne sais pas si cette page développe vraiment la question de départ, à savoir pourquoi continuer à penser-vivre tango par temps inadéquat

mais je sais que nous avons parlé à cœur ouvert

je sais que nous essayons de danser à corps ouvert

et je sens bien aussi que notre monde, que notre société, loin d’être une coque extérieure navrante, source de notre mélancolie et de notre désespoir,  contient et entretient, ne serait-ce que secrètement, ce goût pour l’expérimentation relationnelle d’un genre aussi inédit qu’immémorial

et il y a une sensation d’urgence à développer ce goût

par les temps qui courent

qui courent et amorcent un tournant inédit de la vie terrienne

samedi 17 octobre 2020

« et il y a une sensation d’urgence à développer ce goût

par les temps qui courent

qui courent et amorcent un tournant inédit de la vie terrienne »

Je pense que tu as raison et que ce ton prophétique n’est pas emprunté : il est juste ! Mais j’ai forcément envie de te demander : comment vois-tu ce tournant que nous sommes en train de prendre et quelle part le tango pourrait y avoir ?

Abrazo Philippe, Emile

la question que tu me poses, j’ai l’impression que chaque jour elle m’est posée

mais comme pour moi le tango est une découverte tardive

et qu’elle me fait travailler un corps que je n’ai jamais exercé, en danse, en art martial, en yoga (le yoga m’est aussi une découverte récente)

je ne peux prétendre répondre en connaisseur, au point de me demander ce que peut le tango dans notre monde en mutation

mais si je me pose conséquemment ce problème « du connaisseur », l’idée de notre monde en mutation, cette idée je l’ai parce que je m’appuie sur des connaissances portées par de multiples connaisseurs, non sur les miennes, qui sont très limitées

personnellement je trouve que j’ai plutôt raté ma carrière d’honnête homme, au sens que le XVIIe siècle lui prêtait, d’une connaissance générale et d’un art général pour vivre dans un monde d’hommes

– et ma modestie est, encore et péniblement, une modestie d’homme, une modestie masculine

depuis, et l’époque des féminismes y est pour quelque chose, une modestie plus puissante, plus active dans ma vie à tous les étages de la relation à l’autre vivant

et à l’autre non vivant

est à l’œuvre

notre monde est en mutation ? ce n’est pas une prophétie, c’est un constat, c’est une perception aidée – de quelques lunettes de philosophes, d’anthropologues, de quelques sciences vives

et ce n’est pas du haut d’une existence maîtrisée en savoirs vérifiés

mais du bas d’une existence simplement expérimentée, vécue, sentie

c’est très affectif

que fait sur moi, sur nous proches, le monde en mutation ?

la période de couvre-feu qui entre en vigueur aujourd’hui à Rouen comme dans d’autres grandes villes françaises donne une forme spectaculaire, fournit un symptôme spectaculaire d’une mutation de fond bien autrement réelle

la mutation m’affecte puissamment

même s’il est vrai que j’ai quelque difficulté à distinguer symptôme et maladie systémique, ce qui m’affecte dépasse le symptôme du coronavirus

et que fait sur moi, sur nous proches, le tango ?

et lorsque par moi et par nous proches, j’entends, je perçois d’évidence que c’est de forces actives que je parle, et non victimaire, où nous serions victimes consentantes ou révoltées d’un phénomène dont nous serions les patients

je découvre une autre dynamique actif-passif par le tango et je la découvre à l’œuvre, cette dynamique, dans mon monde, dans notre monde en mutation

mes, nos briques d’existence sont en train de changer

dans ce monde en mutation, s’il nous vient la pensée, la passion du tango, c’est sans doute aussi la pensée et la passion d’un tango en mutation

cette sensation ne vient pas du haut de ma pratique, un poil plus expérimentée qu’au tout début, ni du bas – quand je danse très mal, je n’apprends rien de neuf sur l’existence –, mais du cœur, du milieu vivant, disons cœur, et le mot va aussi bien pour le tango que pour le monde en mutation

c’est par le cœur que ça change

il y a une si forte vague de soumission, et bientôt peut-être de révolte

les peuples se trouvent si ballotés dans des gouvernances à vue

des gouvernances fascinées et apeurées par la crédulité et/ou l’incrédulité qui les constituent

je ne sais pas, je me dis que la flamme olympique du tango, maintenue par quelques-uns

c’est ce qui va reconstituer l’humain et la chaîne du vivant faisant monde (le mot environnement n’étant plus du tout adéquat)

se reprendre dans les bras voudra dire, voudra chanter, très fort, quoi ?

je pense que le tango est un art de l’amour, si par cette formule, ce sésame, on fait effort sur le mot art, quand l’inclination ou le besoin d’effort semble se porter sur le mot amour

qu’on se réjouisse d’un mot encore et toujours actif

ou qu’on constate, selon tous les degrés de la déception et de la lucidité, que décidément, il n’y a jamais d’amour qui tienne

hier reprise de la « Pratique d’Elise », chez Cuatro Tango

à dix

pour environ la moitié d’entre nous, c’était une première fois depuis des mois

six mois depuis le confinement

six mois sans pratique d’Elise, sans danser du tout

les autres, qui ont eu la chance de continuer quand même, dans le privé de leur couple ou de leur réseau d’ami.e.s dansant

ont été contaminé.e.s par la concentration inhabituelle de cette « reprise »

car c’était extraordinairement concentré

bien sûr il faisait chaud sous les masques, bien sûr nous pensions à nous laver les mains avant chaque partenaire nouveau, nouvelle

l’une d’entre nous faisait DJ, découvertes avec elle, égrenées  dans un ensemble énergique, presque romantique

c’est de l’intérieur que je témoigne : je n’ai pas beaucoup observé au sens d’être dehors et de considérer ce qui se passe autour, ça, ce sera pour plus tard

de l’intérieur, c’était beau

ça nous faisait un bien fou de partager l’expérience de l’abrazo, le mouvement si exigeant de l’abrazo

plus tard, au café, quelqu’un parle des vertus immunitaires de l’abrazo

en fait il s’agissait sans doute des vertus immunitaires du baiser, du baiser dit « impliqué », avec la langue, et de l’échange intensif de bactéries qu’il produit, il devait s’agir d’un colloque en 2016 sur le baiser, mais l’idée d’accorder à l’abrazo une semblable vertu immunitaire est stimulante

scandaleux de donner ce genre d’infos en pleine pandémie ?

aujourd’hui le tango a une longueur d’avance, la proxémie du tango a une longueur d’avance et donne des billes pour la post-pandémie

cette pratique à dix personnes a eu lieu après la déclaration du préfet, la veille, déconseillant fortement tout rassemblement privé de plus de dix personnes

le tango n’est pas une fête familiale, ni une danse de défoulement convivial

le tango est une étude à ciel ouvert de ce que veut dire le mot et l’expérience de « relation »

au sein même des gestes barrières et du soin scrupuleux porté à l’autre, aux autres

l’idée de « levier », développée ce matin par Baptiste Morizot sur France Culture (une amie envoie un texto pour faire part de sa présence à l’antenne), parle de l’initiative militante d’acheter des parcelles de forêt du Vercors afin de laisser évoluer la forêt sur son temps plus long qu’humain

l’idée de levier : pour soulever le monde, pour retrouver une plasticité de transformation dans un contexte d’impuissance éco-politique, cette idée est parlante pour qui danse le deux

beaucoup de relations à la forêt consistent à ne pas l’exploiter, rappelle le philosophe quand le journaliste évoque une réfutation de l’initiative qui serait une « mise sous cloche » patrimoniale d’une parcelle de nature

la relation à l’autre, entendons toutes les relations expérimentées sous l’angle relationnel, n’est pas qu’une relation d’exploitation

dans la relation entre un homme et une femme ou d’homme à homme ou de femme à femme sous l’angle d’une relation à l’autre non même (un homme qui danse avec un homme ne danse pas avec la communauté masculine, il danse avec un autre vraiment autre, une femme avec une femme, idem)

l’image de l’exploitation, d’une domination à des fins d’exploitation

ou d’exploitation à des fins de domination devient une vieille illustration monomaniaque de notre histoire, complètement périmée, enfin… sur la voie de la péremption

la culture du viol, du mariage, de l’asservissement domestique devient une bizarrerie ethnologique que l’ethno-philosophie peut comprendre à nouveau frais, a postériori

on voit tout de suite le lien entre relation des hommes aux femmes ou aux autres vraiment autres et la relation par exemple à la forêt

l’intuition d’une force de continuité entre relation au vivant qui fait air et subsistance, au vivant non humain, lui-même en relation intrinsèque au non-vivant, et notamment à la physique du mouvement

cette intuition stimule nos papilles, notre appétit à aimer et à connaître

appétit qui n’a rien de la dévoration de l’autre – bien sûr, on dévore de l’autre et la sexualité nous apprend à nous entre-dévorer avec sagacité

mais cette dévoration est juste un cas de figure, un moment devenu jeu dans la relation générale et continue des vivants entre eux et entre l’univers au pluriel

le tango a une longueur d’avance sur l’époque de la distanciation mondiale, disions-nous ?

pratiquée avec soin, avec l’idée constante de soin, sans se laisser réduire au défoulement que serait le fait de laisser enfin place à la joie addictive qu’est le tango, sans jamais se laisser réduire à seulement ça

– parce que s’il y a de la pulsion dans le tango, cette pulsion est constamment pulsée, au sens musical et chorégraphique, et ça change tout

pratiquée avec soin, la mathématique de la musique et du mouvement et du cœur vient chauffer le lien quotidien entre « embrasement fusionnel » et « vide éternel »

et ça, cette pratique, hier notre « pratique d’Elise », nous le chuchotait tranquillement